L'Arène d'Arrabel (Deb)

L'Arène d'Arrabel

Par Deb

Piste 23, sans image

 

 

Le souffle court, Shana plaqua une main sur sa hanche pour empêcher le sang de s’écouler de la profonde entaille qu’elle venait de recevoir. Retranchée à la limite du terrain, en position défensive, elle se devait de se reprendre pour retourner la situation à son avantage…



Avec effroi et une certaine fatalité, Shana avait enfin compris où elle se trouvait, lorsque ses geôliers l’avaient fait entrer dans l’arène. Car il n’existait qu’un seul endroit dans l’Empire de Shankar où se déroulaient les tristement célèbres Jeux des Survivants, terrain de la lutte sanglante et désespérée des captifs réduits en esclavage, pour le seul plaisir du maître de la cité d’Arrabel et de sa cour.

Il n’était pas rare que les Soldats d’Airain partent traquer et attaquer des voyageurs pour renouveler leur cheptel, la menace de leurs raids étaient connus, mais Shana se croyait naïvement en sécurité grâce à son statut d’ambassadrice et voyageant sous la bannière d’un convoi. A sa connaissance, jamais ces attaques ne s’étaient produites aussi loin des frontières. Ces Soldats d’Airain devaient devenir plus arrogants, sachant que personne ne s’opposerait à eux, jusqu’à l’Empereur lui-même. Car le Prince d’Arrabel avait la main mise sur de multiples mines aux ressources précieuses, ce qui lui conférait une richesse infinie ainsi qu’une tolérance quant au respect des lois, quand partout ailleurs la pratique de l’esclavage ou les exécutions ludiques étaient fortement réprimandées.

Ainsi, après avoir passé trois jours au fond d’un cachot, isolée, sans que personne ne lui adresse la moindre parole en lui amenant ses repas, l’un de ses gardes était venu lui apporter une nouvelle et singulière tenue : quelques pièces de cuir souple, qui lui permettaient à peine de couvrir son buste et ses cuisses, attachées par des lanières si rigides et rêches qu’elles lui irritaient la peau, mais au moins ses longues boucles ébène l’aidaient à cacher une partie de cette chair mise à nue. Toutefois, l’élément le plus surprenant du costume était le masque en or finement travaillé que son gardien lui imposait de porter. Si son poids commença par la gêner, les seules cloisons a niveau de ses yeux lui laissaient une vision réduite mais encore correcte. Elle avait besoin de sa capacité d’observation pour comprendre et pouvoir trouver une solution.

Flanquée de quatre sentinelles armées de lances, ils parcoururent ensuite une série de corridors, et Shana se laissa docilement guider. Face à leur gabarit colossal et désarmée, elle savait qu’elle ne faisait pas le poids en force avec sa fine silhouette, et miser sur sa dextérité et sa rapidité pour fuir lui avait semblé risqué tant qu’elle ignorait où elle se trouvait et jusqu’où elle aurait à courir. Elle avait donc préféré coopérer, gardant à présent le silence puisque ses questions demeuraient sans réponse et apparaître comme résignée pouvait l’aider à être sous-estimée au moment où elle déciderait de passer à l’action.

 

Elle avait eu confiance dans sa démarche jusqu’au moment où ils atteignirent l’extérieur.

Tout d’abord aveuglée par la puissante lumière du jour, contrastant avec la pénombre qu’elle avait connu ses derniers jours, elle fut en même temps accueillie par un souffle d’air chaud, assimilé au climat désertique. Puis elle entendit les acclamations tandis que ses pieds nus foulaient le sable brûlant.

Lorsque ses yeux se réhabituèrent à la luminosité, elle découvrit le décor qui s’offrait à elle : elle entrait au sein d’une piste ovale assez restreinte et délimitée par une série de gardes immobiles et stoïque malgré la chaleur écrasante, chacun tenant sa lance ainsi qu’un sabre à leur ceinture. Derrière eux, sur une estrade circulaire de quelques marches de hauteur se tenaient une cinquantaine de personnes, de deux catégories bien distinctes : une minorité, richement drapée et couverte de bijoux se trouvait installée sur de confortables banquettes, protégées par des toiles, riant gaiement, tandis que des serviteurs, paré de simples pagnes et des masques en métal grossiers, attributs des esclaves, évoluaient autour d’elle, agitant des feuilles de palme, ou apportant régulièrement divers fruits et rafraîchissement.

Le port de ces masques retint son attention, et ce fut l’indice qui lui révéla qu’elle se trouvait à Arrabel. Car tout l’Empire avait entendu parler de cette tradition de cacher le visage des esclaves pour leur retirer toute notion d’être humain en plus de leur liberté, et l’utilisation de métal d’un coût dérisoire était même sujet de plaisanterie de certains colporteurs pour témoigner de la valeur inexistante de la vie de ces malheureux.

Puis elle croisa le regard de celui qui paraissait être le dirigeant de cette assemblée, juché sur un trône somptueux et rayonnant garni de coussins écarlates pour se protéger de la chaleur de l’or.

De nombreuses légendes, plus ou moins fondées et réalistes, évoquaient les pratiques arrabelliennes atypiques et exotiques. L’une d’elles affirmaient que la beauté du prince Eloan, qui se considérait comme un empereur à part entière, était proportionnelle à sa cruauté pour inventer des nouveaux supplices, dont ses esclaves étaient les premières victimes.

Et Shana avait devant elle un jeune homme dans la fleur de l’âge, au regard ardent, au corps à la musculature parfaite. Elle n’avait jamais porté de véritable attention au physique, et pourtant elle se trouvait malgré elle séduite par cet homme, probablement le plus charismatique qu’elle eut jamais rencontré.

Elle frémit en songeant à la part de vérité présente dans ces rumeurs, confirmées peu à peu par les multiples cicatrices qu’elle releva chez les serviteurs… Pas un seul ne paraissait épargné.

Il lui adressa un sourire, avide, et un éclat flamboyant passa dans son regard ambré.

- Chers amis, commença-t-il, d’une voix légère et chantante.

Aussitôt, les conversations cessèrent, et tous attendirent la suite.

- Merci à tous d’être venus ! J’ai toujours autant de plaisir à partager ces moments de détente avec vous ! Et aujourd’hui, nous sommes parvenus à mettre la main sur des combattantes d’exception, j’espère qu’elles seront à la hauteur de leur réputation pour vous offrir un spectacle de qualité !

Ainsi, ce n’était pas une erreur. L’attaque de sa caravane était ciblée, il n’ignorait pas qui elle était. Il avait donc prit un risque important pour la simple satisfaction de ses jeux. Et elle allait se faire un plaisir d’être précisément à la hauteur de sa réputation, spécialement pour lui.

Des combattantes, avait-il dit.

Elle reporta son attention sur l’arène ; elle n’avait pas vu l’arrivée de son adversaire, amenée par d’autres gardes, vêtue exactement comme elle, dont la seule marque identitaire venait de ses longs cheveux bruns  qui offraient comme une crinière autour de son masque en or.

Aucune femme ne l’accompagnait durant son voyage. Combien d’attaques étaient menées au juste, pour satisfaire les loisirs sadiques d’une poignée de dignitaires ? Au moins, elle n’aurait pas à se battre contre l’un de ses compagnons, cela rendait déjà l’idée moins difficile à accepter.

- Esclaves, les règles sont simples : vous devez vous engager pour un combat à mort. Si vous refusez le combat, ou refusez de porter le coup de grâce à votre adversaire, vous serez considérées comme des rebelles et serez toutes les deux exécutées, selon mes envies. Et croyez-moi, il vaut mieux pour vous de mourir dans cette arène !

Les rires fusèrent parmi les nobles, tandis que Shana tentait de sonder celle qui avait eu la malchance de se retrouver confrontée à elle.

Shana n’avait guère le choix ; sa mission était trop importante et trop de vies dépendaient d’elle pour qu’elle capitule. Elle devait survivre à l’épreuve, gagner du temps, et trouver le moyen de s’échapper. Le sacrifice d’une inconnue était certes un prix lourd, mais qui valait la survie de ses proches. Toutefois ce sacrifice ne demeurerait pas impuni, elle ferait payer à ce faux prince tous ses actes, elle se le jurait intérieurement.

- Esclaves, servez-vous !

D’un geste théâtral, Eloan indiqua un présentoir où se trouvait exposée une série d’épées. D’un pas résigné, les deux combattantes vinrent se servir, se toisant l’une l’autre en gardant une certaine distance. En l’absence de bouclier, Shana opta pour le maniement du sabre avec sa main directrice, et d’une rapière pour le seconder. Son adversaire l’imita.

Se faisant face, elles se mirent en position, ne se quittant plus des yeux. Le port du masque n’aidait pas à déceler l’état d’esprit de sa rivale, de sentir si elle se trouvait en confiance ou gagnée par la peur.

Des combattantes. A priori, elle n’aurait pas affaire à une novice et cela l’arrangeait ; certes le duel serait plus difficile face à quelqu’un de préparé psychologiquement, mais elle préférait cela à une véritable esclave terrifiée qui risquerait de supplier pour sa vie. Cependant, être capable de combattre ne dispensait pas de la peur de mourir, et Shana parvenait à garder le contrôle de cette émotion grâce à sa détermination naturelle et sa fureur de se retrouver piégée dans un contexte aussi absurde et injuste.

Le son des tambours s’éleva pour annoncer le début de la rencontre, ajoutant une tension supplémentaire. Shana prit une profonde inspiration, prête à lutter pour sa vie, décidée à en terminer rapidement. Elle s’avança de quelques pas, à l’affût d’une première réaction de sa concurrente, qui se contenta d’assurer une position défensive.

Shana frappa avec son sabre, et se surprit du manque de force de son assaut. Son adversaire para l’attaque aisément, sans chercher à riposter. Elles s’échangèrent ainsi quelques coups, toujours sur le même rythme, Shana prenant l’initiative, que son ennemie détournait sans efforts, donnant davantage aux passes une valeur d’entrainement que d’un combat dont la mort était l’issue.

Elle avait beau se concentrer, Shana ne parvenait pas à durcir ses assauts, finissant toujours par les amortir. Elle avait déjà tué, or il s’agissait toujours d’individus néfastes, d’autres tueurs. L’idée de devoir exécuter une innocente, victime de la mauvaise fortune la bloquait plus qu’elle ne l’aurait cru. Au moins, cette dernière semblait partager sa réserve.

Un coup de fouet claqua au sol. Puis un deuxième, venant d’un des gardes, qui cingla le dos de l’inconnue, laissant une zébrure écarlate, sous les exclamations ravies de la foule.

- Je m’ennuie, décréta le Prince Eloan. Commencez réellement le combat ou je vous ampute d’un bras chacune. Là, ce sera enfin amusant…

Shana lâcha un soupir de frustration ; elle ne doutait pas qu’il mettrait sa menace à exécution. Elle attendit cependant que sa rivale soit prête à reprendre le duel avant de reprendre l’attaque, un peu plus ardemment. Chaque nouveau coup gagnait en intensité mais, malgré la difficulté croissante, son adversaire demeurait suffisamment compétente pour parer.

Jusqu’au moment où, entrainée dans son élan, Shana plongea vers la jeune femme, qui s’esquiva brusquement, tendant sa lame vers elle. Shana eut tout juste le réflexe de pivoter d’un pas, au moment où le sabre lui tranchait la peau, à hauteur de la hanche.

Une puissante exaltation parcourut alors la foule lorsque les éclaboussures de sang tapissèrent l’arène, tandis que Shana allait se réfugier à sa limite, le souffle court. Tout en fixant son ennemie qui demeurait figée au centre, elle plaqua une main sur sa blessure pour en estimer sa gravité. L’entaille était profonde, mais pas au point de l’affaiblir pour la suite du combat. Une part d’elle-même saluait cette stratégie d’avoir su juger sa technique jusqu’à en exploiter la faille, mais à présent qu’elle connaissait la véritable valeur de son adversaire, elle n’aurait plus aucun scrupule pour ne plus retenir ses coups.

A présent, elle n’avait plus le choix. Il lui fallait vivre ou mourir. Et si elle voulait vivre, elle allait devoir réellement se battre, et payer le prix du sang.

Shana se redressa, retrouvant son sang-froid. Elle assura sa prise sur la poignée de ses armes, puis s’élança vers son ennemie, dont elle perçut l’once de peur devant sa détermination retrouvée.

Dès lors, le rythme changea ; ses coups étaient assénés pour blesser, l’enchainement ne laissait plus de répit. Son adversaire alternait les blocages et les esquives, mais à présent, elle ne disposait plus d’ouverture pour contre-attaquer. Les acclamations des spectateurs, aussi agités qu’un banc de requin sentant une goutte de sang, décuplait sa rage. Elle se ferait un plaisir de tous les abattre ensuite, un par un.

Les armes s’entrechoquaient violemment, toutes quatre s’emmêlant, se coinçant, ricochant les unes sur les autres. Les deux femmes rivalisaient d’agilité et de parades pour parvenir à prendre le dessus, et finalement ce furent la rapidité et la maîtrise de Shana qui l’emportèrent, contraignant sa rivale à reculer davantage.

Enfin, Shana perçut une faille à exploiter ; sentant la vigueur de la main gauche de son ennemie faiblir, elle y concentra sa propre force afin de la désarmer de sa rapière, et y parvint. Elle profita alors de son avantage pour porter sa seconde lame libre de tout obstacle vers sa gorge. Son adversaire esquiva en se baissant… mais pas suffisamment. La rapière de Shana ricocha sur son masque avant de balafrer sa tempe.

Déstabilisée, l’inconnue trébucha et Shana acheva son assaut par un croc-en-jambe. Tandis qu’elle l’accompagnait dans sa chute pour la plaquer au sol, pointant ses lames sur sa jugulaire, plaquant son pied contre sa poitrine, la lanière de son masque également entaillée céda, révélant le visage… de sa sœur.

Shana s’immobilisa, le souffle coupé. Elle ignorait qu’Electra se trouvait également dans la région et Eloan devait véritablement avoir un orgueil démesuré pour ainsi s’en prendre à la protégée de l’Empereur. Cela revenait à une déclaration de guerre… et à une vengeance d’autant sévère de la part de Shana. Eloan ignorait leur lien de parenté ; elle le lui apprendrait dans la douleur.

Le souffle court, elle demeurait figée au-dessus d’Electra, son esprit tournant à plein régime pour trouver une issue à ce piège. Cette dernière perçut son hésitation à l’achever et la peur céda la place à une réflexion troublée.

Shana devait cogiter, et vite. Il n’était plus question d’achever son aînée, qu’elle s’était jurée de protéger au prix de sa propre vie, et qui par ses liens avec l’Empereur était la mieux placée pour amener cette paix si attendue dans le royaume.

- Tu pourrais effectivement l’épargner pour réengager le combat, commenta alors Eloan en lui adressant un sourire amusé. Mais l’une de vous devra bien se décider… Et je crains qu’elle n’ait pas le même égard pour toi puisque son statut est plus important.

Oui, Shana aurait pu se sacrifier, si elle était certaine que sa sœur retrouverait sa liberté par la suite. Or elle savait que le seul moyen pour un esclave d’Eloan d’être libre était d’être vaincu lors d’un combat. Et elle refusait qu’Electra subisse cette destinée.

Après un regard circulaire désespéré autour de l’arène, Shana lâcha son sabre et s’accroupit davantage pour saisir sa gorge de sa main libre. Dès que son visage fut assez proche, elle souffla :

- J’espère que tu es prête à te battre contre nos vrais ennemis…

Electra écarquilla les yeux en reconnaissant sa voix, avant que son regard ne se pose sur l’arme posée à terre, dont la poignée était à portée.

Shana le vit comme un signal. Elle pivota, plongeant sa rapière dans la carotide du garde le plus proche, pendant qu’Electra se relevait, sabre en main, prête à la couvrir. Shana s’empara ensuite de la lance de sa victime, qu’elle projeta en direction d’Eloan…

 

 

Deb

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