IV : Lieutenant

Lieutenant

 

La marche fut rapide jusqu'au campement. Les hommes s'étaient un peu calmés durant ce laps de temps, livrés à eux-même. Mais lorsque les tentes blanches furent en vue, plus un soldat n'avait le regard bas ou désespéré. Les corps des troupes tombées la veille parsemaient encore le sol, et Milo entendit à plusieurs reprise un brouhaha sourd monter le long de la ligne. Les hommes reconnaissaient leur amis à terre, et la rage n'en était que plus vive.

Le silence était profondément ancré dans la terre, et les hommes marchaient plus lentement pour limiter le bruits de leur pas. Peut-être avaient-ils dans l'idée de faire une entrée discrète pour surprendre les Volares.

Milo regarda attentivement leur campement, mais rien n'y bougeait. Sa troupe n'avaient pas encore réussit à libérer les captifs. Il fallait leur donner du temps, et créer une diversion pour leur faciliter la tâche.

-En ligne ! Ordonna Milo d'une voix puissante en se tournant vers ses hommes.

Ils affichaient tous une mine surprise devant le peu d'effort que le sous-lieutenant faisait pour rester discret. Le jeune officier avait volontairement crié fort pour attirer l'attention des Volares.

-Ce sont nos frère qui sont à terre ! Ce sont nos amis, et nos pères ! Continua-t-il. Alors pour la dernière fois, laisserons-nous leur assassin impunis ?

La négation criée en retour fut hargneuse.

-Pour Fréon. Pour nos morts. Pour le Roy ! Finit Milo, sentant qu'il ne servait à rien d'ajouter quelque chose.

Il poussa un hurlement rauque en levant son arme, très vite rejoint par ses hommes. Lorsqu'il abattit sa lame en direction du campement, la ligne s'empressa de courir armes aux poings.

Quelques Volares pointèrent le bout de leur nez pour voir d'où venait le boucan. Ils eurent à peine le temps de sonner l'alarme et de s'organiser que déjà les soldats fondaient sur eux pour les transpercer.

Milo se trouvait au tout premier rang, abattant sa lame sur le paysan qui se trouvait devant lui, vainement armé d'une épée de mauvaise facture. L'homme cria de douleur avant de s'écrouler à terre, inerte. Ceux qui se trouvaient derrière lui tremblaient de peur, mais le jeune officier s'en moquait bien. Il en abattit un second, puis une troisième, avant que les autres ne prennent leur jambes à leur cou. La ligne ennemie fut décimée en très peu de temps. Mais le pire restait à venir, et Milo en avait parfaitement conscience.

Chasser les paysans leur avait pris tout juste une dizaine de minutes, mais c'était assez pour que les guerriers Volares ne s'équipent correctement, et s'organisent pour la contre attaque. Une ligne quasi parfaite d'armures bleues leur faisait face, parsemée entre les tentes des soldats. Les retardataires ne mirent pas plus de temps à rejoindre la troupe qui attendait calmement l'impact.

Les soldats du Roy, à la fois revigoré par cette brève victoire mais déçu par le manque de sang s'arrêtèrent pour clamer leur mécontentement. Un ordre de Milo et la ligne fut reformée, dévisageant avec une haine hargneuse l'ennemi bleu.

Il fallait gagner du temps. Alors Milo eut une idée, certes idiote, mais qui pouvait fonctionner. Il avait vu les Volares le faire d'eux-même la veille au soir. Il leva sa lame et tapa du plat de l'épée sur son avant bras, recouvert d'une protection de métal. Il tapait en rythme, très vite rejoint par les autres soldats qui y ajoutaient des cris et des pas. Cette provocation bruyante eut pour effet d'agacer les Volares qui gesticulaient en grognant. Visiblement, ils n'aimaient pas qu'on leur vole leurs techniques d'intimidation.

Quelques guerriers adverses, ne tenant plus, brisèrent la ligne et se jetèrent sur les soldats du Roy. Milo cru discerner un grondement rauque, presque animal, s'élever quelque part parmi les soldats encore immobiles en face d'eux. Mais ses propres hommes criaient de plus bel, se mettant en position pour accueillir les ennemis désobéissants. Ils n'étaient pas plus d'une cinquantaine, et le soucis fut vite réglé. La troupe n'avait pas avancé d'un pas.

Alors que le dernier Volare se faisait abattre, Milo entendit très nettement un homme siffler derrière les hommes en bleus. C'était le signal.

-A l'attaque ! Hurla-t-il à l'adresse de ses hommes.

Les soldats blancs s'élancèrent sur la plaine vermeille, criant de plus belle. Les hostilités étaient engagées, le sang coulerait.

Aussitôt, d'autres hurlements retentirent en écho derrière la ligne ennemie. Les survivants libérés par les hommes de Milo avait pris la ligne de revers, profitant de l'effet de surprise. Pris entre deux feux, les Volares ne savaient plus quel flan protéger. L'arrière, l'avant ? L'armée du Roy semblait arriver de tous les cotés. Au final, les soldats de Milo furent les premiers à atteindre l'ennemi qui était resté indécis trop longtemps.

Milo tomba sur un Volare trapu comme premier adversaire. Il esquiva un coup, para le second, et pourfendit son adversaire. Un autre Volare apparu derrière lui, et attrapa son pommeau à deux mains, voulant le surprendre. Il abattit sa lame de toutes ses forces sur le crâne de l'officier. Les leçons de Locian n'avaient pas été vaines : Milo eut le réflexe de mettre un genou à terre, et d'attraper le plat de son épée dans sa paume libre. Il plaça son épée en travers de la trajectoire du coup, et se releva brusquement lors de l'impact. Le Volare fut déséquilibré vers l'arrière, donnant l'avantage au jeune homme. Milo lui fit une balayette et l'autre trébucha, s'écroulant à terre dans un grand bruit de maille.

L'officier plaqua son pied sur le torse en armure bleue, empêchant le Volare de se relever. De toutes manières, ce devait être difficile avec un tel poids sur le dos ! Sous la cuirasse de nuit, une épaisse cotte de maille couvrait les ouvertures qu'on pouvaient observer chez les « petits Volares ». La gorge, les aisselles, et l'aine étaient parfaitement couverts par la grosse maille enfilée sous les plaques de métal roi. Le heaume était long, bestial, et ne présentait aucune encoche assez large pour laisser passer une lame. Même les orbites étaient assez étroites... Mais assez large pour son épée.

Milo plaça la pointe de sa lame au dessus de l'oeil droit du vaincu, et toisa le guerrier de haut. L'oeil noir se fixa dans le regard de l'officier. Le jeune homme avait le visage dur et tranchant du combattant, et le soldat ne décela aucune marque de pitié ou de colère. Juste un calme froid et profond. Milo lui rendit son regard, et vit pour la première fois un Volare lui adresser du mépris avant de mourir. Plus de peur. Plus de tristesse. Plus de panique. Juste un profond dégoût, presque défiant.

Le regard plus acéré que sa lame, Milo enfonça son épée dans la le crâne de son ennemi. Il n'avait eut aucune hésitation.

 

Milo trancha ses ennemis avec autant de dextérité que d'impassibilité. Il était peut-être bien le seul à ne pas être animé d'une colère sourde, que seul le sang pouvait calmer.

L'attaque surprise eut le don de limiter grandement les pertes du coté du Roy. Néanmoins, quelques rebelles accompagnés de Volares s'étaient enfuis au Sud. Milo ne leur donna pas la chasse, préférant finir sa tâche première : reprendre le campement aux mains ennemies.

La bataille dura jusqu'au soir. Le crépuscule fut rouge de sang. Lorsque le soleil disparu entièrement à l'horizon, tout écho de bataille cessa. Milo se trouvait alors près de l'empilement de nourriture et d'affaires que les Volares avait entassées à coté de la tente de commandement. Il grimpa jusqu'au sommet et brandit son épée au dessus sa tête en criant « Victoire ». Les soldats autour de lui se tournèrent dans sa direction et lui rendirent son cris.

Étrangement, les Volares n'avaient pas touché aux vivres et aux équipements. Peu d'objet manquaient à l'appel, et quasi tous étaient retrouvés dans l'immense pile que Milo avait escaladé.

L'officier donna très vite l'ordre de rapatrier les blessés laissés au camp de fortune, près des montagnes. Ces derniers arrivèrent deux heures plus tard, transportés sur le dos de leur camarades, ou sur des brancards.

Lorsque tout le campement s'endormit peu à peu, fier d'avoir eut leur vengeance sur la veille, Milo eut enfin le temps de s'intéresser aux blessés.

Il était clairement impossible d'attraper un médecin. Ils étaient tous réunis sous la tente médicale, et couraient en tout sens pour s'occuper des nouveaux blessés. Il y avait tant de corps étendu par terre que Milo aurait été bien en peine de trouver le commandant et Locian. Il préféra donc ressortir dans l'air frais, attendant patiemment que le calme retombe sous l'immense toile blanche.

Deux soldats s'approchèrent de lui, hésitants, avant de le saluer. Il leur rendit leur salut, attendant qu'ils prennent la parole.

-Sous-Lieutenant, commença le plus grand des deux.

-Oui ?

-Nous avons repéré les rebelles qui se sont échappés, tout à l'heure.

Milo fit la moue.

-Ils ne représentent pas une menace pour le Royaume... Répondit-il simplement.

-Mais ils se sont cachés dans les villages... Insista le soldat.

-Nous ne sommes pas là pour les dénicher et faire régner la discorde dans le Royaume. S'ils se rassemblent pour une contre offensive, alors oui ils deviendront une cible.

-Bien, Sous-lieutenant...

Mais la prudence de Milo lui dictait de ne pas se contenter de ça. Il poussa un bref soupir et se reprit :

-Envoyez tout de même quelques hommes les surveiller, de loin. Qu'on me prévienne au moindre doute de révolte.

-Bien, Sous-lieutenant !

Les deux réitérèrent leur salut et s'en allèrent. Milo les suivi un temps du regard avant de se décider à partir lui aussi.

Il emprunta les nombreuses allées entre les tentes qui n'avaient pas bougées d'un pouce. C'est à peine si elles avaient été visitées. Les Volares avaient pourtant eut tout leur temps pour mettre le campement à sac...

Milo retrouva sa tente relativement vite. Il poussa le battant de tissu faisant office d'entrée. À l'intérieur, ses affaires étaient exactement à la place où il les avait laissées.

Il attrapa son couteau et sa boussole, et les rangea à sa ceinture. Il ne trouva cependant ni son journal, ni son matériel d'écriture. C'est alors qu'il se rappelait les avoir laissés près du feu avant l'attaque ennemies. Il sortit donc de sous sa tente, et pris le chemin du feu de camp.

Lorsqu'il déboucha dans le petit espace, la première chose qu'il vit fut les catapultes. Au nombre de trois, elles étaient alignées sur quelques tentes écroulées sous leur roues monstrueuses. Par réflexe, Milo attrapa le pommeau de son épée, et tira la lame de son fourreau. En position de défense, il s'approcha à pas mesurés des trois monstres, vérifiant qu'aucun Volare n'était resté caché là.

Très clairement, l'enchevêtrement de poutres et de bois ne cachait personne. Alors qu'il se trouvait à mi chemin entre le foyer de cendre et les engins de guerre, son pied buta contre quelque chose au sol. Milo baissa le regard, se détendant un peu. Il s'agissait d'une reliure de cuir traînant dans la poussière rouge des plateaux . Il rangea son arme et se baissa pour ramasser le livre, découvrant qu'il s'agissait de son carnet.

Il souffla à plusieurs reprise sur le cuir et entre les pages, soulevant un petit nuage de poussière orangé. Mais même ainsi, les pages restaient teintées de pourpre. Même la couverture semblait légèrement vermeille.

Un peu plus loin, des éclats de verres parsemaient le sol, recouvert d'encre noire séchée. Inutile de chercher sa plume, elle avait dû finir écrasée, elle aussi...

Il retourna près du foyer et attrapa quelques morceaux de bois de la réserve, entreposée tout près. Il les balança par-dessus les anciennes cendres et entreprit d'allumer un feu. Lorsque ce fut fait, le sous-lieutenant reporta son attention aux drôles de machines, tâchant de comprendre leur fonctionnement. Comme un monstre aussi complexe pouvait soulever une meule de foin enflammées ? Milo posa sa main contre le bois des armatures. Pourquoi n'avait-il pas brûlé avec les projectiles ? Il tourna autour de l'engin, plusieurs fois, tâchant de comprendre ce mélange astucieux de bois et de métal. Il retourna finalement près du feu et ramassa un morceau de charbon. Il prit une nouvelle page dans son carnet rougit et commença à dessiner des plans pour y voir plus clair. Une bonne heure passa avant qu'il n'eut fini tous ses dessins.

Il tourna le carnets dans tous les sens pour tâcher d'y comprendre quelque chose. Il s'adossa à l'immense roue de la machine centrale et se laissa tomber pour s'asseoir. Il posa sa main à terre pour s'installer plus confortablement, et attrapa son menton pour réfléchir. Il sentit très nettement la poussière des plateaux s'accrocher à son bouc, témoin des derniers jours sans entretien. Il essuya distraitement la poudre, se retrouvant avec le dos de la main rouge-orangé.

Alors qu'il pestait contre la ténacité de cette teinture, une idée lui vint. Il regarda ses doigts recouverts de la poudre et tenta d'appuyer son indexe contre une page. Une tâche rougeâtre se fixa sur le parchemin, faisait penser à un globe de feu.

Milo se mit au travail. Il dessina étape par étape le lancement d'une meule enflammée, actionnant les différents mécanismes de ses plans par la pensée, perçant petit à petit la machinerie de ces engins de guerre. Lorsqu'il arriva à la dernière étape, la remise en place du lanceur sur le sol, tout lui paru évident. Il était même étonné de ne pas avoir compris avant.

Assez fière de lui, il referma son carnet et laissa son regard se perdre dans la danse des flammes. Il aurait pu continuer un peu ses notes, mais il était physiquement et intellectuellement lessivé.

Le froid était toujours aussi saisissant, mais la proximité du feu l'aidait à supporter la température. Il laissa les derniers souvenirs de ce même feu l'envahir, frissonnant lorsqu'il se vit attraper une branche enflammée dans sa main. Il regarda d'ailleurs cette même paume, et elle était recouvertes de cloques crevées et rougies. Le sang avait séché, et l'adrénaline dans ses veines lui avait fait oublié la douleur. Mais maintenant que toute sa tension s'envolait, il prenait petit à petit conscience des picotements dans sa main, ainsi que différentes douleurs au sein de son corps épuisé.

Il se releva, son carnet à la main, et passa par sa tente pour l'y ranger. Il continua ensuite son chemin pour revenir vers l'infirmerie qui semblait bien plus calme depuis. L'officier pénétra sous le couvert de l'immense drap blanc et s'arrêta pour regarder le spectacle : les hommes étaient tous allongés les uns à coté des autres, à la même distance. Peu d'entre eux bougeaient, et beaucoup dormaient. Leur bandages étaient propres, et les cris de douleurs se faisaient rares. Trois médecins marchaient tranquillement parmi les paillasses, attentifs au moindre mouvements ou sons suspects. Deux autres se reposaient eux-même sur des paillasses un peu à l'écart, et un autre faisait l'inventaire du stock de médicaments et bandages. Un coin de la tente était quasiment vide, occupé par deux hommes en blancs qui lavaient et étendaient les bandages sales. Leur petite entreprise tournait comme une horloge, songea Milo.

En voyant un homme se présenter à l'entrée, un des médecins qui faisait sa ronde s'approcha de lui.

-Sous-Lieutenant, le salua-t-il. Vous êtes blessé ?

Milo sourit platement, montrant sa main brûlée.

-Pas grand chose, je ne voulais pas vous embêter tout à l'heure avec si peu.

L'homme attrapa précautionneusement la main qu'on lui tendait, examinant la plaie. Il marmonna :

-Que vous soyez venus tout à l'heure n'aurait pas changé grand chose de toute manière. Votre main est dans cet état là depuis quelques temps, je me trompe ?

-Oui, je me suis brûlé la veille, juste avant de sonner l'alarme.

-Bien ce qu'il me semblait. Ça n'a pas bouger depuis... Vous avez éclaté les cloques avec votre arme, et le sang à sécher depuis belle lurette. Venez, je vais voir ce que je peux faire.

Le médecin lâcha la main de l'officier et lui tourna le dos pour rejoindre celui qui faisait l'inventaire. Milo le suivis en tâchant de faire le moins de bruit possible, évitant de déranger les soldats endormis à ses pieds.

-Il nous reste l’onguent pour les brûlures ? Demanda l'homme.

L'autre médecin ne se retourna pas, comptant patiemment des pots sur une étagère.

-Plus beaucoup hélas, avec cette pluie incendiaire... Répondit-il en arrivant au bout de la rangée. Il faudra se faire réapprovisionner, sinon nous allons tomber à court très vite.

-Le Sous-lieutenant est justement là, si tu veux le lui dire en face.

Le médecin chargé de l'inventaire était un vieil homme aux cheveux gris. Plus petit que Milo, il semblait comme tassé sur lui même. Il se tourna vers l'officier et le salua en se tassant un peu plus. Milo s'inclina à son tour.

-Vous comptez contacter Fréon prochainement ? Lui demanda-t-il.

-Il faudra bien leur demander un réapprovisionnement pour cette pommade miracle, ironisa Milo avec un sourire.

Le vieux ne répondit rien, un sourire amusé sur les lèvres. Il se tourna finalement vers son collègue et désigna Milo du menton.

-Il me plaît, celui-là. Pas aussi coincé que les autres gradés...

L'autre ne répondit rien, affichant simplement un sourire narquois qui se voulait discret. Visiblement, ça jasait fort sur les hauts gradés sous la tente médicale !

-Tiens petit. Applique ça sur ta main et laisse agir pendant la nuit. Si ça pisse le sang demain matin, reviens nous voir. Sinon, tu laisses faire le temps.

Milo remarqua que le vieux s'était mis à le tutoyer, mais ça ne le dérangeait pas. Il avait été habitué à vouvoyer ses aînés, plus jeune. Tous ces codes étaient révolus depuis qu'il s'était engagé. Retrouver un fragment de son éducation civile au milieu d'un camp lui était agréable.

-Merci monsieur, répondit-il poliment en s'inclinant légèrement.

L'autre leva sa main et retourna à son inventaire en marmonnant quelques paroles inintelligibles.

Le premier médecin s'éloigna, précédé par Milo, et finit par désigner deux tabourets posés un peu plus loin. Il s'assit sur le premier, et invita l'officier d'un geste de la main à prendre place sur le second. Milo s'exécuta.

L'homme décrocha un pan de tissu propre attaché à sa ceinture et regarda tout autour de lui. Il se releva et attrapa une petite table à quelques pas pour la tirer entre eux. Il s'éloigna une seconde fois pour s'approcher d'un tonneau assez profond. Il y plongea la moitié de son étole, revenant enfin vers le soldat. De sa main libre, il posa le petit bol de bois que lui avait confié le vieux médecin sur la table. Il tendit le bras vers Milo, et ce dernier lui tendit sa main blessée.

Silencieusement, le médecin entrepris de laver le sang et les cloques crevées, tamponnant patiemment chaque parcelle de la plaie. Une fois que la main fut plus jolie à voir, il déposa le chiffon sale sur la table et entreprit de décrocher sa flasque d'alcool à sa ceinture. Il l'a déboucha et en reversa quelques gouttes sur la partie encore propre de l'étole, reprenant la main de Milo pour continuer son ouvrage.

-C'est quand même plus propre ainsi... Murmura-t-il pour lui même.

Milo ne répondit rien. Il regardait le vieux faire son inventaire plus loin. Le médecin défroissa le tissu et s'essuya négligemment les mains avec le mélange d'alcool et d'eau. Il le jeta ensuite sur la table et attrapa le bol. Il retira le bouchon, découvrant un onguent blanchâtre et pâteux sentant assez fort. Il en tartina généreusement la paume de Milo, étalant le produit graisseux au delà des limites de la plaie.

-Comment s'appelle-t-il ? Finit par demander Milo en désignant le vieux du menton.

Le médecin releva à peine les yeux de son travail.

-Hector. Il n'a pas sa langue dans sa poche comme vous avez pu le remarquer.

-J'ai remarqué, ria l'officier.

Le médecin sourit, refermant le pot à l'aide de l'étole humide pour ne pas en mettre partout. Il se débarrassa des restes de l'onguent avec le chiffon, et décrocha un bandage propre à sa ceinture.

-Vous ne connaîtriez pas un blessé du nom de Locian par hasard ? Tenta Milo, sans grand espoir.

Le médecin entoura patiemment la plaie huileuse avec le pansement propre, réfléchissant en silence.

-Là, tout de suite, ça ne me dit rien. C'est un ami ?

-Oui. Il a reçu un coup d'épée au flan lors de défaite. Je ne l'ai pas revu depuis que nous avons quitter le campement de fortune.

Le médecin bifurqua sur son pouce avec le bandage.

-Il était parmi les blessés de la défaite ?

-Oui, il est resté là-bas lors de la dernière bataille. Je voulais savoir où il en était.

-Hm. Locian vous dites... ?

-Oui.

L'autre termina son ouvrage par un nœud sur le dessus du poignet, continuant de réfléchir.

-Là. Comme ça, ça ne vous gênera pas pour dégainer.

Il marqua une brève pause et poussa un soupir :

-Je me renseignerais, pour votre ami. S'il est sous cette tente, vous serez prévenu. Mais ils sont si nombreux...

-Je sais. Merci beaucoup.

Le médecin sourit platement, l'air fatigué.

-Je ne fais que mon travail, comme vous avez fait le votre en récupérant le campement.

L'homme se redressa sur son tabouret, inspirant profondément. Il posa un regard circulaire sur les blessés à coté d'eux.

-La moitié de ces hommes n'auraient pas survécu sans votre initiative. C'est du très bon travail.

-Une moitié de plus aurait pu être sauvée si j'avais sonné l'alarme plus tôt...

L'homme regarda dans le vague.

-Fréon aurait perduré si les Volares n'avaient pas envahi le Royaume.

Il marqua une pause avant de reprendre :

-Vous ne pouvez pas endosser le poids d'autant de morts. Surtout des morts pour lesquels vous ne pouviez rien. En temps de guerre, il vaut mieux se fier aux vivants et à leur reconnaissance. C'est plus sûr et plus sain, croyez moi.

Il posa sa main sur l'épaule de Milo, la serrant un peu pour tenter de réconforter le soldat. Geste qu'il avait dû répéter inlassablement depuis le début des hostilités...

Alors qu'il se levait pour reprendre sa ronde, Milo l'interpella, se rappelant soudain de quelque chose.

-Excusez-moi !

-Hm ?

-Puis-je voir le Commandant, s'il vous plaît ?

-Ah, lui je le connais par contre ! Ironisa le médecin. Suivez-moi.

L'homme l'emmena de nouveau au travers de la tente pour rejoindre l'entrée. Il sortit dehors et contourna la toile sur la droite, atteignant une tente de taille beaucoup plus modeste montée à coté de la grande. Il s'agissait de la tente personnelle du Commandant.

-Nous voulions le mettre à l'écart au cas où la maladie se serait installée, expliqua-t-il brièvement.

Pris d'un doute, Milo s'arrêta avant d'entrer.

-Il va bien ?

Le médecin paru surpris devant le ton soudain alarmiste de l'officier.

-Il se remet. Mais très sincèrement, nous n'avons pas le matériel nécessaire pour le soigner correctement ici. Si nous voulons le sauver, il faut le renvoyer à la capitale. Mais entrez donc, voyez par vous même...

Il s'approcha de la porte close en toile et se racla la gorge avant de parler plus fort :

-Commandant ? Le Sous-Lieutenant Milo veut vous voir.

Le jeune homme était étonné que le médecin connaisse son prénom. L'homme lui fit un clin d'oeil et ajouta plus bas :

-Je ne suis pas le seul. Vous êtes un sauveur pour ce camp.

Milo n'eut pas le temps de répondre, car le Commandant lui dit d'entrer. Il s'exécuta aussitôt, saluant le médecin au passage.

L'intérieur de la tente, bien que désordonné, était particulièrement luxueux. Une commode en bois sombre supportait plusieurs plans roulés et scellés à droite. D'autres jonchaient le sol, déchirés et ouverts. Une chaise et une petite table inclinée destinée à l'écriture de missives était rangées sur la gauche. Les bouteilles d'encres étaient soient renversées sur le pupitre, soit brisées à terre. Seul le sceaux de l'armée blanche ne semblait pas avoir bouger de son écrin. Enfin, un tapis rouge et or usé, recouvert de pas boueux, couvrait le sol de l'entrée jusqu'à la paillasse surélevée dans le fond. Le Commandant y était allongé au milieu de couvertures en laine et d'autres en fourrures claires. Une lampe à huile était posée sur la commode, éclairant de sa lueur cireuse la toile et les meubles. Les autres étaient vraisemblablement brisées à terre.

-Entrez, Sous-Lieutenant.

La voix du Commandant était grave et rauque. Milo referma le pan de tissu derrière lui et s'avança sur le tapis, un peu mal à l'aise dans cet environnement. Lorsqu'il arriva près de la paillasse, il s'inclina brièvement, un peu raide. Le Commandant fit un signe vague de la main, légèrement agacé :

-Oubliez ça. Les circonstances sont particulières.

Milo se redressa, et répondit finalement, toujours aussi mal à l'aise :

-Je viens prendre de vos nouvelles, Commandant, et vous rendre votre barrette.

L'autre eut le même geste vague.

-Gardez la, vous en faites meilleur usage que moi... Je ne peux pas me lever. Et je fatigue très vite... Les médecins ont réussit à récupérer mes jambes, mais mon bras les inquiète.

Il souleva son coude bandé où manquait l'avant bras, le regard sombre.

-Pour tout vous avouer, il m'inquiète aussi. Ils craignent la gangrène, et moi je crains de me vider de mon sang avant qu'elle n'arrive.

Milo garda le silence, respectant le temps de parole de son supérieur.

-Je ne suis plus utile à mon Roy ainsi estropié... Au contraire de vous. Vous étiez prometteur, Milo. Vous avez été brillant. Un véritable héros de guerre.

-Je ne mérite pas ces éloges, monsieur. Beaucoup sont tombés durant la bataille...

-Et beaucoup d'autres tomberont ! Mais certains sont encore debout. Félicitez vous pour ça, car si vous n'aviez pas été là avec votre troupe, s'en était fini de la mienne. J'aimerais vous remercier, Sous-Lieutenant. Grâce à vous, l'escadron de mon compère et ami posté ici avant nous est vengé. Paix à son âme...

Milo comprit qu'il parlait des troupes rouges retrouvées égorgées sous leur tente à leur arrivée sur le plateau.

-Je suis désolé pour votre ami, dit Milo d'une voix grave en parlant du Commandant rouge.

Son supérieur regarda dans le vague, les yeux aussi durs que l'acier.

-Il avait conscience de ce dans quoi il s'engageait. Nous le savons tous. Demain est un monde que nous ne verrons peut-être pas. Nous avons signé dans ce sens.

Milo se rappela ses premières lettres à sa sœur. N'avait-il pas avoué longtemps sa peur de mourir ? Il ne lui en avait jamais plus parlé. Non pas qu'il n'avait plus peur... Non, au contraire ! Plus il s'éloignait de sa terre natale, plus l'angoisse était forte. Mais il avait simplement appris à vivre avec. Au final, ses inquiétudes avaient évolué en même temps que lui : il n'avait plus peur de mourir. Il avait simplement peur de mourir loin de chez lui, et de laisser sa famille seule. Comme l'avait très justement dit le Commandant, il avait signé pour ça. Alors autant se faire au plus vite à l'idée de mourir, plutôt que de se confondre dans un sentiment de terreur improductif.

Comme le silence s'était étendu entre eux, le Commandant finit par le briser :

-Qu'allez-vous faire maintenant ?

Milo poussa un bref soupir de résignation.

-Je comptais sur vos ordres pour être sincère...

Il marqua une hésitation avant de voir son supérieur l'encourager silencieusement à poursuivre.

-Je songeais peut-être envoyer une missive à la capitale pour les informer de notre situation. Vous rapatrier ne serait pas non plus une mauvaise idée, je pense. Je ne veux pas vous mettre de coté, mais les médecins sont clairs sur votre cas : ici, ils ne peuvent rien faire.

L'homme semblait concentré et écoutait attentivement l'officier.

-Continuez, insista-t-il.

-Des rebelles accompagnés de quelques Volares se sont enfuis de la bataille tout à l'heure. Des soldats les gardent actuellement à l’œil pour prévenir un soulèvement de la campagne. Marcher abruptement sur la vallée en clamant haut et fort que nous cherchons les traîtres ne me semble pas être une idée très judicieuse. Nous allons effrayer les villageois autant que les rebelles. Au final, tout le monde se cachera, et nous ferons chou blanc. De plus, selon les soldats, ils sont cachés par la population. Inutile donc de mettre à sac les villes et villages du Royaume, cela ternirait l'image des troupes auprès du peuple.

-C'est exact. Belle analyse. Que comptez-vous donc faire ?

-Pour le moment, rien.

Le Commandant fit la moue, visiblement en désaccord.

-Mais ils pourraient soulever la population contre vous, défendit-il.

-Il ne s'agit pour le moment que d'une bande de rebelles qui se cachent par peur des représailles. Rien d'alarmant.

-C'est cette même bande de trouillard qui a attaqué et assassiné les troupes rouges.

Milo n'avait rien à répondre à ça. Le Commandant se racla la gorge et dit d'une voix calme :

-Je ne suis pas très bon stratège. J'applique les plans pré-établis la plupart du temps. Mais à votre place je ne laisserais pas ces rebelles en liberté. Ce n'est pas le mauvais stratège que je suis qui parle, mais plutôt mon expérience. Qu'un homme retourne au combat, un seul, et l'espoir change de camp. Le peuple a beau être grégaire, c'est bien l'union qui fait la force. Je ne laisserais pas le moindre risque de révolte m'échapper si j'étais à votre place. Après, peut-être avez-vous dans la tête quelques uns de ces plans miraculeux qui vous font gagner les guerres !

-Ce n'est pas le cas, monsieur. Je reste partagé sur la question à vrai dire...

L'autre sourit.

-J'ai bien vu. C'est pourquoi je vous conseille d'y réfléchir plus longuement avant d'arrêter votre décision. Vous m'avez suffisamment démontré que vous avez la tête froide et les idées bien en place. Que faisiez-vous avant de vous engager ?

Surpris par la question, Milo eut un temps de latence.

-Aide forgeron, monsieur...

Le Commandant ria un peu.

-Pourquoi ça ne m'étonne pas ? Voilà d'où vous vient cette tête calme et bien faite. J'ai senti chez vous que vous ne visiez pas à gravir les échelons dans l'armée. L'obtention de nos privilèges tel que ça...

Il balaya sa tente d'une geste large de la main.

-...Ne vous intéresse pas. Je me trompe ?

-Non. Je ne me suis engagé que pour faire survivre ma famille.

-Comme bon nombre d'hommes avant vous, et depuis. Cette armée à besoin de gens comme vous à sa tête, Milo. Des personnes qui ne comptent pas faire leur preuve pour s'éloigner des batailles, mais pour protéger leur pays et ceux qui leur sont chères.

Il marqua une pause avant de reprendre, commençant à respirer un peu plus fort.

-Votre missive ne sera transmise que dans quelques jours. Je serais ensuite rapatrié à la capitale pour sûr. Le temps que je fasse le trajet, que les hautes instances décident de vous envoyer un ordre de rapatriement, et que cette lettre vous parvienne, deux semaines encore passeront.

Une petite quinte de toux le coupa dans sa phrase. Il se racla la gorge et poursuivis :

-Durant toute cette durée, je vous nomme officiellement Lieutenant. Cela vous donne droit à un commandement étendu à plus de vingt hommes. Vous agirez selon mes instructions, et vous serez en charge des troupes blanches. Rien de trop nouveau pour vous, non ? Sourit-il.

Milo ne pipa mot, digérant la nouvelle.

-Et voici mes ordres : Lieutenant...

Il toussa dans un rictus de douleur.

-Commandant ?

Le gradé eut du mal à arrêter de tousser, ce qui inquiétait le jeune gradé. Quand enfin il s'arrêta, il laissa sa tête retomber contre la paillasse, fixant le plafond.

-Milo, faites ce que vous jugerez bon faire concernant les rebelles de Réaglia. Je vous donne pleins pouvoirs de décision et d'exécution jusqu'à la relève de Fréon. Mes ordres sont simples : sauvez un maximum de vies, et vengez nos morts.

Milo se mordit l'intérieur de la joue avant de répondre, sentant son sang quitter sa figure.

-Oui, Commandant.

-J'ai besoin de repos, vous aussi. Nous en resterons là ce soir.

-Bien...

Le jeune homme s'inclina respectueusement devant son supérieur, et tourna les talons. Juste avant de sortir, l'homme couché l'interpella :

-N'oubliez pas votre barrette, sur le podium.

Milo tourna la tête vers la table inclinée et s'en approcha.

-Dans le tiroir, lui indiqua le Commandant.

Il contourna la table et tira sur une poignée de bois placée sous la planche d'écriture. A l'intérieur, des barrettes de tous les grades étaient jetées en désordre. Milo reconnu celles du sous-lieutenant, du colonel, du capitaine, et même une de général. Il fouilla un peu et finit par tomber sur la double barre de fer désignant le grade de lieutenant. Il l'attrapa dans son poing et referma le tiroir.

-Merci, Commandant.

Tout en décrochant la décoration sur son poitrail, il sortit de la tente. Le médecin avait attendu un peu plus loin. En voyant le jeune homme, il s'approcha et lui demanda à voix basse :

-Alors ?

Milo finit d'accrocher la barrette de Lieutenant, et l'autre fit une moue d'admiration.

-Félicitation pour votre montée en grade, Lieutenant.

-Merci. Il avait un peu de mal à parler sur la fin, mais je l'ai trouvé assez sur de lui.

-Il n'est pas Commandant pour rien. Cet homme est un roc. Même si on lui annonçait qu'il était voué à mourir dans l'heure, il ne se départirait ni de son calme, ni de son moral.

Milo acquiesça en silence.

-Je vais quand même aller jeter un œil, s'excusa le médecin en passant à coté de Milo. Au fait !

Il s'arrêta juste avant d'entrer. L'officier attendit en silence.

-Hector demandait après vous, alors que vous veniez d'entrer chez le Commandant. Il est peut-être un peu tard à présent, mais vous devriez allé le voir. Je lui ai parlé de votre ami.

Un lueur d'espoir s'alluma dans le regard de Milo.

-Merci...

-Mon nom est Leona, le coupa le médecin.

-D'accord, sourit Milo. Merci Leona.

L'autre lui fit un signe de la main avant d'entrer sous la tente. Milo partit de son coté, retrouvant l'entrée de la tente médicale. Il poussa le pan de tissu et chercha Hector dans ce champ de silence. Il n'y avait plus qu'un seul médecin qui faisait la ronde. Les deux qui s'occupaient tout à l'heure des bandages étaient partis se coucher. Quand à la bibliothèque improvisée où Hector faisait l'inventaire, il n'y avait plus personne.

Milo prit le parti d'attendre. Il repéra le siège où ils s'étaient installés avec Leona pour se faire soigner, et s'y assis de nouveau. Il profita de ce moment de solitude pour jeter un coup d'oeil à la barre de fer au creux de sa main. La barrette de sous-lieutenant présentait quelques éraflures, mais étaient en plutôt bon état en vu de tout ce qu'elle avait traversé. Milo cala l'aiguille de la broche dans son mécanisme, forçant un peu l'articulation pour qu'elle reste en place. Il rangea la décoration dans sa poche, songeant à la ranger avec ses affaires après son entrevue avec Hector.

Une bonne dizaine de minutes plus tard, Milo vit enfin le vieux médecin entrer sous la tente. Il se releva aussitôt, et l'autre l'aperçu. Il s'avança vers lui tout en pliant son tablier blanc dans ses mains.

-Il est tard... Lieutenant, commença-t-il en coulant un regard vers la nouvelle barrette de l'officier.

-Leona m'a dit que vous me cherchiez.

L'autre poussa un profond soupir en baissant le regard. Il sentait fort le feu et la fumée de bois.

-Tout à fait. Il m'a parlé de votre requête concernant le soldat Locian. Je me suis occupé de recenser les blessés qui sont ici, expliqua-t-il en désignant les hommes endormis autour d'eux.

-Et ? Demanda Milo avec espoir.

-Et ce nom ne me disait rien du tout. Vous savez, lorsqu'un soldat arrive ici, on lui demande son nom et son prénom. La liste est tenue à jour et communiquée à Fréon. Ça leur permet de retrouver plus rapidement le contrat en cas de décès...

Milo se rappelait parfaitement les minuscules caractères en bas du document d'engagement. Si le sceau martial était apposé en dessous, cela signifiait que le soldat était mort.

-Avec vous inutile de vous demander votre identité, tout le monde vous connaît ici. Heureusement, un registre à été fait dans le campement près des montagnes.

Il farfouilla dans une de ses poches et en retira un papier en mauvais état. Des caractères y étaient tracés à l'encre noir, sans ordre apparent. Les lettres étaient inégales et de travers, sûrement à cause du manque de matériel et de temps au moment de l'écriture.

Le vieux médecin s'approcha de Milo et lui tendit la liste en y pointant son doigt.

-Vous voyez ? Juste là.

Milo lu les lettres noires désignée par Hector. « Locian Soléos ».

-Oui, il était bien au campement des montagnes. Mais je le savais déjà... répondit l'officier, ne sachant plus vraiment quoi penser.

-Oui. Et maintenant regardez cette liste-ci...

Il sortit un second parchemin beaucoup mieux rédigé et entretenu. Milo le parcouru rapidement des yeux.

-Je n'y vois pas son nom... Qu'est-ce que c'est ?

-C'est le recensement des blessés déplacés du campement des réfugiés jusqu'ici.

Le jeune homme hésita un instant.

-Je ne comprend pas...

Hector passa sa main dans ses cheveux gris, poussa un bref soupir.

-Locian n'a pas été transporté, Lieutenant.

-Il est encore là-bas !? S'exclama Milo, refusant obstinément de comprendre.

-Non. Il est mort avant que les hommes ne le rapatrie.

Le sang du jeune homme se glaça dans ses veines. Il ne bougea pas, regardant fixement le médecin.

-C'est impossible, il doit y avoir une erreur...

-Qu'avait-il disiez-vous ? Le coupa le médecin.

La gorge de Milo était serrée et sèche. C'est avec mal qu'il répondit :

-Une blessure au ventre. Un coup d'épée sur son flan gauche.

L'autre réfléchit.

-Je spécule peut être, mais il a du perdre beaucoup de sang avant que vous en le trouviez.

-J'ai moi-même désaffecter sa plaie...

-Ce n'était pas le problème, je pense. Son hémorragie a dû baisser sa température corporelle. La nuit à été glaciale pour tout le monde... Beaucoup sont morts de froid pendant leur sommeil. Il doit faire partit de ceux là.

Milo en répondit rien, la mâchoire serrée. Les mots restaient bloqués dans sa gorge.

-Je suis désolé, Lieutenant, termina Hector.

D'une main hésitante, le médecin la lui posa sur l'épaule, compatissant. Le jeune homme était encore sous le choc de la nouvelle, et c'est à peine s'il remarqua le contact.

-Qu'a-t-on fait de son corps ? Demanda le jeune homme dans un souffle.

-Très certainement brûlé, avec les autres.

-Où ?

Hector poussa un profond soupir avant de se lever. Il lui fit signe de le suivre, et Milo lui emboîta le pas.

Le vieux sortit de la tente et marcha droit devant lui entre les premières tentes blanches. Il bifurqua assez vite sur la gauche, et les toiles tendues du campement disparurent au profit d'un champ entièrement vide. Le sol était plus rouge que sur le reste du plateau, et Milo reconnu l'ancien emplacement du campement rouge. Le sang des soldats avait séché à terre, collant la poussière au sol. Au milieu de cette terre sentant la charogne, une pile noire brillait faiblement dans la nuit. En s'approchant, le Lieutenant comprit qu'il s'agissait en réalité d'un énorme foyer de flammes. De rares silhouettes d'homme se tenaient immobiles tout autour, tandis que d'autre étaient à genoux.

Hector s'arrêta à quelques distance. Il garda le silence et resta dans l'ombre.

Milo ne s'approcha pas tout de suite du bûcher. Il regarda les flammes, les yeux vides, son esprit refusant d'admettre que Locian se trouvait dans ce tas de cendres incandescentes.

L'immense tas de braises dégageait un chaleur assez agréable dans cette nuit gelée. Milo s'approcha un peu, et son teint cireux empira sous le reflet du funérarium. Dans son crâne, les pensées se bousculaient, ne parvenant pas à se remettre en ordre. Un très long moment passa sans que Milo ne s'en rende compte. Hector s'éclipsa assez vite, mais l'officier n'avait rien remarqué.

Les quelques silhouettes vacillantes autour du foyer faisaient penser à des esprits veillant leur corps, immobiles au travers des heures. Fantômes pâles et oscillants dans la nuit lugubre des morts.

Vint un moment où les genoux de Milo ne supportèrent plus son poids. Il tomba assis, ne cherchant même pas à amortir sa chute ou à se relever. Il ramena une de ses jambes contre lui et y posa son bras. Il passa sa main dans ses cheveux, s'arrêtant à mi-course, se figeant de nouveau jusqu'au matin.

Lorsque le soleil d'un rouge vif fit concurrence à l'orangé des plateaux, il fallu encore une heure ou deux avant que des hommes ne le relève. Les flammes s'étaient calmées depuis longtemps, et mourraient petit à petit, manquant d'alimentation.

Milo se laissa emmené jusqu'à sa tente sans opposer la moindre résistance. Lorsqu'il était tombé assis, le choc avait comme fait exploser toutes les idées dans sa tête. Ne restait que le vide. Il avait repensé à la bataille, à la boule de feu qui avait fauché son ami juste derrière lui. Leur fuite jusqu'au campement de fortune. Les blessés en pagaille dans l'atmosphère glaciale des Montagnes Ocres. Sa première entrevue avec le Commandant, puis sa dernière visite à Locian. Il s'en rappelait dans les moindres détails, se répétant en boucle leur conversation. Il ne l'avait même pas remercié, pas une fois.

Cet homme... Cet inconnu lui avait appris le maniement de l'épée comme aucun officier n'aurait pu le faire. Il l'avait embarqué dans des combines qui leur avait fait oublié un temps la réalité de la guerre. Et cette broche à sa poitrine... C'était bien à Locian que Milo l'a devait. Il était son seul ami dans ce monde de batailles, déchiré par le chaos. Son seul ami tout court.

Le jeune homme n'aurait jamais cru que la mort pourrait autant l'affecter. Lui qui avait des idées pleins le crâne, qui se pensait près à surmonter ce quotidien macabre... Il en avait pourtant vu des cadavres. Des tas même. Mais se retrouver devant cet amas d'os blancs et de cendres noires... C'était autre chose. Une réalité frappante qui l'avait heurter comme une boule de feu au milieu de la nuit.

Le matin avant l'attaque de leur ancien campement, il n'était même pas passé voir son état. Ni après la bataille d'ailleurs. Il était persuadé que Locian serait éternel... Mais rien ne l'est, avait-il finit par conclure. Il était grand temps qu'il s'en rende compte.

Doucement, un sentiment monta au creux de sa poitrine, grimpant dans sa gorge, bouchant ses oreilles. S'il ne s'était pas retenu, Milo aurait hurlé de rage.

Les Volares... C'étaient eux, les coupables. Eux et leurs maudites machines de feu. Les rebelles aussi avaient leur part de responsabilité dans l'affaire.

Mais Locian était loin d'être leur seule victime. Le jeune homme avait vaguement levé le regard vers le bûcher. Sous les os des morts blancs brulaient les toiles et les armatures des tentes rouges, ainsi que tous les guerriers qui y dormaient avant de mourir.

Les paroles du Commandant avaient alors résonné dans son crâne, comme le gong dans une cloche.

Demain est un monde que nous ne verrons peut-être pas. Nous avons signé dans ce sens.

Vengez nos morts.

Vengez nos morts.

Vengez nos morts...

Et il était bien décidé à le faire.

 

 

 

 

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