Air de Jazz sur Fond Noir

Un Air de Jazz sur Fond Noir

 

Novembre 1923. J’ajustai mon borsalino alors que la pluie battait son plein et s’infiltrait à travers les pans de mon long trenchcoat, jusque dans mes entrailles. Les gouttes ruisselaient lentement le long de mes jambes pour venir saluer les échos de mes pas ricochant entre les murs de cette ruelle. La lumière qui émanait des lampadaires me surplombait, tout en animant les ombres de la nuit d’un tango fantasmagorique que seuls les esprits alertes aiment à s’imaginer. Je m’emmitouflai dans mon manteau, mains dans les poches, et le vent vint s’engouffrer à ma suite sous l’alcôve d’une rue adjacente. Alors que je m’aventurais dans ce dédale de ruelles, je ne savais pas encore ce qui m’attendait dans l’antre de Gustav Burner. Ou si, j’anticipais bien une chose avec impatience de la part du Red Head : un bon single malt pour venir soulager mon palet.

Je longeais les murs dans l’espoir de couper un peu les intempéries et leurs pamphlets. Sur mon passage, je ne croisais que peu de personnes. Bien-sûr, l’heure était aux chats de gouttière et aux mauvaises fréquentations, mais cela n’empêchait pas quelques passants de tenter vaguement de se couvrir de la pluie en se dépêchant vers leurs domiciles. Plus loin, je trouvai, dans un recoin délabré et souterrain, deux-trois gypsy en train de réchauffer leurs cœurs sous des couvertures et un vague pot-au-feu. Ah, Greenwich Village… Malgré la grisaille et cette fin d’automne, tu resteras toujours le havre des bohémiens à mes yeux. Quel artiste inconnu, prédestiné à la gloire, nous dérobes-tu en ton sein ? Je cédai le passage à un cityman en smoking, pressé de se mettre à l’abri derrière les briques rouges de sa résidence.

Je continuai ma marche pour déboucher d’une ruelle sur le Washington Square Park. Je profitai du couvert des arbres pour m’allumer une cigarette. Aussitôt rougeoyante, je ressentis le réconfort caractéristique de sa maigre chaleur se diffuser par ma gorge jusque dans ma poitrine. Un soupir à la fois contenté et las s’échappa d’entre mes lèvres alors que je levais les yeux vers la statue Garibaldi. Le regard quelque peu pompeux, l’air de suffisance... Non, mais regardez-moi cette pose. On aurait pu croire que l’homme était si imbu de lui-même que le poids de son ego l’obligeait à s’appuyer sur la main qu’il porte au fourreau pour se soutenir. Italians! Je continuai mon chemin en prenant la West 4th Street et laissai claquer mes bottes aigrement sur les pavés et les flaques d’eau.

Après une demi-heure de marche et un détour par le 77 Bedford Street, j’arrivai enfin à ma destination. Le Red Head était tout ce que l’on peut attendre d’un speakeasy, c’est-à-dire qu’il ne ressemblait en rien à un bar. Le rez-de-chaussée était on ne peut plus similaire à un café. Par ailleurs, on pouvait y consommer encas et boissons chaudes comme dans n’importe quel salon de thé. Mais le véritable secret de l’établissement, c’était ces 5-foot de briques, sans fenêtres, entre les arches supérieures de la porte d’entrée et le second étage. Là se trouvait le pourquoi de ma venue. Là, je pouvais déguster liqueurs et whiskeys en toute impunité. Jack et Charlie connaissaient leur affaire, oh ça oui, ils savaient y faire.

J’entrai dans le bâtiment. Charlie tenait le café ce soir, et il me fit un rapide hochement de tête alors que j’enlevai mon manteau trempé et ôtai mon couvre-chef. J’empruntai l’escalier en colimaçon menant à l’étage secret après un bref échange de commodités avec le propriétaire. Lorsque j’ouvris la porte menant au lieu de providence, je fus saisi de suite par l’ambiance feutrée régissant les lieux. Un nuage de fumée provenant des cigares vint me taquiner les narines, épicé et coloré. Cubains, à n’en pas douter. Quelques habitués étaient déjà là, discutant, affalés sur des sofas en cuir bordeaux derrière lesquels se tenaient des étagères pleines de livres. Des tables basses aménageaient çà et là l’espace confiné du speakeasy, mais vu la popularité de l’établissement, je ne doutais pas qu’il allait subir assez rapidement une délocalisation vers des logements plus vastes.

Je m’approchai nonchalamment du bar. En fond, un phonographe jouait un air de Rosa Henderson, une nouvelle arrivante sur la scène musicale jazz. Les accords au piano tapissaient l’air d’un rythme dodelinant alors que le saxophone énonçait une palabre mi- acerbe, mi- lasse, qui résonnait entre mes oreilles comme un écho du début de la soirée. Lorsque je posai mes mains sur le comptoir, un souvenir piquant vint m’ébouriffer lorsque la voix de la chanteuse prononçait les mots « Somebody doing what you wouldn’t do ». Ha. Douce ironie. Ce n’était pas la première fois que j’entendais cet air ce soir. J’interpelai Jack:

« Mate, I’ll need the usual.

- Tough night? 

- You can say that…»

Il commença à me servir trois doigts de Glen Albyn dans une tasse de thé : un autre petit tour de l’établissement pour éviter les ennuis.

« Have you seen Gustav, yet ? » lui dis-je, glissant une bonne liasse de billets sur le comptoir d’un geste désintéressé.

« Nah, I’m afraid I didn’t, but the big shot will be over here soon, don’t you worry too much for him.

- Oh, it’s not for him I worry… It’s for your scotch reserve. If he doesn’t get his arse here soon, I’ll have it all, » répliquai-je en soulignant le propos d’un clin d’œil.

« Well, I can tell you’re in a hell of a mood, what’s put you so bright? » demanda une voix rauque sur ma gauche.

C’était mon bon vieux Maxwell, dans ses friches habituelles, à griffonner sur un bout de serviette en papier. A peine 30 ans que le pauvre souffrait déjà des stigmates de l’âge et de la pauvreté. Accoudé au comptoir, il me regardait en coin, un maigre sourire sur les lèvres, et continuait à travailler sur son œuvre.

« It’s certainly not seeing your sap face that made it happen, Max. » lui décochai-je.

« Beat it ! » me renvoya-t-il amèrement, mais je pouvais voir le sourire s’étendre sur son visage alors que la conversation se poursuivait.

« So what brings you here, old sport? »Je sirotai un peu de mon scotch. God, qu’il est bon…

« Well, I need to finish that piece of poetry, or the good old Jack here won’t lemme get another drink for tonight. » m’expliqua Max.

« Mr. Bodenheim was supposed to bring us one yesterday, already. » nous interrompu Jack, essuyant un verre machinalement et jetant vers Max un regard entendu.

« Well, you can’t control inspiration, can you now? » s’excusa l’intéressé.

« And you can’t control taxes, nor the law, but here we are! » s’esclaffa Jack avant de s’en aller servir un autre client.

« Here, let me read… » disai-je en prenant le bout de serviette des mains de Max.

« Meh, there’s not much yet, the title’d be “Death,” I reckon.

- Gloomy thoughts, my dear Max? Hm.

“I shall turn and feel upon my feet
The kisses of Death, like scented rain.
For Death is a black slave with little silver birds
Perched in a sleeping wreath upon his head.”

That’s good, man. I can feel it. That’s Cat’s Meow, right here!

- Well… Thanks. But it won’t be ready for tonight yet, so I’d better be off. Give my regards to Gustav, will ya?
- Will do, will do. See ya’ around. »

Et Maxwell s’en alla, me laissant seul avec mon scotch et l’occasionnel Jack. Je sortis une cigarette et tentai de l’allumer, mais mon fidèle briquet choisis ce moment-là pour me lâcher. Un nouveau soupir las s’échappa de mes lèvres. La Mort… Un vieil ami. Jack passa devant moi, me demandant où était passé Max. Je lui dis de mettre son compte sur ma table. For a good old friend.

En parlant de vieil ami, c’est à ce moment que Gustav arriva. Bon petit homme, affichant les atours du bourgeois moyen, en costume trois-pièces et la cravate au nœud parfait, il choisit de se poser dans les fauteuils près du phonographe. Avec un regard complice vers Jack, je me levai et me dirigeai vers le fauteuil à son côté. Gustav avait élu l’endroit par excès de précaution, la musique couvrirait nos paroles lors de l’entrevue. Prenant place négligemment, je croisai les jambes, désignai ma cigarette avec un air interrogateur. Il comprit d’emblée et me passa son briquet. Des reliures d’or décoraient ses contours. Je le remerciai d’un hochement de tête, respirai un bon coup, mêlant la fumée de ma propre cigarette au nuage des cigares ambiants. Gustav en profita pour allumer le sien.

Un moment passa, où nous demeurions assis l’un à côté de l’autre, sans dire un mot, savourant l’alcool, la fumée, et l’air de jazz lancinant. Cette chanteuse a vraiment une belle voix, finalement. On s’y fait vite, au style... Il y a dans la mélodie et le rythme un je-ne-sais quoi de… décousu… Un peu comme moi, si on y réfléchit bien.

Parlant à mi-voix, Gustav entama la conversation :

« So? How was the night?

- I got the rubes and the package. Dropped them at Garibaldi’s feet just a few minutes ago.

- What about the… affair… at 77 Bedford Street?

- Taken care of.

- Ma Dame? … and my little bearcat of a daughter?

- Bumped off all the same.

- Good. I assume it wasn’t too much trouble…

- Not at all, Gustav. Not at all.

- Good. Good. Well-rounded and discreet, as always. You’re a good man, John. A very good man, the kind that one can count on. »

Un large sourire éclaira mon visage à ces mots. Oh yes, for sure. Les vapeurs du cigare de Gustav vinrent chavirer sur les rebords de son fauteuil, et, en ce moment, plus aucune lassitude ne m’étreignait, plus aucuns doutes ou regrets. Je souriais de bon gré, et déposai ma cigarette sur le rebord du cendrier. Gustav continua:

« I did what’s necessary concerning your payment. It’s already been arranged.

- I’ve got no doubt it has been done so, Gustav. You’re the Darb, after all. And nobody crosses the Darb, right? » Mon sourire vint s’ornementer d’un clin d’œil.

Gustav me jeta un regard incrédule, semblant désemparé par la remarque et hésitant entre sourire ou froncer les sourcils. Sa bouche finie par se sceller dans un rictus entre-deux.

« Voyons, Gustave, voyons… There’s no need to play these games between us… » disai-je de mon plus bel accent français.

Dans le même instant, l’attitude de Gustav changea du tout au tout. Je pu voir un voile noir envelopper ses épaules, le faisant se courber. Je pu voir un saupoudrage de terreur dans ses yeux hagards, effarés. Je pu voir son visage, figé, tentant de maintenir sa contenance… Et échouer.

« Do you like poetry, Gustav? You should, as a Frenchman. Oh yes, I know, I know… Burner is not your real name, is it? You are… Gustave de l’Esclandre. So posh-ish, so marvelous, ain’t it? »

Gustav s’agite et tente de se lever, de contester, mais je le rassis d’une main ferme. L’ambiance tamisée, le fumet du cuir, le velours, le feutre… Je plonge mon regard chaud, mielleux, et instable dans le sien. Je souris. Je le surplombe.

« Now, listen to this, it’s from a friend of mine, I gauge you’ll like it.

“Then he will graze me with his hands
And I will be one of the sleeping silver birds
Between the cold waves of his hair, as he tip-toes on.”

Yes, that’s it… As he tip-toes on, and on… As he grasps your heart and your fears, and blows them away, like petals blossoming in the sunset. Death. »

Gustav semble murmurer quelque chose alors que des spasmes de tremblements agitent la plupart de ses membres. Je me penche, son chuchotement est à peine audible alors que le phonographe continue à jouer son air. Il me dit:

« Please… I’ll be back in Paris by tomorrow, I promise. »

Et d’un coup, cette lassitude me revint. Je soupirai, puis m’affalai dans mon fauteuil, redevenu la désobligeance incarnée. Je récupérai ma cigarette du cendrier, et je tenais ma tasse de l’autre main. Elle était vide. Je n’aurais pas du tout été contre une recharge.

« You see, Gustav… That’s the whole damn problem with the French. They can’t handle a little adversity. They just… Can’t. Not like the Italians; even though, those have a hell of a temper. Darn those Italians. »

Je le regardais, ennuyé, alors que cet amas décrépit d’homme retrouvait un semblant de posture.

« Hear me, Gustav… I really can’t give a shit about killing your own fucking family; but next time, give me a warning, will ya’? Especially when I’ve been acquainted to the goddamn bastards. Now get out, before I give you a Bum’s Rush. »

Il ne se fit pas prier deux fois.

Je m’affaissai, apercevant à peine le grand sourire que Jack me servit lorsqu’il vint remplir ma tasse. J’étais las, de tout cela. De montrer cet air de jazz à mes semblables, de chanter pour leurs beaux regards… Un fond noir, plus profond, plus intime, ne demandait qu’à transparaître à chaque pas.

Mais, comme la Mort, il attendait alors, en marchant sur les pointes.

 

 

Geoffrey

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