Une Nuit Bergamasque (Geoffrey)

Une Nuit Bergamasque

Elle avait les lèvres sucrées, goût de miel sur saupoudrage de cannelle. Son corps ondulait légèrement, lentement, tout contre le mien. Je sentais la chaleur de nos peaux émaner dans cet interstice qui se trouve entre les âmes de deux amants. Il y avait cet air de piano qui jouait lascivement dans mon esprit hagard, gamme orientale sur rythme ternaire, je pouvais suivre la mélopée tout en en perdant la tonalité. Je crois avoir plongé au sein de sa danse comme un fantôme parmi les vivants, j’étais ensorcelé par la volupté du moment, je respirais par secousses, là, là, marée des sens… Tout n’était que vibrations, tout n’était que chair et sensualité. Espiègle, elle mordilla ma lèvre inférieure, et sa voix sombre, ombrageuse, laissa s’échapper deux mots dans un soupir instable. « Prends-moi, » elle me dit, dans un soubresaut passionné. Je l’embrassai et la couchai à mon côté. Les draps de soie couvaient nos élans d’un surplus de tendresse, je m’étendais contre sa peau, et baisai son cou. Qu’il est suave, qu’il est doux ! Ses arômes orientaux dévorent ma raison.

Sa chevelure rousse vint se loger entre mes doigts, aussi subtile qu’un filet de rosée. Mon autre main parcourait sa silhouette sibylline en une douce et longue caresse, avant de venir se poser sur la courbe de ses hanches. La lumière tamisée effleurait nos peaux, y faisant transparaître des gouttelettes vermeilles en un fin duvet commun, qui reflétait les échos de nos cœurs. Battement après battement, nous nous rapprochions même lorsqu’il semblait impossible d’être plus proche. Je pris sa main dans la mienne, et la porta à ma bouche, pour sucer le bout de ses doigts. J’y trouvais les résidus des fraises qu’elle avait mangé quelques minutes plus tôt. L’instant me revint où elle dégustait ces fruits et m’invitait à la rejoindre au lit, son corps dénudé, les tissus de soie reposant habilement sur ses attraits pour faire ressortir son aura séductrice. Elle souriait, semblable à un succube enflammé, de cet air ravageur qui enveloppait ma perception d’un voile de désir. Au loin, dans les brumes nous environnant, un verre se brisait en tombant. Le son se propageait dans la fumée de ma conscience, emprisonnant mes sens dans un entrelacs de stimuli tous plus erratiques les uns que les autres. Seule sa voix était claire, ténébreuse, et qui m’appelait langoureusement. Je la rejoignais dans son havre de passion.

Nos jambes se mêlèrent en un tourbillon diffus. Ses mains s’étaient évadées sur les recoins de mes reins, je sentais ses doigts s’incruster contre ma peau et ses bras m’enrober dans une fresque de jouissance. Le temps n’existait plus. Elle me couvait le torse de baisers brulants. Je récidivais dans une vague de douceurs, tout aussi dévorant. Une main sur sa joue puis coulant vers sa nuque, je l’embrassais fougueusement, comme si ses lèvres regorgeaient du poison qui m’avait donné la vie. Ses paupières entre-ouvertes, la courbe de son nez, le bord de ses lèvres… Elle était le feu, l’eau-de-vie, et j’étais ivre d’elle. Dangereusement ivre.

Un moment sur un balcon. Je fumais une cigarette. La fumée visitait ma gorge puis ma poitrine avant de venir flotter à mes côtés en nuages effilés. Ma conscience s’étiolait en cendres laiteuses. La brise nocturne frôlait mon torse nu alors que je me penchais sur la rambarde et sentait les étoiles du ciel se poser sur ma peau comme des myriades d’étincelles. Je frissonnais un peu, de froid ou de désir, je ne peux dire… Une autre expiration lente déposa une nappe de fumée sur mon visage. Des courbures entre calme et envie tourmentaient mon corps. J’anticipais le retour à la belle, et des braises lancinantes tapissaient les recoins de mon esprit. Rien que son parfum me faisait perdre la tête. Imaginez-vous le contact de sa peau, l’entrelacement de ses doigts dans les miens. Imaginez-vous vous noyer dans un torrent d’eau volcanique et en ressortir intact. Le mégot rougeoya d’une agréable chaleur au bout de mes doigts avant que je le jette par-dessus le balcon. Il décrivit un arc de cercle élégant avant de se perdre dans la nuit.

Ses yeux étaient gris, ce gris profond dont je pouvais ressentir l’ouragan bercer mon être. Elle me l’a demandé, je le fais. Notre danse idyllique est gouvernée par une indomptable pulsion. Je m’extasie dans cette rupture des sens. Mon poignard vient caresser l’intérieur de ses cuisses, je la domine momentanément, je sens toujours son regard projeté sur le mien, en pression indéchiffrable, opaque et pénétrant. Nos corps obéissent à cette pression instable. Nous nous perdons l’un dans l’autre. Je savoure les senteurs enivrantes de sa chevelure de feu. Le rythme de la mélopée s’accélère, les modulations se recoupent en une apogée des arômes et des corps. De sa bouche s’échappe un soupir euphorique, un cri muet… Nous expirons ensemble, nos peaux l’une contre l’autre, sirupeuses, s’immobilisant peu à peu.

Je passe une main sur son corps, caressant les remous de sa poitrine, les courbes de ses hanches… C’est comme plonger ma main dans un bain de fleurs de lavandins, de roses, pressées dans un alambic pour en sortir l’huile pure et douce, pour en saisir l’essence. Mon être regorge d’un trop plein de vie. Les draps semblent liquoreux sous mon toucher, je coule le long du lit pour me relever. J’essuie mes mains poisseuses sur une serviette, puis commence à me rhabiller. Et maintenant, le silence…

Des gouttes sonnent sur le tapis. Le bruit étouffé parvient à mes oreilles comme un glas lointain. Les frottements de mes habits semblent être une véritable cacophonie dans ce silence magistral. Néanmoins, il me semble entendre encore le piano résonner en clair de lune sur cette scène pourpre.

Je me penche une dernière fois vers la belle qui m’a séduit, je l’embrasse tendrement. Ses lèvres sont sucrées, goût de miel sur glaçage métallique. Sa chevelure rouge sang s’écoule le long de son corps en une arabesque sensuelle. Un sillon carmin poursuit sa course sur les draps pour s’égoutter plus loin, éclatant sur le sol en rosée nocturne.

Décembre 1923. Il est vraiment temps que je me trouve un nouveau contrat.

 

 

De Ruh

15 Février 2014

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