Asymétrie du Regard

Asymétrie du Regard

 

« De toute façon nous savons déjà qu’il est coupable, donc punissons-le et ne perdons pas plus de temps sur ce sujet !
-Qu’il soit coupable ou pas n’est pas la question, il faut choisir un châtiment approprié et…
-En effet, nous avons là un jeune homme en bonne santé, intervint une troisième voix, il serait stupide de gâcher…
-Donc quoi, repris le premier, on le laisse impuni ? Quel exemple cela donnerait !
-Non, dit le troisième, je pense juste que le châtiment devrait être réfléchi dans nos meilleurs intérêts…
-Envoyons-le à l’armée, tonna une nouvelle personne, ainsi il sera utile et il ne pourra pas recommencer ce genre d’inepties ! Puis L’Embrasé sait à quel point nous avons besoin d’hommes ces temps-ci…
-Donc il n’aurait aucune punition pour ses crimes ? demanda un cinquième homme,

-Et pour la famille lésée, alors ? Les Coricendres sont des citoyens modèles et des gens respectés… »
C’était vraiment un spectacle particulier pensait Wulfric. Voir toute l’agitation causée par les prêtres de la Foi Flamboyante lui donnait une étrange impression. Ces honorables vieillards, conseillers admirés de l’autorité suprême, parlaient tous en même temps, gesticulaient à tout va et vociféraient leurs opinion dans un effort de domination. Pourtant chaque voix était parfaitement audible et commandait l’attention des auditeurs, leurs postures crachant leurs importances. D’ailleurs, Wulfric était presque sûr d’avoir vu un énième postillon voler et s’écraser sur la table qui constituait la seule barrière physique entre les prêtres. Personne ne sembla y prêter attention. Pas plus qu’à l’avocat qui semblait entre dépassement et désespoir.

Cependant, durant cette discussion qui était sûrement la plus importante de sa vie et qui
aller décider de son futur proche et lointain, Wulfric se trouva incapable de se concentrer sur ce qui se disait. Il regardait la scène se dérouler de manière détachée, absente, entendant des bouts de phrases par-ci par-là sans les comprendre. Tout ceci semblait trop surréel pour lui. En même temps comment était-il supposé réfléchir quand il ne pouvait cesser de sentir ce regard qui l’épinglait ? Agenouillé sur le sol, le corps tiré par le bas par les lourdes chaînes qui cliquetaient à chacun de ses gestes, même les plus infimes, Wulfric ne savait plus quoi faire pour éviter les yeux qui l’examinaient et le perçaient si évasivement. Détachant son propre regard de la dispute des conseillers, il fixa le sol pendant exactement cinq secondes avant que le chatouillement se fasse trop insistant et qu’il observe de nouveau celle qui le torturait.

Il avait entendu tellement de choses sur la femme qui régnait sur le duché, des chants l’assimilant à une flamme éternelle guidant le peuple à la douceur de sa voix qui aurait le pouvoir de soulager même les plus grandes des douleurs. Il n’avait jamais espérer un jour la rencontrer en personne mais voilà qu’aujourd’hui, suite à un malheureux concours de circonstances, il se trouvait en face d’elle, attendant d’être jugé. Jusque-là silencieuse, elle s’était contenté de l’observer de la même manière détournée mais pourtant si affichée, laissant converser ces conseillers sans prendre part au débat. Avec toutes les rumeurs qui l’entouraient, Wulfric ne savait pas trop à quoi s’attendre avant de la voir en personne, mais même tous les commérages du monde n’auraient pu le préparer pour l’aura qu’elle dégageaitet qui avait si facilement brisé sa tranquillité d’esprit. Il n’aurait jamais pensé pouvoir tomber en adoration totale quelques secondes après avoir rencontré une personne.

C’était indescriptible, vraiment, ce qu’il ressentait au fond : cette impression de pression permanente comme un cafard sous une chaussure, l’assurance irrationnelle qu’il aurait toujours une main qui lui serait offerte pour se relever. Et puis il y avait ces yeux qui toujours le voyaient bien qu’il n’était jamais expressément posé sur lui contribuant à cette asymétrie permanente qui tourmentait son esprit. Voilà, c’était le seul mot qui pouvait définir la Dame de Pique de manière véritable : Asymétrique, une dérangeante et fascinante asymétrie.

Avec un vague sourire sur les lèvres, elle regardait fixement l’endroit vide légèrement à la gauche de Wulfric d’un air bienveillant et paraissait ignorer tout le reste, de ses propres conseillers, de l’avocat commis d’office, aux servants qui l’éventaient, jusqu’au bourreau se tenant juste à côté d’elle. Mais il savait qu’elle écoutait aux inclinations de sa tête qui changeait de temps en temps. Elle brûlait d’une puissance intense et concentrée, un laser réduisant tout corps en son faisceau à la poussière anonyme. Ne pouvant tenir plus longtemps la pression que lui imposait la vision il redirigea une nouvelle fois ses yeux sur le plancher. Son cœur battait bien trop fort.

Soudain son avocat réussit à placer un argument dans le brouhaha ambiant en une exclamation :
« Ne pourriez-vous pas vous montrer indulgent ? Ce n’est qu’un enfant voyons ! »
Les vieillards ne se donnèrent même pas la peine de répondre au pauvre homme outre un unique esclaffement dédaigneux, et repartirent de plus belle sur s’il valait mieux un boiteux ou un manchot de plus dans les rues de la ville. Wulfric pensa que l’exclamation avait ses mérites, après tout il aurait pu passer de manière assez facile pour le petit-fils (voire l’arrière-petit-fils pour certains) de chacun des conseillers. Il ne put s’empêcher de jeter à nouveau son regard sur elle, il voulait voir la réaction de la Dame. Le coin de sa bouche s’était retroussé de manière peu plaisante et son aura chaleureuse s’était quelque peu refroidi. Il est vrai que l’argument aurait moins d’impact sur elle, il admit qu’elle pourrait se faire passer autant pour sa mère que sa petite sœur sans faire lever un seul sourcil.

Un bruit de froissement transperça le bruit ambiant. Un épais silence s’abattit avec la lourdeur d’un marteau sur la salle. La Dame de Pique s’était levée. En des remous flamboyants elle traversa la salle, ses pas résonnant dans le silence nouveau-né, et s’accouda au rebord de la fenêtre regardant au dehors, les yeux perdus dans l’horizon.

« Cela suffit. Nous perdons trop de temps sur des futilités. Les feux des Laveux atteignent jusqu’aux remparts de la ville. Pendant que nous parlons, nous perdons du terrain et nos frères meurent au combat. » Elle se retourna et regarda de nouveau l’espace vide à côté de l’accusé. Pourtant Wulfric sentit très nettement les lances transperçant son être, le poids oppressant devenu presque familier des yeux le fixant. « Cet individu a voulu profiter du sacrifice de ses pairs pour semer le désordre. Il ne mérite pas que l’on s’attarde sur son cas. Ce genre d’homme est du type qui détruit un royaume de l’intérieur en répandant son venin. » Avec chaque phrase un pas était pris en sa direction. Chaque mot claquait dans la salle, attirant des regards frileux sur la personne qui les prononçait.
« Jeune voyou, tu as essayé de t’imposer sur une femme respectable et détruire sa dignité et l’honneur de toute sa lignée. » La compassion était palpable dans sa voix, personne ne doutait de la sincérité de la tristesse qui tordait le visage de la Grande Dame. « Tes actes répugnants ne méritent aucune pitié. » Wulfric n’arrivait même pas à se concentrer suffisamment fort pour comprendre ce qui était dit, pour nier les faits et crier son innocence. Il se contentait de la regarder avec une admiration grandissante pour l’être surnaturel qui l’approchait. Il savait à présent qu’il allait enfin toucher la salvation. Une éternelle gratitude empara son être. Il pouvait à présent sentir à travers la chaleur ambiante un souffle transcendant sur son visage « Tu seras donc porté à la porte ouest de la ville où tu subiras ton châtiment et apportera ta pierre à la défense du pays. »
Elle lui tourna le dos et repartit s’asseoir sur son trône, apparemment elle avait fini avec lui. Le silence la suivit et resta. Aucune objection ne fut prononcée. Tous ceux qui occupaient la salle préféraient regarder le sol en respect. La porte ouest pensa Wulfric qui observait toujours sa dame avec amour, autrement la porte des satyres. A ce moment, il réalisa avec un frisson le sort qui l’attendait mais un bâillon s’était déjà glissé entre ses mâchoires, étouffant de manière efficace toutes protestations et cris d’horreurs. Le bourreau s’avança et le pris par le bras, créant le cliquetis de ses chaînes et brisant enfin le silence assourdissant.

Wulfric réalisa alors qu’il allait vraiment mourir, tout ça à cause de fausses accusations motivées par l’orgueil d’une femme déniée. Il allait devenir un autre épouvantail, un de ces criminels décorant les remparts de la ville afin de servir d’avertissement à la fois pour les envahisseurs et les habitants tentés de céder à la panique. Juste une autre raison à la réputation impitoyable de la tenante du trône et juste un énième exemple de ce qui avait valu à la dame son surnom : La Dame de Pique celle qui empale les ténèbres et les accroches en faisant de magnifiques lustres aux plafonds.

Avant qu’un hurlement déchire sa gorge, le bourreau força sa joue contre le sol, lui arrachant un gémissement étouffé, et repris sa hache, se préparant à l’exécution.
« Ma Dame, demanda un des conseillers, vous n’allez sûrement pas le laisser tuer le coupable ici ?
-Seule la tête suffit pour la sentence. De plus Sir Rochox s’est plaint de douleurs aux dos récemment. Nous ne pouvons pas laisser notre seul bourreau se fatiguer quand même ? Il a un rôle si fondamental à la survie du pays. »
Le conseiller se rassit et essaya de se tasser sur lui-même malgré le ton plaisant de sa supérieure. Wulfric sentit son cœur s’emballer, la panique s’empara de son esprit et causa la chute de larmes contre ses joues. La chaleur amère de ses pleurs trancha avec la glace qui s’était répandu dans son sang. Il voulait être sauvé. Il n’était pas un être mauvais, un monstre à achever. Il ne pouvait pas être abandonné ! Alors que la hache commença sa descente et que le désespoir le conquis tout entier, la Dame croisa pour la première fois son regard et planta ses yeux dans les siens. Quand le bourreau finit son geste et emporta la tête de Wulfric, le corps perdit juste sa vie, son âme avait déjà été ravie quelques instants plus tôt.

 

Maewenn

Commentaires (1)

1. Geoff Ruh 24/11/2013

Bon, je suis très en retard, mais chose promis chose dû, alors, après avoir pris le temps de me remettre du choc de cette lecture insoutenablement grandiose, tentons de pondre un commentaire constructif.
Tout d’abord, l’accroche en dialogues est très bien menée. C’est un procédé classique, quoique délicat à mettre en œuvre de part la difficulté à rendre les dialogues crédibles, mais tu l’as réalisé tout simplement élégamment, et tout pile juste de la bonne durée pour ne pas perdre le lecteur qui ne connait pas encore les protagonistes et le setting.
Cette étape est par ailleurs tout aussi bien écrite dans les paragraphes qui suivent, nous mettant bien dans la peau de notre petit narrateur Wulfy.
J’aime beaucoup la trouvaille de l’asymétrie régissant ta description de la Dame.
Un peu maladroit : « Mais il savait qu’elle écoutait aux inclinations de sa tête » Peut-être : « Les occasionnels inclinations de sa tête dénotaient pourtant de son écoute. »
J’adore la comparaison au laser, et toutes les autres jonchant le texte çà et là. (Marteau, cracher une importance, empaler les ténèbres pour faire des lustres au plafond,…) Laser = anachronisme ? Le temps de l’univers est induit mais pas précisé… Un bourreau, la hache, et les remparts semblent impliqué un setting médiéval, mais je voulais juste vérifier ce détail.
La mise en scène est parfaite, le renversement de l’antagoniste l’est aussi. Damned, c’bien compliqué d’être constructif. Mhm.
« Durant cette discussion qui était surement la plus important de sa vie et qui allait decider de son futur proche et lointain. » <= La phrase est ptêtre un peu trop longue.
La fin est bien écrite et touchante.
Et oui, j’ai fini mon commentaire sans trouver plus de critiques. Navré. Pourtant j’ai lu et relu, mais le reste passe comme une lettre à la poste, ou… une hache sur un cou ?

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