Page Blanche (Geoffrey)

Système Emotionnel

 

Systeme emotionnel

 

 

 

Comme…

… Une toile de Kandinsky sur un air de Muse,

… Un chocolat aigre-doux,

… Une chute vers nul part,

… Et un voile de rupture.

  

 

 

Mon monde est une étendue de blanc, nourrit de formes géométriques et de paysages bigarrées, mais vides. Il y fait chaud, chaud comme une pluie tropicale,  bien que ce terme n'ait pas de sens ici. Il y fait un froid spatial, dénué de morsures, qui vous prend jusqu'aux tréfonds de l'âme alors que vous vous égarez dans l'éther de votre environnement. Et le vent y est constant, comme un zéphyr léger, si bien que l'on n'y prête plus attention, et que le nom du vent y est oublié. Dans ce marbre, cet espace, j'existe, parmi d'autres, et nos entités dansent indéfiniment une valse livrée au temps et aux échanges, où se lie et se délie les personnes, comme des électrons sautant d'ion, en ion, en ion...

Je m’appelle Nuan. Autour de moi, la multitude des formes abstraites flottent en un ressac lent et quasiment imperceptible. Je suis perchée sur le haut d’une torsade mauve penchée à un angle aigu par rapport au grand cube beige qui nous sert de foyer d’appoint. L’air est peuplé de murmures constants. Dans cet espace infini, les sons ne meurent jamais vraiment, et le silence est une illusion, un dédale inaccessible qui demeure en tache de fond. Un idéal. J’aimerais tellement entendre le silence. J’aimerais être bercée dans ses bras comme une amante et ne jamais le quitter. J’aimerais m’y blottir, et dormir, à jamais. Car le silence est beau, majestueux, intolérable et tellement, oui, tellement confortable.

Mais le silence n’existe pas. Les sons ne meurent jamais vraiment. Les pensées sont trop bruyantes, pour ça.

En contrebas, d’autres personnes marchent tranquillement le long de l’arrête du Cube. Je m’élance dans le vide. En une impulsion légère, la gravité n’existe plus, et je flotte avec la grâce de l’habitude vers le Cube et ses habitants. Pas un souffle d’air n’agite ma chevelure alors que je traverse la distance qui nous sépare. Mon corps n’a aucune attache, et en cet instant, je ne ressens plus un toucher sur ma peau. Ce sentiment de liberté soudaine est à la fois enivrant et terrifiant, car au moindre faux-pas, on peut s’éloigner de tout ce que l’on connait et ne plus jamais les revoir, emporté par l’inertie du mouvement jusqu’aux confins de l’univers, peut-être, s’il en a.

Approchant du Cube, j’appose des mains douces à sa surface pour me stabiliser et intégrer sa gravitation. Seuls les objets les plus grands produisent ce genre de phénomène, et il nous permet de se poser sans risquer de se perdre dans l’étendu du vide. Je patine délicatement de mes mains afin de me glisser en suspension vers l’arrête du Cube et ces gens. Quelques à-coups de mes quatre membres me permettent de me hisser rapidement au sommet et je m’agrippe sur le contour avec mes doigts pour ralentir, puis poser d’un pas léger mes pieds sur le bord, accroupie. Devant moi, plus loin, mes compagnons ont continué leur marche lente vers le coin du Cube. L’un d’eux, en queue de fil, s’est retourné dans ma direction. Il me regarde d’un œil dénué d’expression, il penche la tête sur un côté, puis, après un temps, la remet droite, me décochant un sourire en coin, aussi faible que la courbe d’une feuille tombant en automne.

Et aussi faible que cette courbe, il a émis une pulsation pendant un très court instant. A peine discernable, à peine tangible… Mais là, et qui a percuté mon monde.

Un disque bleu, rayonnant d’une faible aura jaune, s’écarte de lui, ponctuant le moment d’une danse elliptique. De l’autre côté, une barre noire, abeille curieuse, reçoit le toucher qui l’envoie tournoyer gracieusement vers d’autres cosmos, passant sans contact entre une grille de fines épines triangulaires. Cette dernière semble immobile : elle a dû être interrompue dans son mouvement par l’impulse. Et autour de moi, quelques bulles vermeilles et pommes ont été bousculées dans leur nuage, et ces lucioles capricieuses s’en sont éparpillées vers d’autres coins. Au loin, une grande sphère noire, au cœur violet, semble offrir un crépuscule hésitant sur notre zone, rougeoyant de bordeaux sur les objets alentour et donnant à la scène les lumières du mystique.

Rien de bien mystérieux, pourtant. Simplement un impulse.

« Eco ! » Ma voix résonne comme un glas sur des grains de blé. Le ton neutre, les yeux grands ouverts, et les gestes précis, volatiles, je m’approche de lui d’un pas de funambule avertie. Je le connais depuis trois énons. Autant dire un ami de longue date, dans mon monde au temps volage. L’espace qui nous entoure ne laisse pas de place aux longues relations. Il dévore au moindre faux-pas, au moindre doute.

Encore un impulse. « Nuan. » Il a encore sourit. Plus fermement. J’en manque un pas. J’appose la main sur lui pour ne pas partir à la dérive du vide. Et j’ai beau résister un instant, l’impulse est contagieux. Je lui souris à mon tour, générant mon propre impulse en réponse, comme une goutte d’amusement sur un lac tranquille. Notre échange rapide a produit une sourde danse autour de nous, repoussant et attirant divers objets, de formes et de tailles variés, pour la plupart plus petit que nos têtes. Une boule a glissé le long d’une courbe comme une caresse sur un avant-bras, des pétales mauves ont déjoué la vigilance d’un cercle d’or, alors que dans leur sillage un quadrillage blanc et gris entame une gigue allègre sur deux vagues de sourire. Un losange, frêle comme un brin de tissu, épouse un rectangle. Ils évoquent le contact de deux mains enlacées dans une courte embrassade. Et saupoudrant ce paysage subtil, un fil de soie s’effile en trois, puis dix, et vingt, et baigne la lumière bordeaux du gout sucré des lèvres d’un amant.

Je crépite faiblement dans les bras d’Eco. La tête emplie de géométrie partielle et les papilles rêveuses, je viens de produire un impulse retord qui fragilise notre lien. Je me suis chargée émotionnellement. Et si je charge, je saute ; et si je saute, je dérive. Nous sommes des électrons qui sautent d’ion, en ion, en ion… C’est notre devise et notre mode de vie, le seul modèle possible en ce monde de vide et de formes.

Alors je m’écarte un peu, reprend mon expression neutre naturelle, et désigne la direction derrière lui pour l’inciter à continuer notre chemin. Il a senti l’échange de charges, et sait lorsqu’il ne faut pas trop pousser, alors il reprend son regard originel, sans expression. Vraiment ? Je lui ai toujours trouvé ce regard joueur, pourtant… Non, la charge parle à ta place, tais-toi. Marche. Pense.

Ici, le temps est comme l’espace : volage. J’ai bien vu une horloge flotter un jour, il y a un ou deux énons, dans une zone bien lointaine. Les contours de bronze, les trois aiguilles plus ou moins rapides décorant le cadran d’un mouvement légèrement sautillant, mais fermes… Je me rappelle ce blanc de porcelaine et les chiffres marqués dans du bleu de mer, scintillant et ternes tout à la fois comme un paysage de campagne vallonnée. Et toujours ce son, si prenant, je m’en souviens, aussi assourdissant que la masse de l’horloge. Un son bref et moelleux, accompagné par l’harmonie des rouages… Tic. Tic. Tic. Tic.

Mais nous ne comptons pas le temps ainsi. A vrai dire, on le compte à peine. Un énon, c’est quand on assiste à une décharge émotionnelle. C’est un impulse si important que l’on est obligé de propulser l’énonciateur dans le cosmos afin de maintenir l’équilibre de la zone. Généralement, l’énonciateur flotte assez longtemps dans le vide pour se décharger complètement, et retrouver un état stable sur une zone lointaine. Alors quand je dis connaitre Eco depuis trois énons, effectivement, cela fait longtemps, surtout sachant que je n’ai connu que quatre énons dans mon existence.

Si l’on utilise les énons pour compter le temps, c’est parce que notre monde est rationnel, logique, jusque dans nos comportements. Nous sommes des électrons émotionnels. Lorsque nous nous regroupons par instinct grégaire, nous générons des charges, quoique nous tentions de mettre en œuvre pour nous en empêcher. C’est la nature de l’homme. Alors, à intervalles réguliers, nous devons regrouper les charges en un être, et nous en débarrasser, pour éviter la discorde de la zone et de notre groupe. Les énons sont donc le compte des cycles de décharges et nous donne une idée approximative de notre longévité. A en croire le vieux Teru, un être pourrait vivre jusqu’à 23 énons avant de s’éteindre. Car même si l’on ne porte pas la décharge, elle aurait tout de même un impact sur notre métabolisme électronique, perturbant certains flux émotionnels et altérant la nature de nos charges internes. Avec mes quatre petits énons derrière moi, je ne peux pas encore voir ce qu’il entend par là. Les décharges n’ont pas de véritable impact avant nos cinq ou six énons, m’a-t-on dit.

Je laisse un soupire s’échapper de mes lèvres entre-ouvertes. Alors que je suis les pas d’Eco pour rejoindre les autres, l’air autour de moi semble s’apposer dans un soulagement presque palpable. J’ai retrouvé un semblant de stabilité émotionnel pour emmagasiner les charges acquises. Tout est calme, tout est plat. Tout est vide.

Nous arrivons au coin du Cube. Là, cinq autres personnes nous côtoient du même regard neutre. Io me fixe de ses yeux gris-noisette, quelques mèches de sa chevelure blonde flottant en suspens au-dessus de ses épaules. Elle me tend la main, m’invitant à former un cercle autour de la pointe avec les autres membres du groupe. Sa peau est fine et délicate, ses doigts effilés. Eco prend mon autre main m’imprégnant de son aura rassurante. Le cercle se forme et nous tendons nos bras pour former un périmètre régulier, dont l’épicentre est le coin du Cube. Nous allons effectuer un bond calculé vers une Forme irrégulière passant dans quelques instants au-dessus de nous. La distance n’est pas moindre, mais la forme recèle quelques recoins qui nous procureront plus de sécurité que les surfaces planes du Cube. Sous la direction d’Io, nous nous préparons à sauter au bon moment, pour atteindre la Forme. Le risque de passer à côté existe bien, nous pourrions finir tous exilés dans le vide spatial si nous n’étions pas coordonnés. Alors, attentif, nous sommes prêts.

Je vois en face de moi le jeune Uke, les yeux attentifs et errant de gauche à droite, comme trépignant à sa place. Domo regarde vers le haut, vers la forme, il a la posture fragile de celui qui a connu son nombre d’énons et le visage d’un homme encore doux. Nous allons bientôt partir. Eco regarde ses pieds, comme adressant une prière muette à l’étendu du vide. Io hoche brièvement la tête, accompagnant le mouvement d’une ondulation de ses bras qui se transmet à chaque membre du cercle.

Nous sautons.

Notre trajectoire est droite, le cercle émet une rotation précise lors du parcours. Les objets autour de nous filent à grande vitesse et nous évitons de peu un obstacle de grille. L’air est doux, le vide nous englobe comme un coussin moelleux et les murmures du monde se font plus sourds lors de notre voyage. 


Texte inachevé de Ruh, datant de Mai 2013.

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