Une Tache sur la Toile

 Une Tache sur la Toile

 

Il était une fois deux petites araignées à face d’homme et femme. Elles vivaient une vie paisible et contentée dans un paysage champêtre à base de plaines et de forêts. On pouvait y trouver des rivières, des collines, des petits champignons tout bleus, des aurores aux couleurs d’orgeat, et oh ! On pouvait même y trouver un moulin qui tournait, et tournait, et tournait... !

Du nom de la petite araignée à face d’homme, peu d’importance, nous l’appellerons l’Araignée. Mais de celle à face de femme, souvenez-vous en bien, mes enfants, du prénom de la dame : Zoé. Et qu’elle était belle ! Elle avait de grands yeux tout verts, brillants, pleins de rêves et de fantaisie, et rien qu’en plongeant dans son regard, on en oubliait tout le reste. L’Araignée se complaisait à y vivre éternellement, embrassant sa Zoé fougueusement du haut d’une toile, tissée à la cime d’un arbre. Il se balançait, comme une feuille livrée au vent, mais tout en contrôle, pour venir saluer la dame reposant au pied de l’arbre.

La brise légère des fins de soirées de printemps agita, comme à l’habitude, les brins d’herbes, en traits déposés sur le champ. Zoé avait le regard perdu au loin, et faisait une moue perplexe. Alors l’Araignée se pencha un peu plus pour venir se poser à côté d’elle et lui demandait ce qui la rendait si dubitative.

« Oh, mon doux, c’est juste que la monotonie me rend morose… »

L’Araignée n’en demanda pas plus sur le moment.

Il tissait sa toile le long des plaines et des cimes, il tissait encore et encore sans s’arrêter, alors que Zoé regardait.

Plus tard, la même brise brossait le paysage, le moulin tournait en fond, et l’Araignée se balançant vint se poser à côté de Zoé pour lui demander ce qui la tracassait.

« Oh, mon doux, c’est juste que la monotonie me rend triste… »

L’Araignée n’en demanda toujours pas plus sur le moment.

Il tissait sa toile le long des nuages et des bourrasques, il tissait encore et encore sans s’arrêter, alors que Zoé regardait.

Plus tard, la brise éclaboussait les plaines d’une mare ocre sombre, comme une terre de Sienne. Le moulin ralentissait, en fond, et l’Araignée se posa près de Zoé pour lui demander ce qui l’avait surprise.

« Oh, mon doux ! Ne vois-tu pas ? Quelqu’un est là ! Quelqu’un a vu ta toile… »

Ma toile ? se demanda l’Araignée. Mais rien de plus banal que ma toile, pourquoi s’en souciait ! Et il recommença son long labeur sans s’en soucier. Après tout, la mare avait maintenant disparue, et c’était comme si elle n’avait jamais existé.

Plus tard, la brise se massait les recoins des collines, légère, et l’Araignée eut la surprise de voir Zoé se levait, se diriger vers le milieu des plaines. Il l’interpela, et Zoé se retourna à peine avant de continuer.

« Oh, mon doux ! Viens avec moi. Nous allons découvrir le monde ! »

Alors l’Araignée suivit, car sa vie était Zoé, et s’il n’avait jamais rien connu d’autre que sa toile et le moulin, il l’accompagna de bon cœur, du haut de ses huit pattes.

Zoé s’arrêta, après de longs parcours entre les fleuves, au sommet d’une colline. Elle se tenait au pied de la toile, où l’Araignée était parti tisser sur les nuages. Elle grimpa, encore, encore, jusqu’à pouvoir toucher le ciel, elle sentait la brise la bercer dans son rêve de voyage, et elle avait l’âme altière en cette soirée qui jamais ne s’arrêtait. Elle levait la main, comme pour attraper l’orange dégradé du crépuscule, et à la grande surprise de l’Araignée, elle en prit une poignée toute dégoulinante, toute poisseuse mais étrangement sucrée qu’elle prit a deux mains, le sourire aux lèvres. Elle riait, et le rire était comme une vague emplissant le paysage d’un renouveau de joie, et qui rendait l’Araignée tout émerveillé. Ce doux son de cristal, il donnerait toute sa toile pour en capturer l’essence dans son cœur et ne jamais l’en laisser partir.

Mais ils allaient partir, à l’instant même. Zoé jeta la texture liquide sur la toile, l’éclaboussant de toute part, en une tache étrange sur le blanc de la soie. Et à la grande surprise de l’Araignée, dans la tache, il pouvait voir du relief, des couleurs, et tout un puits de détours, de façades à escalader, de rebords… ! Si son paysage quotidien était intégralement peint de courbes et de légers traits en picotements,  la tache était plus vivace, plus profonde, pleins de coins et de point d’attache. Il pourrait tisser les meilleurs toiles de son existence, là-bas ! Il pourrait…

« Oh, mon doux… Allons découvrir le monde par-delà la toile… »

Et elle sauta au travers de la tache. Alors, vous ne serez pas étonné d’apprendre, mes enfants, que l’Araignée sauta à sa suite.

 

*

 

Le monde était un tourbillon de formes et de couleurs étrangères. Le monde était tout en lames, en inconnu. Mais le monde était surtout un couloir blanc avec deux bancs au milieu de la pièce, et pleins de tableaux accrochés sur les murs. Alors Zoé restait là, émerveillée, à vouloir tout toucher, écouter, voir et sentir. Zoé courrait sur le mur de ce couloir, grimpant sur les rebords des tableaux comme s’ils étaient des collines, et admirant les contrastes de lumière sur une vision qu’elle n’appréhendait qu’à moitié. Qu’elle était euphorique et mignonne ! Elle ne pouvait plus s’arrêter de courir, encore et encore…

L’Araignée la regardait, marchant plus lentement. Le couloir blanc n’était pas que de blanc. Non. Il y avait aussi des formes élongées et difformes qui se déplaçaient de tableaux en tableaux, se pointant devant, comme de grands piliers majestueux, s’y posaient un temps, puis changé de tableau… Mais Zoé n’y prêtait pas attention, elle courrait simplement, allègrement. L’Araignée tentait d’attirer son attention, mais elle était parti dans son rêve qu’elle avait tant attendu.

Zoé coulait comme une anguille le long du mur. Elle voulait toucher le sol. Elle voulait rejoindre ses bancs, ses formes, elle voulait sentir le monde et ses couleurs, elle voulait voir le neuf, l’inconnu, et le percutait de toute son essence, aussi grand et colossal soit-il. Elle dansait allègrement, et tout sourire, s’exclama :

« Oh, mon doux ! Que c’est joli, toutes ces couleurs, ces reliefs ! Nous ne sommes plus seuls, mon doux, enfin ! Et que je suis… »

Et c'est là qu'une des formes écrasa Zoé, de toute sa splendeur et majesté. Oh, mais je ne dis pas ça métaphoriquement, hein, littéralement ! Explosée sur le sol. Comme une tomate. Après tout.... C'est bien ce que l'on fait des araignées, nous, les humains, non ?

Un énorme trou béant se propagea dans la conscience de l'Araignée. Perché du haut du mur, il avait tout vu, bien-sûr, et il n'avait rien pu faire. Il ne cria pas, non, car il ne pouvait pas. Il ne pleura pas non plus, car il ne pouvait pas. Mais ce qu’il pouvait faire, par contre, c’est faire ce qu’il avait toujours fait : suivre Zoé. Alors, comme un funambule, il se laissa pendre le long du mur, tissant une toile fine et parabolique pour se tomber sur le sol, près de sa Zoé. Il regardait le confis aplati sur le sol blanc qui se tenait à la place de sa bien-aimée. Il tomba là, le regard vide, la moue triste, mais sans larmes, et ne bougea plus, attendant son sort.

Le ciel semblait s’assombrir, le monde semblait se refermer sur lui comme un couvercle. Il attendait sa fin, résolu, déprimé. Tout était sombre autour de lui, et il vit une couche plate s’abattre sur lui.

Mais ce n’était pas sa fin. Car voyez-vous, la forme qui venait de s’écrouler sur lui était une feuille de papier, ocre jaune, broussailleuse, une toile amateur où rien que cette couleur maladive s’étendait à perte de vue. Et sur ce papier, on pouvait y regarder notre Araignée, triste, figé dans un instant de douleur incommensurable pour l’éternité.

 

*

 

Une jeune fille trouva le papier, et le garda pour elle, se disant que la petite araignée avait besoin d’une amie. Et qu’elle avait raison ! Alors elle lui parla, tous les jours, encore et encore, lui racontant comment elle avait réussi ses premières lettres, comment elle était tombée amoureuse, comment elle était entré à l’université… Et l’Araignée était presque prêt à quitter sa moue déprimée lorsqu’elle lui parlait, mais les entraves de la toile lui rappelait Zoé, et sans pleurs, il s’enfermait dans sa douleur.

Jusqu’au jour où la jeune fille renversa deux gouttes d’encre sur l’araignée de papier, cette curiosité, lui peignant deux gouttes sur le visage, deux larmes…

L’Araignée triste n’était plus qu’une tache sur la toile.

 

De Ruh

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