L'Envol du Sphinx

L'envol du Sphinx

 

La mixture verte s'était encore épaissi, il remarqua. Les tours qui s'élevaient toujours plus haut n'arrivaient pas à échapper à la prise du cristal liquéfié. Ce dernier recouvrait chaque morceau de la ville à l'air libre et se resserrait toujours, étouffant tout dans son étreinte. Le lourd manteau était parfois orné de boules de cristal bleuté qui resplendissaient au soleil, épiant le moindre mouvement, cherchant la moindre parcelle de matière qui ne serait pas encore tombé sous leur contrôle, qui aurait échappé aux infâmes marées verdâtres. Il détacha finalement son regard du pathétique tableau et se concentra sur le ciel bleu et les quelques nuages l'agrémentant. Bien que triste à l'état du monde où il vivait, il pouvait s'enhardir du fait que lui, au moins, avait survécu le carnage, qu'il n'avait pas encore été happé dans le tsunami vert ambulant. Il était toujours vivant et libre, volant à travers le ciel et, surtout, posant encore des questions.

« Harrison ! Tu m'écoutes au moins quand je parle ? »

 

Cette exclamation brisant le fil de ses pensés, Harrison se tourna pour faire face à la mine mi-exaspérée mi-inquiète de son seul ami. Devant l'expression de son visage, il esquissa un sourire et partagea sa conclusion :

« Je suis un sphinx ! 

    • Peut-être mais si tu ne prêtes pas plus attention autour de toi tu vas encore manquer le bus et tu ne peux pas te permettre d'arriver une fois de plus en retard, pas après la gueulante de LaRoche la semaine dernière... Bref, je voulais juste te prévenir que le bus va arriver d'ici une petite minute et que tu devrais commencer à chercher ton ticket. »

 

La réaction de Roland n'était pas surprenante. Harrison savait qu'il y avait peu de chance que son ami comprenne ce qu'il avait exprimé. Par contre, cette fois-ci il n'avait marqué aucune pause avant de répondre, il devait s'habituer à ce genre de commentaire de sa part... Si seulement maintenant il pouvait essayer d'y réfléchir au lieu de les balayer comme ils venaient...

Soupirant doucement tandis qu'il cherchait d'une main distraite la bout de carton qui lui permettrait de se déplacer, Harrison fit taire sa frustration. Ce n'était pas la faute de Roland s'il ne pouvait pas comprendre. Après tout, il était un prisonnier. Ayant été attrapé très jeune par la Marée, il ne pouvait pas voir au-delà du filtre et tant qu'il en serait sous l'emprise il ne pourrait jamais comprendre le monde dans lequel il vit.

Alors qu'il monta avec de grandes précautions dans la boîte qui le mènerait dans son enfer personnel, Harrison se posa la question : comment ça devait être de vivre en tant que prisonnier. De ne voir que le gris insipide de la ville et du ciel, d'ignorer la présence des Sphères et leur regard bleuté, de même que le contact de la marée contre sa propre peau. Être un zombie qui s'ignore, dont les pensées son dictées et la créativité tuée. Enfin, pas complètement. Regardant à travers la fenêtre teintée par le vert et observant le ciel, il se demanda combien de personne savait que les nuages étaient crées par la vapeur de personnalité qui avait échappé à l'étreinte mortelle de la Marée et avait donc quitté leur porteur pour vivre librement dans le ciel. L'horizon céleste était le seul havre de paix, le seul endroit sauf pour les gens de son espèce.

 

La journée de travail avait été jusque là aussi grise que prévue. Devoir servir ces copies conformes au cerveau étriqué n'avait rien d'engageant, mais il était malheureusement obligé de s'occuper, de faire comme les autres pour garder un profil bas. En effet, Harrison avait perdu ses ailes et en attendant qu'elles repoussent il devait se cacher des Sphères au sein de la ville, en faisant croire qu'il était l'un des leurs. Mais l'attente le tuait à petit feu, et il passait la plupart de ses heures éveillées à rêver du jour où il pourrait enfin s'envoler loin du danger et de la peur constante. Même si Roland lui manquerait, c'était un bon garçon, dommage qu'il avait été trop endoctriné pour pouvoir être sauvé...

Le son de cloche annonçant l'arrivée d'un nouveau client tira Harrison de ses douces contemplations et ramena son regard sur le nouvel arrivant. A ce moment tout son corps se tendit et son cœur commença une course effrénée qui martelait sa poitrine à chacun des battements accélérés. Derrière le nouveau venu se trouvait une Sphère qui avait son énorme œil braqué droit sur lui. Un frisson de dégoût le parcouru tandis qu'une image de lui-même post-noyade se matérialisa dans son esprit. L'homme derrière lequel la Sphère se cachait était imposant et semblait un peu plus lucide que les autres noyés de la Marée. C'était un Inquisiteur. Comment avait-il su qu'Harrison se trouvait là ? Trop concentré sur un moyen de sortir de là sans se faire contaminer il ignora le son qui quittait la gorge de l'Inquisiteur et qui essayait de se forcer un passage dans ses oreilles. Au bout d'un moment le bruit de fond dont il avait vaguement conscience commença à exercer une pression monstre sur son cerveau et alors que ces deux mains agrippaient sa tête, deux autres membres vinrent saisir ses épaules.

Tourné brusquement sur lui même, Harrison se retrouva face à face avec Roland qui lui adressa quelques mots qu'il ne put saisir avant d'être de nouveau tourné vers le client tandis que son ami essayait de calmer la situation. Les mains toujours sur ses épaules et coupant court à toute idée de fuite, Harrison garda les yeux sur ses pieds essayant d'oublier le regard bleuté le paralysant de peur et commença à se concentrer sur la discussion prenant place au-dessus de sa tête pour essayer de garder son équilibre mental.

« Monsieur je vous prie d'arrêter de crier, Roland disait, je m'excuse pour le comportement de mon collègue, en quoi puis-je vous aider ?

    • C'est quoi ce débile ? Je lui ai parlé pendant 20 minutes et tout ce qu'il a su faire est de rester planté là et de me regarder comme si j'étais un extra-terrestre. Il avait des yeux explosés ! Quel genre d'entreprise emploie des camés ?

    • Monsieur, encore une fois je m'excuse pour mon collègue c'est un cas spécial, je vous demande de vous calmer et de me dire de quoi vous avez besoin afin que je puisse vous donner les directions nécessaires... »

      La conversation se poursuivit pendant quelques minutes encore, ensuite une fois que l'inquisiteur s'estima satisfait il partit avec la Sphère toujours dans son dos. N'attendant pas, Roland entraîna Harrison avec lui jusque dans le vestiaire des employés et là commença à le questionner :

 

« Harrison qu'est-ce qui s'est passé ? »

Remarquant sûrement ses tremblements Roland pris une mine inquiète et poursuivit :

« As-tu pris tes médicaments ce matin ? Harrison ? »

Voyant qu'il ne répondait pas il pris une grande inspiration et finit pas dire :

« Voilà ce qu'on va faire, je m'occupe de LaRoche et tu vas prendre une pause, ok ? Il semble que t'en as grand besoin. Allez, file et reviens dans 1h... »

 

Ne se le faisant pas répéter, Harrison se précipita dehors et continua à courir dans les rues de la ville. Sentant la substance verte qui avait réussit à s'accrocher à son bras, il sentait la panique monter face à la lenteur avec laquelle son corps avançait. Passant dans les recoins de la ville basse, où la Marée s'était installée depuis si longtemps qu'elle avait jauni, prenant des teintes marrons et ocres et des reflets rougeâtres, il arriva enfin à sa destination. L'épicentre, ou l'endroit où la contamination avait commencé. Au final la Marée avait été si forte que les cadavres qu'elle avait semés avait corrompu son essence, lui donnant un air sale et sombre qui n'existait pas ailleurs.

Au pied d'une tour décrépite se trouvait la Solution, l'homme qui lui donnait les réponses dont il avait besoin pour survivre. Il avait sûrement dû l'entendre arriver car il le regardait avec un air amusé. Il devait probablement avoir remarqué l'état d'Harrison. En tee-shirt, couvert de sueur et les yeux grands ouvert par la panique, il ne devait pas être sous son plus beau jour. Marchant jusqu'à ce qu'il se trouve à la hauteur de l'homme il étendit sa main. Avec un sourcil haussé, la Solution observa le bras tendu quelques instants avant de chercher dans son manteau et de retirer un sachet plastique à travers lequel on pouvait voir les pilules blanches qu'il contenait. L'homme suspendit le sachet au dessus de la main d'Harrison avant de tendre son autre bras. Fouillant frénétiquement dans sa poche il sortit une poignée de vieux billets chiffonnés qu'il mis dans la main de la Solution avant d'arracher le sachet. Il avala une des pilules sur le champs avant de repartir en marchant doucement, son cœur se rétablissant à un rythme normal au final.

Regardant son bras, il soupira de soulagement lorsqu'il vit que la mixture verdâtre qui y était auparavant attaché avait disparu. Les yeux de nouveau sur le ciel il sourit lorsqu'il vit que l'horizon était toujours bleu et brillant et n'avait pas pris la teinte grise sans éclat tant redouté. Cette alerte avait failli être mortelle pour lui. Encore un peu, pensa Harrison. Encore un peu de temps et il aura eu suffisamment de réponses pour prendre son envol depuis la tour la plus haute et la plus verte de la ville. Cette pensée instillant une douce euphorie en son sein, c'est tout sourire qu'il retrouva Roland. Encore un tout petit peu à attendre et il rejoignerait enfin les nuages...

 

Maewenn

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site