Essence corrompue

Je me balade dans les rues, lentement, sûrement. Le bruit de mes pas sur les pavés est inaudible. Mon long manteau laisse une traînée de brume sombre dans son sillage. Un chat crache à ma vue et déguerpis aussi vite que ses pattes le lui permettent. Ces félins ont décidément le don de voir les choses. La nuit m'apporte sa délicate noirceur dans laquelle je progresse, ombre parmi les ombres. Le temps d'un instant, une poussière dorée s'échappe d'une fenêtre au dessus de mon crâne. Mon visage se tord d'un sourire, tandis que le nuage enchanteur s'élance vers la lune argentée. Je prend appuie sur mes talons, saute, et me retrouve la tête en bas, mes ongles ébréchés crocheté sur le rebord de la fenêtre.

Il est juste là, allongé et profondément endormis sur son lit. L'enfant dort si bien, enveloppé tendrement dans son nuage d'or... Des volutes s'en détache parfois pour venir traverser les carreaux et m'irriter le nez. Le nuage est dense, pur. C'est une magnifique trouvaille que j'ai fais là.

Mes doigts parcourent la vitre, produisant un tintement à peine audible contre le verre gelé. La brume frémit. Je plonge ma main jusque dans la chambre, bientôt suivie par le reste de mon corps.

Mettant mes ongles sur le papier peint bleuté, je les y plante et arrache doucement le revêtement du mur. L'effet est immédiat : la poudre étincelante se rétracte contre le corps de l'enfant et prend une superbe teinte violette. Les grains volatiles se transforment en cire sirupeuse qui viennent s'écraser lentement sur les draps. L'enfant remue les jambes et serre son oreiller dans ses petites mains. Je le dévore des yeux. Son rêve est particulièrement appétissant et je m'en délecte d'avance.

Ma silhouette grandis jusqu'à atteindre le plafond, et je me penche de tous mes ténèbres vers sa frêle silhouette. D'un mouvement souple de mes griffes, je provoque un petit tourbillon dans les paillettes. Elles se tordent et s'entremêlent pour former la projection d'un paysage ensoleillé. La houle d'un océan calme fait doucement tanguer un navire ailé. Sur le pont, l'enfant joue avec un chien et un homme. Quand je pense à ce que je vais faire, mon corps se tend. Une vague de délice vient se déverser dans mon être, et un petit rire grinçant résonne dans la chambre. Des grains dorés se figent et meurent, remplacé par l'épais liquide de la peur.

Il est temps de détruire cet espoir.

Je transperce le soleil de mon doigt. Le nuage idyllique au contact de ma griffe prend la couleur cramoisie du cauchemar. Le soleil fond, faisant pleuvoir sur l'eau. L'océan se déchaîne. Le chien aboi avant d'être emporté par une vague. Son cris s'étouffe alors qu'il se noie. L'homme, jeté par dessus bord, se fait soudain happé par un immense requin sortit du fond des abysses. La tache de son sang se déverse sur l'eau de poudre noire. Un éclair vient finalement frapper le navire qui se brise et coule.

Je regarde avec patience les plumes dorées du navire flotter à la surface du cauchemar, très vite muées par la terreur à leur tour. L'enfant fait la grimace dans son sommeil. Lorsque je referme violemment mon poing osseux sur la scène de massacre, il se réveille brutalement en inspirant comme un noyé. Le plaisir que je retire de ce spectacle me fait sourire, découvrant des crocs aussi aiguisés que ceux du requin. L'enfant hurle en voyant leur éclat dans la pénombre.

En disparaissant par la fenêtre de sa chambre, je me retrouve bientôt à frapper la rue de mes talons, dansant sinistrement dans la nuit. Je suis euphorique à l'idée de trouver un nouveau rêve à détruire.

Je prend mon temps en me baladant sur les pavés. La haut, la lune me révèle derechef un nuage rêveur. Un sourire malsain déforme mon visage.

Je n'ai aucune forme, mais chacun me connaît. Et je connais chacun d'entre vous.

Je ne suis pas un cauchemar... Je suis votre Cauchemar.

 

 

Cathy

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