III : Sous-Lieutenant

Sous-Lieutenant

 

La troupe levait le camp. Voilà trois jours que Milo avait remis sa lettre au coursier, et sa sœur ne la lirait pas avant encore quelques jours. Les Plateaux Ocres étaient à l'exact opposé de son village, les courriers arrivaient donc beaucoup plus lentement.

Le commandant avait décidé d'avancer plus à l'Est, se rapprochant toujours plus du territoire Volare.

Alors que Milo et ses voisins de tentes rangeait leur affaires, les toiles blanches éparpillées partout au sol, un coursier passa follement, tranchant le campement l'air nerveux. En lui-même, ce fait n'était pas inhabituel. Seule la couleur de l'enveloppe retint l'attention de tous les soldats, qui s'arrêtaient aussitôt pour suivre l'homme du regard.

Un lettre noire. Une missive martiale. En général, ce n'était pas bon signe...

Le coursier accéléra le pas pour arriver au plus vite à l'entrée de la tente du Conseil, là où tous les capitaines, commandants et autre hauts gradés se réunissaient pour parler stratégie.

Il attendit qu'on lui donne l'ordre d'entrer, impatient. Les minutes qui suivirent, un profond silence s'installa sur le camp. Tous attendaient la nouvelle.

Près de vingt minutes plus tard, le commandant en chef sortit le premier, suivit de ses deux autres commandants ainsi que des capitaines. Il posa un regard circulaire sur ses hommes, tous paré à partir. Ils attendaient le signal. Il donna un ordre aux capitaines, qui s'exécutèrent sur le champ. Ils partirent dans toutes les directions, appelant leur troupe pour qu'elle se rassemblent. Ils partaient.

L'armée se dirigea vers le sud-est, s'éloignant de la trajectoire prévue. Milo ne manqua pas de le remarquer. Il avait pris l'habitude de vérifier sa boussole pour situer au mieux les faits dans son carnet de voyage. Pris d'un doute en voyant leur itinéraire dévier sur sa carte grossière du Royaume qu'il avait tracé, il en fit part à son ami.

Alors que leur escadron avançait à bon pas sur les Plateaux, Milo se rapprocha de l'homme à coté de lui, l'appelant brièvement :

-Locian...

L'intéressé paru reprendre ses esprits et tourna la tête.

-Oui ?

-Sais-tu pourquoi nous nous dirigeons vers le Sud ?

L'autre regarda partout autour de lui, surpris.

-Qui te dis que nous y allons ?

Milo sortit sa boussole de sa poche, lui expliquant comment il était arrivé à cette conclusion.

-Nous dévions du trajet prévu, conclu Milo en rangeant l'objet.

-C'est pas impossible, mais je ne sais pas du tout pourquoi. C'est peut-être en rapport avec la missive ?

Milo ne répondit rien, fixant son capitaine un peu plus loin devant eux.

-Je pense qu'on va planter les tentes cette nuit, continua Locian. Nous irons demander au capitaine à ce moment là si tu veux.

-Hum.

Il s'écarta de nouveau, et le reste du trajet se fit en silence essentiellement. Il avait un mauvais pressentiment à propos de cette dérive...

La nuit tomba et l'armée s'arrêta comme Locian l'avait prédit. Alors que le capitaine aboyait des ordres à droite et à gauche pour organiser le campement, Milo et Locian s'avancèrent vers lui.

-Capitaine, le saluèrent-ils en cœur.

-Soldats, répondit-il solennellement.

Le capitaine était un grand homme au regard d'acier trempé, comme sa lame. Il ne s'était jamais laisser démonter devant qui que ce soit, et son sens de l'honneur était l'un des plus fort que Milo connaisse. C'est ce qui lui avait valu son grade d'ailleurs. Il n'était ni un excellent escrimeur, ni un fin stratège. Il savait juste se faire respecter sans instaurer ce climat de terreur qui régnait sur d'autres unités voisines à la leur.

-Que vous arrive-t-il ? Demanda-t-il en fronçant les sourcils.

-Milo à remarquer que nous dérivions vers le sud, mon capitaine, répondit Locian.

-Il y a une raison à ça ? Continua Milo d'un ton neutre.

Le capitaine les toisa d'un regard insondable, leur faisant signe de le suivre. Surpris, les deux soldats se regardèrent avant d'emboîter le pas à leur chef.

-Comment as-tu su ça ? Tu habitais sur les Plateaux ?

-Pas du tout, monsieur. J'ai juste une boussole avec moi...

L'autre ne réagit pas plus, jetant un bref coup d'oeil à l'outil que Milo avait sortit une fois encore de sa poche pour lui montrer.

Il garda le silence quelques instants. Ils arrivèrent finalement devant la tente du capitaine, plus grande et plus haute que les autres. L'homme les invita à y entrer et les deux soldats s'exécutèrent.

Une fois au calme à l'intérieur, leur chef poussa un bref soupir en retirant son casque. Les deux autres n'osaient plus parler.

-Il y a bien trois jours maintenant, nous avons reçu une missive de la division sud. Je ne voulais pas provoquer de mouvement de panique au sein de mes hommes, aussi j'aimerais que vous gardiez ceci pour vous le temps que nous arrivions à destination... Mais rien ne sert de vous mentir, vous le saurez tôt ou tard.

Les soldats remuèrent un peu, mal à l'aise. Le capitaine passa sa main sur son visage puis dans ses cheveux, l'air fatigué et soucieux

-Ils ont été confrontés à un groupe de résistants, sur la province du Plateau de Réaglia. Les habitants semblent avoir pris le parti de l'Errant... Soupira-t-il, le regard ailleurs. Le peuple du Roy se retourne contre lui à présent, ce n'est pas bon signe... La division Sud a été très largement diminuée. Cette rébellion semble assez violente...

-Mais... Commença Locian.

Se reprenant très vite, il se corrigea lui-même :

-Pardon, capitaine. Autorisation de parler.

-Autorisation accordée, soldat.

-Il s'agit de simples villageois, non ? Comment les troupes du Roy ont pu être autant touchées par des paysans ?

L'autre marqua une pause avant de répondre :

-C'est justement ce qui nous inquiètes. Nous n'en savons rien. Peut-être que des Volares ce sont joint au mouvement. Peut-être en sont-ils même à l'origine, qui sait ? Nous sommes la troupe la plus proche des côtes, avec celle en position à Réaglia. Les commandants ont donc acceptés de faire un détour pour aller voir ce qui se passe, et éventuellement mater cette rébellion.

Il s'assit lourdement sur un tabouret de bois, à coté d'un minuscule pupitre, faisant signe aux deux hommes d'en faire autant. Ils ne se firent pas prier et prirent place sur deux autres tabourets placé en face.

-Sincèrement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée d'y aller, finit-il. Quelque chose n'allait pas dans cette lettre, mais je n'arrives pas à mettre le doigt dessus.

Le silence suivit ses paroles quelques instants, avant qu'il ne se ressaisisse.

-C'était la seule raison de votre venue ?

Alors que Milo allait répondre et s'excuser pour partir, Locian le coupa. Il se releva brusquement et fit un pas en avant.

-Non en effet, capitaine.

Surpris, l'autre attendit la suite.

-Ah ? Expliquez-vous.

-Mon ami ici présent a pensé à des plans de bataille qui m'ont semblé pertinents. Accepteriez-vous d'y jeter un coup d'oeil ?

Milo grinça des dents, fusillant son compagnon du regard.

Le capitaine regarda à tour de rôle ses deux soldats, l'air sincèrement surpris.

-Et bien... Je n'ai aucune autre obligation pour le moment. Je suis à l'écoute.

Fier de lui, Locian se tourna vers Milo pour l'encourager à se lever et exposer ses théories. Le jeune homme se leva donc lentement, sans quitter Locian du regard, ne sachant pas comment débuter son discours.

-En réalité... Ce ne sont que des suppositions, mon capitaine. Rien ne dit que ce soit pertinent.

-Laissez moi en juger par moi-même, l'encouragea son chef.

Locian se rassit pour laisser la place à son ami, qui débuta ses explications. Tout en s'expliquant, il mimait les mouvements de troupes avec ses mains, tâchant d'être le plus clair possible. Le capitaine l'écouta en silence, le menton posé sur son poing, les sourcils froncés.

Milo lui exposa trois de ses plans qu'il avait imaginé, peinant parfois à se faire comprendre sans son support papier. Le capitaine lui proposa alors un parchemin et une plume pour l'aider et le jeune guerrier retraça les trois stratégies, les rendant soudain beaucoup plus claires.

Quand il eut finit, il se tut et attendit une réaction de la part de son supérieur. Ce dernier ne bougea pas, plongeant son regard dur dans celui du soldat. Il se décrispa enfin et se leva calmement, faisant face à Milo. Ce fut sa seule question :

-...Vous avez pensé à ça tout seul, soldat ?

Surpris, Milo fit la moue.

-Oui, mon capitaine.

L'autre parut réfléchir, tendant la main pour qu'il lui donne les parchemins. Il les examina chacun avec beaucoup d'attention, les sourcils toujours froncés.

-Je vais montrer ça à mon commandant. En attendant...

Il se tourna de nouveau vers Milo, le pointant du doigt.

-Restez prêt à tout moment, finit-il.

Il leur tourna le dos en étudiant de nouveau les plans, et Locian se releva d'un bond pour venir se placer près de son ami. Leur deux saluèrent leur capitaine avant de se retirer.

Une fois dehors, Locian vérifia que leur chef ne pouvait pas les entendre et balança son poing dans l'épaule de Milo.

-C'est partit mon gars, tu as vu ça ? Je te l'avais dis... C'est brillant !

L'autre ne répondit rien, perdu dans ses pensées.

Alors qu'ils s'éloignaient pour aller manger un morceau, le capitaine sortit de sa tente et les rappela :

-Soldats !

Surpris, les deux se retournèrent. Le chef désigna le jeune homme du menton.

-Rappelez-moi votre nom, soldat ?

-Milo, capitaine.

-Et vous ?

-Locian, capitaine.

-Milo et Locian... Très bien, vous pouvez y aller.

Il retourna sous sa tente en marmonnant quelque chose que les deux hommes ne saisirent pas.

Le sourire de Locian s'agrandit tandis qu'il regardait son ami en riant, narquois.

-Ça sent bon pour nous !

Milo soupira, reprenant sa marche. Locian le suivit et lui cassa les oreilles toute la soirée à propos de cette entrevue avec le capitaine. Il se vantait à qui voulait l'entendre avoir parler presque d'égal à égal avec le chef, s'attirant autant d'admiration que de dénis.

Milo s'éclipsa assez vite, voulant retrouver le calme de sa tente. Il se coucha assez tôt, persuadé d'avoir fait une bêtise en rendant ses plans de bataille ainsi officiels.

 

La troupe était repartie le lendemain matin, aux aurores. La marche permis à Milo de se changer les idées. Il regardait partout autour de lui, gravant ces souvenirs dans sa mémoire pour les coucher sur le papier le soir même. Jusqu'à la fin de leur voyage, c'est-à-dire un peu moins d'une semaine, aucun événement ne vint perturber leur journées. Le soleil se laissait de plus en plus voir dans le ciel, réchauffant la terre rouge qui valait le nom des plateaux où ils marchaient. Le printemps faisait fleurir ça et là quelques rares herbes jaunes, adoucissant les couleurs frappantes des plaines.

Les villes et villages qu'ils croisaient arboraient tous l'étendard du Roy. La troupe de Réaglia avait déjà fait le tour de cette région.

On les regardaient passer avec une certaine joie, les habitants affichant un maigre sourire en voyant les troupes du Roy se diriger vers les terres de Sirin, ou restaient parfois même totalement indifférents.

Quand enfin les tentes rouges de l'armée postée au Sud étaient en vue, une brouhaha d'excitation monta dans les rangs. Beaucoup de rumeurs à propos de la destination de leur voyage courraient, et beaucoup d'entre-elles venaient d'être réduites à néant, ce qui provoquait de vifs débats entre les soldats, certains ayant même parié quelques pièces de leur salaire.

Rejoindre le campement de Réaglia leur prit une petite demi heure. La vue était très dégagée sur les plateaux, ce qui avait permis de les voir d'assez loin.

Quand les guerriers n'étaient plus qu'à quelques mètres, quelque chose mis aussitôt Milo mal à l'aise. Ce sentiment s'installa bientôt sur toute la troupe et tous écoutait le silence lourd qui pesait sur le campement devant eux.

Les soldats s'engagèrent sur les minuscules chemins séparant les carcasses vides des tentes de feu, cherchant un souffle de vie. Il n'y en avait aucun.

Le capitaine rejoignit au petit trop son commandant monté sur un cheval gris. Les autres les rejoignaient et s'avançaient vers la tente de commandement de la section Sud, un peu plus loin. Ils en sortaient très vite, elle était visiblement vide.

Un peu plus loin sur la droite de Milo, un soldat s'agita en poussant de drôles de grognements. Tous se tournèrent vers lui, surpris. L'homme regardait par terre et semblait éviter de marcher sur quelque chose. À bien y regarder, il s'agissait de sang. Celui-ci s'écoulait lentement, sortant d'une des tentes pour rejoindre une flaque plus conséquente un peu plus loin. Tous regardèrent à leur tour sous leur pieds. La terre rouge contrastée par les tentes vives cachait une multitude de sillons ensanglantés, glissant silencieusement à la surface du sol, qui les aspirait lentement.

La surprise générale fut très vite balayée par un mouvement de panique. Les hommes bougeaient en tous sens, n'osant pas courir trop loin de peur de se faire rattrapé par leur chef. Les plus calmes, dont Milo faisaient partit, ouvrir lentement la tente la plus proche d'eux, découvrant les cadavres égorgés des gardes qui y étaient couchés. L'odeur qui s'en dégageait remonta brusquement pour s'enfuir de cet espace confiné, ajoutant au silence un air irrespirable de mort et de pourriture.

Ils se trouvaient sur un véritable champ de bataille, maquiller en campement. Les capitaines et les commandants peinèrent à rappeler à l'ordre tous leurs hommes, rattrapant ceux qui avaient fuit d'horreur, hurlant des ordres à ceux qui restaient tétanisés pour qu'ils se ressaisissent et se rangent dans le rang.

Une fois l'ordre rétablit, d'autres fusaient : il fallait démonter les tentes et allonger les corps plus loin, les uns à coté des autres. Une tache qui ne fut pas aisée... L'odeur était écrasante de puanteur, insoutenable. Le sang séché des soldats recouvraient absolument toute chose, coinçant les mécanismes, rendant toutes leurs affaires inutilisables. Les couteaux de poches à lame rétractables ne s'ouvraient plus. Les plumes de flèches étaient aussi dures que de la pierre. Les épées étaient écaillées, altérant leur tranchant. Les vêtements étaient rouges sombres, irrécupérables. Les parchemins baignaient dans des flaques où le sang se mélangeait à l'encre noire renversée. Même les quelques pièces que certains soldats gardaient avec eux étaient écaillées par le fluide séché, les marquant à vie. Le voleur aurait été bien idiot de les prendre, car elles étaient marquées par la mort, faisant de ce crime un pillage pire encore.

Les hommes de Réaglia avaient beau être moins nombreux, cette mission occupa les soldats jusqu'au crépuscule. Les deux commandants passaient inlassablement entre les morts, tâchant de reconnaître leur collègue. Le commandant en chef quand à lui fouillait leur tente en quête d'indice ou de missives. N'importe quoi qui aurait pu éclairer cette situation morbide.

À la tombée de la nuit, les soldats étaient enfin autorisés à planter leur tente un peu plus loin, désertant le lieu du massacre pour laisser l'esprit des morts en paix.

L'ambiance était lourde et personne n'osait parler trop fort. C'était comme un soir de bataille... Personne ne riait. Personne ne parlait. Tous se recueillaient.

Les gens mangeaient en silence et allaient se coucher tôt, pressés de s'endormir pour échapper à cette réalité oppressante qui s'étendait dehors.

Cette nuit là, Milo fut seul à coté du feu de camp, son carnet à la main. Pour rien au monde il aurait attendu le lendemain pour écrire tout ce qu'il avait vu. Il commença par mettre à jour sa carte du Royaume, traçant le trajet qu'ils avaient parcouru aujourd'hui. Il dessina les bords d'une petite croix blanche pour symboliser l'emplacement de leur campement, comme il avait prit l'habitude de le faire. Puis il nettoya sa plume et la plongea dans son encrier rouge, notant celui de la troupe de Réaglia. Il l'entoura et lava une nouvelle fois sa plume. Il referma le petit encrier rouge et le mis de coté avant d'ouvrir son livret et de continuer son récit. Il en était maintenant à son quatrième carnet.

Quelques minutes plus tard, quelqu'un l'interpella dans son dos, le faisant sursauter :

-Milo, suivez-moi.

Le capitaine n'attendit pas sa réponse et tourna les talons pour s'en aller, l'invitant à le suivre. Surpris, le jeune soldat rangea précipitamment ses affaires dans son sac, qu'il avait oublié de poser dans sa tente, attrapa son carnet et couru rejoindre son chef. Celui-ci se dirigeait d'un pas vif vers la grande tente de commandement, et Milo sentit un frisson lui parcourir l'échine. Il n'allait tout de même pas l'emmener la-bas ?

Le capitaine s'arrêtait à l'entrée, se retournant vers son soldat, l'air très sérieux.

-Je leur ai montrer vos esquisses. Ils voudraient en savoir un peu plus. Tâchez de ne pas me décevoir, soldat.

Sur ces paroles, il toisa le jeune homme et perdit quelques secondes son expression de sévérité. D'une voix moins tranchée, il ajouta :

-Bonne chance, Milo.

Puis il le salua d'un bref mouvement de la tête avant d'entrer dans la tente. Milo l'entendit alors annoncer d'une voix redevenue plate et sérieuse :

-Commandants, je vous amène le soldat qui a tracé ces plans.

-Faites le entrer, capitaine.

La toile servant de porte se rouvrit, laissant s'échapper la lumière jaunes des lanternes accrochées un peu partout à l'intérieur de la tente. Les têtes des chefs d'armée se tournèrent vers Milo, qui s'avança timidement. Il les salua, raide comme un i. Il ne savait plus s'il devait parler ou non, les regarder en face ou non. Heureusement, l'un des commandants se leva et coupa court à sa gène. Il le salua d'un hochement de tête et parla le premier :

-Votre capitaine ici présent nous a montré ces plans tout à l'heure...

Il désigna les parchemins que Milo avait dessiné l'autre jour, soigneusement posés sur l'immense table de bois qui occupait la majeure partie de l'espace. Un peu plus loin, une gigantesque carte de Royaume était maintenue à plat à l'aide de crochets, où de minuscules pions de bois peints se tenaient à divers endroit.

-Pourriez-vous nous les expliquer ? Nous sommes curieux d'en apprendre plus...

Milo ne se décrispait pas, toujours aussi tendu. Il regarda l'assemblée assise devant lui, n'osant pas bouger. Le commandant qui avait parlé se racla la gorge avant d'ajouter :

-Vous pouvez parler librement, n'ayez crainte...

Ce fut comme un déclic. Milo se relâcha un peu et toute appréhension le déserta. Seuls comptaient ses plans stratégiques.

-Merci, mon commandant, commença-t-il.

Il s'avança alors d'un pas et désigna des pions laissé en retrait sur la table.

-Puis-je ?

-Bien entendu, répondit le commandant en se rasseyant.

Il paraissait satisfait de ne pas avoir affaire à un trouillard.

Milo attrapa donc les pièces et les plaça devant lui sur la table. Il commença alors à expliquer sa stratégie, partageant au passage ses doutes et ses convictions quand à telle ou telle manœuvre.

La première démonstration fut suivit des deux autres qu'il avait faite à son capitaine, les développant beaucoup plus. Voyant que les commandants ne disaient rien à la fin de la troisième, il exposa d'autres de ses stratégies. Il y passa plusieurs heures, expliquant le moindre détail, déplaçant les pions un à un, évoquant les circonstances les plus propices, exposant les risques et les bénéfices.

Quand enfin il se tu, à court d'idée et d'information, un silence s'installa sur la petite assemblée. Milo se redressa lentement et attendit patiemment leur jugement.

Le même commandant se leva et lui demanda de sortir le temps qu'ils discutent entre eux de ce qu'ils avaient entendu.

Milo s'exécuta et referma la porte derrière lui, se postant juste à l'entrée.

À l'intérieur, le débat commença. Il n'en saisit pas grand chose malheureusement. Ils parlaient trop bas pour ça...

Quelques minutes plus tard, son capitaine réapparu et lui fit signe de les rejoindre. Il lui emboîta le pas et fit pour la seconde fois face à l'assemblée. Les deux commandants s'étaient levés, tout comme les trois capitaines. Derrière lui, son propre capitaine se tenait fermement entre la sortie et Milo.

-Soldat, je dois d'abord vous féliciter. Vous nous avez tous surpris avec vos stratégies d'attaque et nous sommes tombé d'accord, commença alors celui qui parlait depuis le début. Vous théories sont tout à fait digne d'intérêt et nous aimerions les tester.

Il marqua une pause.

-Mais avant d'essayer à une grande échelle, il faudra d'abord qu'elles fassent leur preuve en petit groupe... On ne veut prendre aucun risque.

Il fit un signe de la tête au capitaine derrière Milo, qui s'approcha d'un meuble dans le fond de la tente. Quelques instants plus tard, il revint et donna quelque chose au commandant, qui le remercia d'un signe de la tête.

-Nous vous nommons donc Sous-Lieutenant. Vous aurez ainsi une vingtaine d'hommes sous vos ordres pour exécuter vos manœuvres lors des prochains affrontements. Nous vous laissons seul juge de la situation pour employer la stratégie qui vous semble la plus appropriée, il est donc inutile de nous consulter avant de donner vos ordres. Vous restez néanmoins sous notre autorité.

Il déposa alors la barrette de métal sur la table devant lui et dit d'un air solennel :

-Félicitation, sous-lieutenant Milo.

Ce dernier n'en croyait pas ses yeux. Il s'avança doucement de la table et y prit la barrette comme s'il s'agissait d'un objet inconnu.

Il en avait vu défiler des centaines si ce n'était plus, à la forge. Il les avaient frappé une par une pour leur donner cette forme tout en long et aplatie. Jamais il n'aurait cru à ce moment qu'il en porterait une un jour !

Il serra son poing dessus, se redressant pour faire face à ses supérieurs. Il s'inclina en les remerciant, toujours sous le choc de la nouvelle.

-Votre capitaine vous désignera les hommes qui seront sous vos ordres. Sur ce, bonne soirée sous-lieutenant.

L'intéressé contourna la table et sortit de la tente, précédé par Milo. De nouveau dehors, le jeune homme prit une profonde inspiration. Les choses prenaient une tournure tout à fait différente de ce à quoi il s'attendait.

-Félicitations, lui dit poliment le capitaine. Je savais que vous ne me décevriez pas.

Milo lui sourit en le remerciant, avant de reprendre sa marche pour le suivre. Son chef se dirigea vers les tentes blanches de son unité et réveilla vingt et un soldats, dont Locian. Il leur présenta Milo comme leur nouveau chef et leur appris qu'ils devraient suivre ses ordres dans les batailles à venir. Les vingts hommes le saluèrent chacun à leur tour, sans expression particulière sur le visage. Seul Locian peinait à contenir son sourire.

Une fois les présentations finies, le capitaine s'éclipsa. Milo se retrouva seul avec les vingts hommes, qui lui faisaient face. Finalement, l'un d'eux l'interpella, ne tenant plus :

-Permission de parler, sous-lieutenant.

Milo le regarda drôlement, pas encore habitué à ce nom.

-Permission accordée, répondit-il, imitant ses propres chefs.

-Il est tard et la journée a été longue. Peut-on disposer ?

-Bien sûr, allez-y. Tâchez simplement d'être présent ici-même demain à l'aurore.

Les autres se redressèrent et le saluèrent d'une voix :

-Sous-lieutenant.

Puis ils tournèrent les talons pour retourner sous leur tentes. Seul Locian attendait. Il vérifia que les autres étaient tous partit puis s'avança vers le nouveau gradé.

-Permission de parler, sous-lieutenant ! Lui lança celui-ci.

Milo poussa un soupir avant de lui faire un signe de la main.

-Pas de ça entre nous. Tu n'as pas besoin de mon autorisation pour me parler Locian...

L'intéressé se détendit aussitôt, retrouvant son sourire espiègle.

-Les autres vont être jaloux, je suis le favoris du chef !

Milo sourit, commençant à marcher à coté de son ami pour rejoindre leur propres tentes.

-Alors, toujours aussi réticent à l'idée de partager tes plans ? Ironisa l'autre.

-D'accord, je reconnais que ce n'étais pas une si mauvaise idée que ça...

-Comment ça une « si mauvaise idée » !? S'exclama Locian. C'était une excellente idée tu veux dire !

Milo ne répondit pas, laissant son compagnon s'auto-féliciter pour cette « idée de génie » qu'il avait eu.

Intérieurement, il était heureux d'avoir élevé son grade. Mais plus il y pensait, plus il se demandait à quoi tout ceci allait l'amener. Il n'avait jamais souhaiter faire carrière dans l'armée, pourtant il se découvrait capable de prouver sa valeur. Milo ne savait pas vraiment quoi en penser... Repoussant ses interrogations à plus tard, il abandonna Locian près de sa tente et se redirigea vers le feu de camp pour y compléter de nouvelles pages. Il se coucha tard, profitant de ce moment pour réfléchir au moyen d'initier ses hommes à ses stratégies de combat.

Juste avant de fermer les yeux et de plonger dans l'inconscience, il se rendit compte qu'être stratège ne donnait pas forcément l'autorité nécessaire pour diriger ses soldats.

Ses soldats.

Milo retint un sourire. Quelle pensée étrange.

 

 

Le commandant en chef désigna trois soldats pour partir en éclaireurs dans la province de Réaglia, profitant de ce laps de temps pour reposer les troupes. Le voyage avait été assez éreintant, la température régnant sur cette partie du royaume étant la plus élevée. Ils n'étaient encore qu'au printemps, mais déjà le soleil commençait à réchauffer la terre. La petite troupe formée la veille s'entraîna toute la journée durant à répéter inlassablement les différentes positions et stratégies imaginées par Milo, les exécutant toujours plus vite, devenant plus efficaces chaque fois. Quand le soleil se retrouvait bas sur l'horizon, le sous-lieutenant leur laissa quartiers libres. Ils avaient avancé bien plus rapidement que ce qu'il avait prévu.

 

Les trois éclaireurs ne revenaient toujours pas. Le soleil disparu lentement derrière les Plateaux Ocres que l'horizon restaient inlassablement désert. Après quatre jours, on les croyaient morts. Les trois commandants voulaient lancer une vaste offensive vers la province, mais les capitaines semblaient plus réticents à cette idée. Ils avaient peur de s'étaler inutilement, abaissant de beaucoup leur garde.

 

Leur débat ne trouvant aucun compromis équitable, ils retournèrent sous leurs tentes respectives, profitant de la nuit pour réfléchir.

 

Alors que Milo finissait d'écrire sa phrase, un coursier s'arrêta près de lui.

 

-Soldat Milo ?

 

-Sous-lieutenant Milo, le corrigea-t-il.

 

L'autre fit la moue en lui tendant une lettre. Ils se saluèrent puis l'homme repartit distribuer ses autres courriers.

 

Le jeune officier retourna l'enveloppe dans ses mains, avisant son prénom sur celle-ci. Il déchira le papier et sortit la lettre, brûlant d'avoir enfin des nouvelles de sa sœur.

 

« Cher Milo,

 

J'espère que votre voyage n'a rencontrer aucun obstacle. Les gens parlent de plus en plus d'une rébellion au sud-est du Royaume qui serait violente. D'inquiétantes rumeurs tournent à propos des troupes postées là-bas. Je pries chaque soirs pour qu'il ne s'agisse pas de la tienne...

 

J'ai cru qu'il s'agissait d'une erreur lorsque le coursier royal nous a apporté quinze pièces d'argent, mais il m'a fait remarqué que tu avais été promu entre-temps. Mère et moi-même t'adressons toutes nos félicitations. J'ai malgré cela l'impression que ce grade te sépare un peu plus de nous et retarde le moment de nos retrouvailles... »

 

Une fois encore, elle lui décrivit combien il lui manquait, mais ce n'était pas ce qui intéressait réellement Milo. Quand enfin elle aborda le sujet qu'il voulait, il rapprocha la lettre de ses yeux, l'air plus concentré que jamais.

 

« J'ai pu me renseigner auprès des gardes et des autres villes alentours. Nous avons été visiblement les premiers touchés par l'attaque des Volares. Ils se seraient suite dirigé vers Tyraël, puis vers... »

 

Elle énuméra ainsi tous les villages et toutes villes saccagées, dans leur ordre chronologique. Milo les nota au fur et à mesure sur sa carte, retraçant l'itinéraire de l'ennemie.

 

« Ils ont finalement été attendu à Farad, mais ne sont jamais arrivés. On n'aurait depuis essuyé aucune autre attaque. Les objets manquants sont assez divers et variés... Dans l'essentiel, ce sont des bijoux et de la nourriture. Heureusement que la pénurie est en train d'être comblée avec le retour du printemps, nous aurions bien faillis manquer un fois encore autrement... »

 

Elle finissait la lettre de manière assez banale, expliquant qu'elle n'avait aucune autre information à lui fournir.

 

Milo rangea la lettre et regarda son plan. Il relia les villages qu'ils avaient noté, respectant l'ordre indiqué par sa sœur. Ils étaient arrivés sur Ker, avaient fait le tour de plus ou moins tous les villages du Nord-Ouest, décrivant un cercle irrégulier, et avaient disparus après avoir finit leur boucle. De plus en plus étrange. Plutôt que de l'éclairer, ces informations laissèrent le jeune homme perplexe. Autrement que par la Forêt, il n'y avait aucun moyen qu'ils soient arrivés et repartit ainsi.

 

L'idée ne lui parut pas aussi saugrenue, se rappelant avoir lui-même traversé un pan de cette Forêt sans y avoir fait la moindre rencontre étrange et surnaturelle dont parlaient les légendes. Mais ça n'expliquait pas le pourquoi ce détour. Pourquoi ce voyage si lointain.

 

La capitale était beaucoup plus à l'Est de leur position, il aurait été plus facile et plus court de l'assaillir par le nord, en sortant de la Forêt. Personne ne s'y serait attendu d'ailleurs, puisque personne n'osait pénétrer dans ce domaine étrange. Ce que Milo avait traversé ne constituait qu'un sous-bois un peu isolé de la Forêt, ce qui expliquait sûrement son voyage tranquille.

 

C'était incompréhensible. Milo avait beau tourner sa carte dans tous les sens, il ne saisissait pas. Alors qu'il commençait à la ranger, il entendit quelqu'un s'avancer dans son dos. Il se retourna, s'attendant à voir Locian, mais ne vit personne.

 

Surpris, il sonda la pénombre environnante. Les tentes formaient un enclot compacte tout autour de lui et il n'y vit rien. Se disant qu'il avait sûrement rêvé, il se tourna de nouveau et finit de ranger ses affaires, déposant la carte dans son carnet. De nouveau, il entendit des pas, beaucoup plus proches cette fois-ci. Se retournant de nouveau, il ne vit toujours personne. Agacé, il lança :

 

-Qui va là ? Ce n'est plus drôle, montrez-vous !

 

Bien entendu, personne ne lui répondit. Il fixa quelques instants les tentes blanches, persuadé d'avoir entendu quelqu'un. Alors qu'il prenait appuie sur le sol pour se relever, il entendit une courte lame tirée de son fourreau. Milo réagit au quart de tour, se mettant en position de défense. Il esquiva un coup de couteau sur son flanc droit, voyant enfin celui qui lui tournait autour depuis tout à l'heure : l'homme était recouvert d'habits sombres, de mauvaise qualité. Il ne portait aucune armure et cachait son visage grâce à un foulard noué sous son nez. Le jeune homme le regarda, tâchant de reconnaître un Volare. L'autre ne tenta cependant pas de l'attaquer de nouveau ou de fuir, ce qui étonna le guerrier. Qu'attendait-il ?

 

Pris d'un doute, Milo mis la main sur le pommeau de son propre poignard, sans quitter son adversaire des yeux. Il eut à peine le temps de dégainer à son tour qu'il comprit : un autre homme s'était introduit derrière lui pour le faucher. Alors que la lame du second assaillant sifflait pour le frapper, Milo para avec son couteau. L'acier s'entre-choqua et l'épée glissa, sa pointe effleurant l'avant bras du sous-lieutenant. Milo avisa son nouvel adversaire et reconnu l'armure bleue nuit des Volares. Profitant de ce moment en suspend dans l'affrontement, il hurla enfin :

 

-Nous sommes attaqués ! Soldats, aux armes... !

 

Il sonna l'alerte, entendant aussitôt du mouvement partout autour de lui. Les hommes se levaient pour défendre le camp. En attendant qu'ils sortent, lui était en mauvaise posture : il faisait face à deux adversaires, dont un en armure. Et il n'avait que son couteau sur lui.

 

Alors que les deux s'avançaient vers lui, Milo regarda partout, cherchant une échappatoire possible. Il avisa alors le feu et fonça tête baissée vers celui-ci. Il ramassa une branche qui y brûlait et la balança sur ses assaillants, soulevant simultanément des braises qui vinrent s'écraser aux pieds de ses ennemis. Le jeune guerrier avait fait attention de prendre la branche incandescente avec sa main gauche, se brûlant irrémédiablement au passage. Au moins, il n'aurait pas à supporter le contact de son arme contre sa peau brûlée, étant droitier...

 

Comme les deux autres levaient les bras pour se protéger du projectile, Milo en profita pour filer. Il fonça vers sa tente, où il prit son armure et son épée. Il rangea son couteau et dégaina sa lame, prêt à partir au combat. Les autres soldats criaient déjà en courant vers l'ennemi, qui s'était découvert beaucoup plus nombreux. Des Volares accompagnés des habitants de la province s'étaient infiltrés un peu partout dans le camp et avaient déjà réussit à faucher quelques malheureux durant leur sommeil, reproduisant le massacre des troupes de Réaglia...

 

Très vite, les assassins furent chassés hors du camp ou massacrés. Les ordres fusaient et déjà une ligne se formaient devant le campement, parant à tout éventualité de bataille. Milo retrouva Locian au milieu du chahut. Celui-ci mis ses doigts dans sa bouche et siffla puissamment. Les vingts autres guerriers de Milo devaient être dans les parages, car ils se retournèrent tous vers Locian et le rejoignirent au pas de course.

 

-Nous te cherchions justement ! Lança ce dernier à son chef.

 

-Navré, j'étais occupé à sonner l'alarme, ironisa Milo.

 

La petite troupe se dirigeait en courant vers la ligne qui se formait plus loin. Lorsqu'ils l'atteignaient enfin, Milo leur demanda de former eux-aussi la ligne. Comme un animal à l'affût, il tournait et retournait inlassablement devant ses guerriers, scrutant l'horizon noir.

 

Lentement, une ligne se dessina à l'horizon. Ombre parmi les ombres, elle faisait face aux troupes du Roy.

 

Plus loin, le capitaine jeta un regard à Milo et lui adressa un signe de tête, le visage fermé. Le sous-lieutenant lui rendit son regard, plus sérieux que jamais.

 

Le temps était venu qu'il fasse ses preuves.

 

La ligne ennemi se figea. Un profond silence s'abattit sur les deux partis. Le calme avant la tempête.

 

Soudain, un cris résonna du coté des Volares. Les guerriers lui répondirent. Le même cris fut de nouveau poussé, et les soldats hurlèrent de plus belle, commençant à frapper en rythme leur épée sur leur bouclier. Une fois toute la ligne accordée, ils commencèrent à avancer au pas.

 

Calmement, les trois commandants donnèrent leur ordres aux capitaines, qui les transmis à leur troupe. Les boucliers furent levés, les lances inclinées vers l'ennemie. La première ligne du Roy avança à son tour, à pas mesurés. Ainsi libérés, les archers prirent nerveusement une flèche de leur carquois, bandant leur arc. Le crissement du bois souple fut comme un souffle retenu. Tenant la position, les capitaines avaient le bras levé en l'air, regardant les Volares se rapprocher. Lorsqu'ils les jugèrent assez proches, ils abattirent leur bras, déclenchant une volée de flèches. Celles-ci sifflèrent dans les airs avant de retomber, ricochant sur les armures bleues qui paraissaient noires, s'enfonçant dans la chair à nue des paysans, se brisant contre la terre de feu aussi dure que la roche.

 

Milo cria un ordre. Les vingts soldats se rangèrent comme prévu, adoptant une position offensive qu'ils avaient travaillé les jours précédents. Brandissant son arme, Milo fonça alors vers les Volares, qui allaient rencontrer d'ici peu la ligne de boucliers. Sa petite troupe le suivit, arme en main, prête à se battre.

 

Quelques secondes plus tard, les bruits de combats fusaient. Déjà les premiers morts tombaient. Milo se joignit à ses hommes et ensembles ils fauchèrent une dizaine de Volares, tranchant quiconque se dressaient face à eux. Un autre ordre et les voilà organisés différemment, favorisant la défense à l'attaque. Ils protégeaient leurs arrières, restant en cercle serré, tenant en respect les ennemis se trouvant à proximité. Ils changèrent très vite de stratégie, car garder le cercle fermé n'était pas chose aisée, et devenait dangereux à la longue.

 

Alors que Milo donnaient d'autres ordres, ils se retrouva face à deux Volares. Il se baissa pour éviter l'épée du premier, fauchant les jambes du second avec sa propre arme. Lorsqu'il se releva, il couru droit sur son ennemi, qui était bien plus grand que lui. Ce dernier releva la tête, surpris, et le jeune homme lui planta son épée sous la mâchoire, le tuant sur le coup. Une autre armure de nuit s'écroula à coté de lui, laissant apparaître Locian qui retirait vivement sa lame du corps de l'homme. Milo le regarda brièvement et d'un accord silencieux les deux hommes se mirent dos à dos, massacrant tous ceux qui s'approchaient d'eux. Les autres guerriers de Milo firent de même, formant de petits groupes établis à l'avance selon les aptitudes de chacun.

 

La bataille prenait bonne allure pour le Roy, quand soudain un grand bruit fit trembler la terre. Un tremblement secoua le plateau et un violent courant d'air passa tour près de Milo qui tomba, déséquilibré. À sa droite, des soldats avaient été éjectés, comme violemment percutés par quelque chose. Locian avait disparu.

 

-Qu'est-ce que... Grogna le sous-lieutenant, surpris.

 

À quelques mètres de lui, un énorme bloc de feu embrasait les herbes sèches de la plaine, éclairant brusquement le champ de bataille jusqu'alors plongé dans la pénombre nocturne.

 

Ces boules de feu venaient s'écraser un peu partout autour d'eux, écrasant sans distinctions les guerriers qui avaient la malchance de se retrouver dessous. Milo se releva tant bien que mal et regarda plus loin, vers l'origine de ces traits.

 

Deux immenses engins de bois et de métal s'actionnaient à tour de rôle, balançant les blocs ardents sur le plateau.

 

Milo chercha Locian des yeux, ne le voyant nul part. Trois de ses guerriers combattait un petit groupe de Volare à sa droite, deux autres courant vers lui à l'assaut d'autres ennemis. Soudain, un autre bloc embrasa la vision du sous-lieutenant et faucha ses deux hommes.

 

Hommes et projectiles enflammés tombaient comme des mouches autour de lui. Milo tourna plusieurs fois sur lui-même, apercevant enfin son ami. Il couru le rejoindre.

 

Locian était allongé par terre et semblait inconscient. Un Volare était allongé près de lui, et semblait sonné, tenant son casque dans sa main gantée. Milo lui trancha net la gorge, ne perdant pas de temps. Il tomba à genoux près de Locian et le secoua pour qu'il se réveille, en vain.

 

-C'est pas le moment... Aller Locian, réveilles-toi ! Lui cria-t-il, sentant la panique monter en lui.

 

Mais son ami restait désespérément inconscient. Milo jeta un regard autour de lui et ne vit aucun soldat du Roy debout. Que c'était-il passé ?

 

Repoussant ses questions à plus tard, Milo se releva en attrapant Locian sous les aisselles. Il le traîna avec peine sur quelques mètres, avant qu'un Volare ne les interceptes. Lâchant son compagnon d'arme, Milo engagea le combat. Il n'avait affronté que des « petits soldats » jusque là, et celui-ci ne fit pas exception. Il était mal entraîné et bourré de failles. Alors qu'il levait son arme pour frapper, Milo balança son épée entre ses côtes et lui arracha un grognement de douleur. Le guerrier lâcha sa lame et mis un genou à terre, appuyant sur son flanc meurtrit.

 

Le regard froid, Milo le toisa de haut. Le soldat releva la tête et leur regard se croisa. Milo n'y vit que la terreur. Sans une hésitation, le sous-lieutenant leva sa lame et l'acheva, faisant rouler sa tête loin du reste de son corps.

 

Il reporta alors son attention sur Locian, qui ne s'était toujours pas réveillé. Comprenant qu'il n'arriverait à rien en le traînant avec lui, il regarda partout autour de lui. Une fois encore, l'absence quasi totale de soldats du Roy lui fit froid dans le dos.

 

Il reconnu un de ses hommes gisant près de lui. Son regard alla de lui à Locian, puis il porta deux doigts à sa bouche pour siffler. En quelques secondes, plusieurs sifflements retentirent sur le champ de bataille et douze de ses hommes le rejoignirent.

 

-Vous deux, aidez-moi ! Ordonna-t-il.

 

Les deux désignés s'approchèrent et Milo leur montra le soldat allongé plus loin. Ils le soulevèrent sans peine et rejoignirent leur chef.

 

Pendant ce temps, les dix autres regardaient partout autour d'eux, les protégeant des Volares qui traînaient encore.

 

Milo leur jeta un regard et repéra le plus costaud. Il l'interpella et lui demanda de prendre Locian sur son dos. Le soldat s'exécuta sans broncher, presque heureux de ranger son arme.

 

Le sous-lieutenant organisa alors les hommes en cercle autour des deux blessés et de leurs porteurs.

 

-Où sont les autres ? Leur demanda-t-il une fois que ce fut fait. Il faut les rejoindre au plus vite.

 

-Je n'ai vu personne d'autre avant vous, avoua un guerrier.

 

Les autres acquiescèrent, l'air grave. Marquant une pause, Milo paru décontenancé une seconde. Il se reprit très vite, son visage retrouvant son expression dure et intransigeante.

 

-Il faut battre en retraite. Nous sommes des hommes morts si nous restons ici, ils sont trop nombreux...

 

Il s'avança de quelques pas et leur fit signe de lui suivre. Ils traversaient le champ de bataille au pas de course, Milo hurlant à plein poumon aux rares survivants qu'il croisait :

 

-Retraite ! Battez en retraite !

 

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre sur le plateau. Plus ils avançaient, plus le petit groupe s'agrandit, rejoint par d'autres soldats du Roy. Les Volares ne semblaient pas les poursuivre et abandonnèrent la course très vite.

 

Les maigres survivants se retrouvèrent donc à s'enfoncer dans la nuit noires, fuyant le champ de bataille.

 

Après une course effrénée, les soldats ralentissaient, ne sachant pas où ils se trouvaient. Le terrain était devenu irrégulier et parsemé de rochers de plus en plus gros, ce qui rendait leur progression de plus en plus difficile. Les blessés peinaient à suivre le groupe et paniquaient en voyant qu'ils étaient ainsi à la traîne, les Volares certainement sur leur talons.

 

Essoufflé, Milo fit signe à ses hommes de s'arrêter. Le sous-lieutenant traversa la petite foule sans vraiment y faire attention, scrutant l'obscurité. Le silence qui régnait sur les lieux lui confirmait qu'ils n'étaient pas suivis.

 

Le jeune homme se tourna alors et vit les visages paniqué, mornes et fatigués des survivants. Ils étaient beaucoup plus nombreux que ce qu'il avait pensé, formant facilement une troupe d'une centaine d'hommes. D'abord surpris, Milo ne laissa rien paraître. Ces soldats perdus avaient besoin d'un pivot de fer, un chef inébranlable pour les guider. Il était pour le moment tout désigné pour le devenir.

 

Il endossa alors le rôle, s'attendant à tout moment à ce qu'un homme sorte de la masse et viennent le contre-dire pour asseoir son pouvoir.

 

-Que les soldats les moins touchés aident les blessés ! Cria-t-il à l'intention de la troupe en bataille.

 

Les hommes le regardèrent, atterrés. Venant alors du fond, les survivants de son unités se frayaient un passage au milieu des soldats, interpellant leur chef :

 

-Sous-lieutenant ! Vous devriez venir voir par ici... !

 

À l'entente de son grade, les autres se firent plus dociles, commençant déjà à s'activer pour chercher et isoler les blessés. Fier de voir la discipline revenir, Milo s'approcha de ses hommes et les suivit. Ils l'emmenèrent vers l'arrière, près de l'endroit où les blessés étaient allongés un à un. Parmi eux, Milo reconnu le commandant qui lui avait remis sa barrette. Le sous-lieutenant s'approcha de lui et posa un genou à terre à coté de sa tête, n'osant pas le toucher.

 

Intérieurement, il maudit la hiérarchie et attrapa les épaules de l'homme pour le soulever et le relever de demi.

 

-Commandant ? Vous m'entendez, commandant ?

 

L'intéressé ouvrit un œil puis l'autre, le visage ravagé par la fatigue.

 

-Sous-lieutenant... ? Que se passe-t-il ? Nous avons gagné ?

 

Milo secoua négativement la tête, l'air désolé.

 

-Non, mon commandant. J'ai pris quelques distances avec les Volares avec mes hommes en ne voyant plus aucun soldat du Roy debout. D'autres survivants nous ont suivis.

 

Un homme le coupa dans son dos, s'inclinant respectueusement face au commandant.

 

-J'ai pris la liberté de vous amener avec eux... Je vous ai vu à terre, mais vous n'étiez pas mort.

 

Le commandant fixa son regard sur ce dernier et le remercia gravement. Il se retourna ensuite vers Milo et essaya de se redresser, sans y parvenir. Un rictus de douleur tordit son visage et il respira plus fort. Inquiet, il demanda :

 

-Savez-vous ce que j'ai... Sous-lieutenant ?

 

Milo regarda le corps meurtrit de l'homme, une ombre sur le visage. Son bras droit était sectionné et ses jambes étaient profondément entaillées. Le reste de son corps était lui aussi dans un piteux état, brûlé de toute part.

 

Le commandant croisa le regard de Milo et comprit la gravité de sa situation. Sans un mot, il baissa les yeux et réfléchit.

 

-Mon commandant ?

 

Milo avait peur de ce silence. Bien qu'il s'appliquait à ne pas le montrer, que son commandant meurt ainsi dans ses bras l'inquiétait. Il était le seul homme capable de lui dire quoi faire pour la suite.

 

-Sous-lieutenant... Je vous confie nos troupes. Si aucun autre de mes collègues n'a survécut, je vous donne le libre arbitre quand aux décisions futures.

 

Il tourna la tête vers sa barrette aux trois segments dorés.

 

-Prenez la comme symbole de mon appuie.

 

Il marqua une pause et soupira douloureusement. Milo voulu répliquer quelque chose, mais il le coupa :

 

-J'ai confiance en vous. Vous avez un très bon esprit stratégique et vos hommes semblent vous faire confiance. Je ne vous demande pas de gagner cette guerre... Simplement, sauvez un maximum de nos soldats.

 

Il ferma les yeux et fronça les sourcils, son ton redevenant celui du commandant autoritaire que tous lui connaissait :

 

-Maintenant laissez moi. J'ai besoin de repos et ces hommes ont besoin d'ordre...

 

Milo ne broncha pas. Il reposa le commandant à terre et se releva. Pour la première fois, on lui vit un air très particulier, à la fois sérieux et tranchant. Sa carrure intimait l'obéissance. Son regard était écrasant d'autorité. L'aura si particulière des chefs s'épanouissait derrière lui et personne n'aurait oser contester ses ordres. Il paraissait plus grand et plus mature, une impression sûrement suggérée par la barrette triple en or qu'il tenait au creux de sa paume ouverte.

 

Il l'accrocha calmement à coté de celle du sous-lieutenant, simple barre de fer aplatit, sans aucun segments accrochés dessus. Il prit garde cependant à bien tourner la décoration du commandant pour qu'elle soit horizontale, non pas verticale comme la sienne, marquant ainsi qu'elle ne lui appartenait pas.

 

Il se tourna vers ses hommes qui l'avaient amenés jusqu'au commandant et leur demanda de veiller sur ce dernier. Il désigna ensuite celui qui avait porté son ami inconscient durant toute leur fuite.

 

-Amènes moi à Locian, lui demanda-t-il.

 

L'autre s'exécuta, emmenant son supérieur entre les allées nouvellement formées de blessés. Quand Milo aperçu son compagnon, il fit signe à son homme de repartir et s'approcha de lui. Comme pour le commandant, il mis un pied à terre et regarda l'homme toujours inconscient. Sa respiration était plus calme et il semblait simplement endormis. Milo mis sa main sur l'épaule de son ami et la serra. Locian fronça les sourcils mais ne se réveilla pas pour autant. Il luttait.

 

-Locian... Locian ! L'appela le sous-lieutenant.

 

-Que... Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Bredouilla l'autre en s'éveillant enfin.

 

Il regarda le jeune homme, comme surpris de le voir :

 

-Milo ?

 

-Tu es enfin réveillé...

 

L'autre fit la moue, regardant lentement partout autour de lui.

 

-Quel bazar... Où sommes nous ?

 

Le sous-lieutenant se laissa tomber à coté de son ami, s'asseyant en tailleur, l'air fatigué.

 

-À première vue... Je dirais près de la chaîne nord des Montagnes d'Ocre.

 

L'autre parut réfléchir, de plus en plus suspicieux.

 

-Comment est-on arrivé jusqu'ici ? J'ai dormis si longtemps ?

 

-Nous avons perdu la bataille contre les rebelles. J'ai donné l'ordre de battre en retraite...

 

-Toi, tu as fuis le combat ? Tu me fais marcher.

 

-Pas du tout, soupira Milo. J'ai bien peur que nous soyons les seuls survivants...

 

Locian ne répondit pas, digérant la nouvelle.

 

-Tu es en train de me dire que sur une troupe de mille soldats du Roy, seule cette...

 

Il regarda autour de lui, jetant un vague coup d'oeil aux blessés autour de lui.

 

-...Centaine d'estropiés a survécu ?

 

Milo hocha la tête, l'air grave.

 

-Et tu m'apprends aussi que nous sommes campés au milieu de nul part, sans tente ni nourriture ?

 

-En effet.

 

Locian avisa alors la barrette dorée sur sa poitrine.

 

-Ah. Voilà autre chose... Tu as aussi été nommé commandant entre-temps ?

 

-Pas vraiment, j'ai juste récupérer le pouvoir de décision du commandant... Je suis responsable de ce groupe de réfugiés.

 

L'autre siffla.

 

-Sacrée responsabilité... Et tu comptes l'assurer comment ?

 

Le regard porté au loin, Milo réfléchissait à la question depuis qu'il avait accroché la décoration à sa poitrine.

 

-Comme tu l'as souligné, il nous faut au minimum des tentes, ainsi que de la nourriture. Et des médicaments pour les blessés... Je pensais envoyer des hommes en éclaireurs au campement, voir si les Volares sont toujours dans les parages et éventuellement rapatrier au camp.

 

-Tu as conscience qu'ils sont sûrement en train de piller nos réserves et brûler le reste, non ?

 

Milo poussa un autre soupir, l'air résigné.

 

-Tu as une autre solution ?

 

-Aucune, avoua Locian.

 

-Voilà. Quand une idée miraculeuse te viendra, merci de la partager.

 

-J'y manquerais pas.

 

Locian reposa sa tête contre le sol, ne bougeant plus. Le sous-lieutenant posa alors sa main sur l'épaule de son soldat, changeant brusquement de sujet :

 

-En attendant, reposes toi. Tu as été sacrément sonné tout à l'heure.

 

-Qui, moi ? Broutilles. Égratignures. Je suis plus solide que ça ! Plaisanta-t-il en voulant se relever pour prouver ses dires.

 

Milo cru voir un rictus de douleur traverser les traits de son ami, mais n'était sur de rien à cause de la pénombre ambiante. Quand l'autre fut enfin assis, il lui afficha un sourire maladroit en levant les bras au ciel.

 

-Tu vois ? Je n'ai rien !

 

Prenant appuie sur ses mains, il voulu se relever. Le sous-lieutenant suivit le mouvement et eut tout juste le temps de rattraper Locian lorsqu'il perdit l'équilibre. Lentement, il le fit rasseoir. Locian abandonna tout faux-semblant et grimaçait en se tenant le ventre.

 

-Tu as été blessé ? Lui demanda Milo, soudain très sérieux.

 

-Non... Souffla l'autre.

 

Il se ravisa et admis finalement :

 

-Enfin... Si. Peut-être qu'un Volare m'a effleuré...

 

-Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? Montres moi ça.

 

Locian fit un mouvement flou de la main, l'autre tenant toujours son ventre.

 

-Je te dis que c'est rien. Allé, on en parle plus et on continue !

 

Sans écouter son ami, Milo voulu attraper le bras du soldat pour le forcer à l'écarter, mais l'autre résista. Le sous-lieutenant lui lança un regard furibond et Locian fit la moue avant de retirer lentement son armure, découvrant une chemise rouge de sang. Il souleva doucement le tissus et une plaie rouge apparue près de son flanc gauche.

 

-Tu vois ? Rien du tout je te dis. Il a juste remarquer que j'étais droitier et que je protégeais peu ma gauche...

 

Milo fronça les sourcils mais ne répondit rien. Il plaqua sa main sur une minuscule sacoche de premiers secours accrochées à sa ceinture et en retira un bandage blanc avec un flocon d'alcool. En avisant la bouteille, Locian fit un geste d'apaisement en riant, un peu paniqué.

 

-Non... N'en venons pas jusque là, quand même... !

 

Il l'ignora et déboucha la fiole.

 

-Allonge toi, s'il te plaît, dit-il calmement.

 

-Milo, aller... Je ne suis pas une chochotte, mais c'est vraiment rien...

 

-C'est ton chef qui te l'ordonne. Allonges toi.

 

Locian resta bouche bée devant cette soudaine autorité, soufflé par l'excuse que prenait son ami.

 

-C'est pas du jeu, Milo ! Tu triches là !

 

Ne perdant pas plus de temps, le sous-lieutenant poussa son soldat pour le faire tomber à terre. Surpris, Locian s'allongea contre sa volonté. Milo renversa alors une partie du liquide sur la plaie, et le soldat retint un cris de douleur qui se transforma en grognement rauque. Le jeune homme plaqua un chiffon propre sur la plaie et la nettoya patiemment, sans se préoccuper des réactions du soldat. Une fois qu'il eut finit, Milo lui tendit sa bandelette.

 

-Je te fais confiance pour le mettre tout seul. Il faut que j'aille voir si des médecins nous ont suivit.

 

-Ne t'inquiète pas. Après ce coup là, je crois qu'aucune douleur ne pourra plus m'atteindre... Articula difficilement Locian, les dents serrées et le regard braqué vers le ciel.

 

Il attrapa le bandage et le posa sur son torse, les doigts raides.

 

Milo se releva et regarda partout autour de lui tout en avançant. Il vit trois hommes en train de discuter dans un coin, il les interpella d'une voix dure :

 

-Soldats !

 

Ils sursautèrent et lui firent face, pris sur le fait.

 

-Si vous n'avez rien de mieux à faire, allez chercher de quoi faire un feu !

 

Les trois hochèrent la tête, livides, et partirent au pas de course vers l'obscurité nocturne.

 

Il continua son tour et vit un homme penché par dessus un blessé, lui bandant lentement son bras brûlé.

 

-Vous êtes médecin ? Lui demanda Milo en s'approchant.

 

L'homme se tourna vers lui et le regarda de la tête au pied, le regard cerné de noir, le visage crasseux.

 

-Pas du tout, sous-lieutenant. J'en ai croisés deux, ils s'occupent des blessés un peu plus loin... Répondit-il d'une voix absente.

 

Il retourna à son ouvrage lent, l'air toujours aussi grave. Milo fronça les sourcils en voyant que le blessé avait les yeux ouvert, fixé vers le ciel. Il ne bougeait pas d'un pouce. Son regard était vitreux, absent. Milo se baissa et mis le dos de sa main sur le cou de l'homme, qui ne réagit toujours pas. Il était mort, et depuis un petit temps maintenant, en vu de sa température.

 

-Il est... Commença-t-il à l'adresse de son interlocuteur.

 

-Je sais.

 

-Alors pourquoi utiliser des bandages ? D'autres en auraient plus besoin.

 

-Je sais. Mais je ne pouvais pas me résoudre à le laisser là-bas dans cet état...

 

Le sous-lieutenant n'insista pas. Il devait être sacrément choqué. A bien y regarder, beaucoup d'homme était agenouillés pour aider les blessés ou pleurer les morts. Le moral était au plus bas...

 

Deux heures plus tard, un maigre feu avait été allumé au milieu du campement de fortune, entretenu par quelques soldats du premier tour de garde.

 

La température en chute libre confirma les dires de Milo : ils se trouvaient près des Montagnes d'Ocre.

 

Quatre médecins avaient suivis le mouvement. Ils tournaient sans cesse, se répartissant les blessés entre eux et s'occupant d'eux du mieux qu'ils le pouvaient. Beaucoup d'hommes dormaient, à même le sol, la fatigue et la tristesse les ayant épuisés. L'état de choc général était tel que le froid ne semblait pas les atteindre. C'est à peine s'ils en avaient conscience.

 

Milo, un peu à l'écart, était assis sur un rocher et réfléchissait. Il était trop nerveux pour dormir mais trop fatigué pour arriver à des stratégies potables. Il ne cessait de se répéter en boucle le positionnement ennemie, la ruée de la première ligne de paysans, la seconde ligne plus en retrait composée des Volares, puis les catapultes encore derrière eux. Où avaient-ils trouvé pareils engins de guerre ?

 

Après une bonne heure de réflexion, il revint vers le camp avec deux certitudes en tête : un bon stratège n'était pas un stratège fatigué, et il ne pourrait de toute façon rien entreprendre tant qu'il ferait noir. Il fallait attendre le jour. Et autant l'attendre en dormant.

 

 

Le matin embrasa la terre rouge de milles feux. Paradoxe surprenant : bien qu'ils soient enveloppés de couleur ardentes, la température était encore assez basse.

Milo fit lever les troupes et demanda un rapport aux médecins. L'un d'eux se présenta à lui, le visage morne. La nuit avait été longue pour tous.

-Sur les cent quarante six hommes qui ont fuit la veille, quarante et un étaient blessés. Vingt sont morts hier et ce matin.

Un autre médecin se leva plus loin et lui fit un signe de la main. Le médecin se retourna, regarda son collègue, et poussa un soupir.

-Vingt et un, corrigea-t-il alors.

-Autant ? S'étonna le sous-lieutenant.

-Le froid n'aide pas. Et nous manquons de médicaments... Sans parler des bandages. Si on ne trouve pas d'endroit où s'en occuper avec le matériel nécessaire... J'ai bien peur que la maladie ne s'installe.

Milo resta de marbre. Un autre médecin appela celui qui parlait et il dut s'excuser pour le rejoindre. Le sous-lieutenant regarda ses hommes en train de se lever et ne pu pas passer à coté de l'ambiance funèbre qui régnait sur les lieux. Il s'approcha d'un petit groupe de soldats, qui le saluèrent l'air fatigués.

-J'ai besoin que vous fassiez quelque chose, leur demanda le jeune homme.

Les cinq hommes redoublèrent d'attention, attendant la suite.

-Il faut que vous partiez en éclaireurs au campement. Je veux savoir si les Volares sont toujours là-bas. Et je veux savoir aussi s'il reste quelque chose de nos affaires. Je peux compter sur votre discrétion et votre rapidité ?

-Bien entendu, sous-lieutenant, répondirent-ils en cœur.

-Très bien. Partez maintenant dans ce cas. Plus tôt vous reviendrez, plus tôt nous saurons quoi faire.

Les cinq soldats ne se le firent par répéter une seconde fois : sans perdre plus de temps, ils commençaient déjà à s'éloigner au pas de course vers l'horizon.

Depuis que le soleil illuminait les lieux, il était devenu plus facile de s'orienter : les Montagnes d'Ocre Sud formaient une ligne sombre et compacte à l'est. À quelques minutes de marche au nord, le plateau s'écroulait en coupures nettes et mortelles vers un vallon minuscule, coincé entre Réaglia et le plateau voisin. Le campement de l'armée et le champ de bataille se trouvait donc logiquement au sud-ouest de leur position, à deux heures de marche maximum.

Environ trois heures plus tard, les soldats étaient revenus et faisaient leur rapport au sous-lieutenant.

-Le campement est intacte, aucune trace des Volares ou des rebelles sur le plateau. Néanmoins... Commença le premier.

-...J'ai entendu des bruits au campement, le coupa le second.

-On s'est donc approchés, grogna le premier, reprenant la parole. Ils se sont installés dans notre campement. Ils fouillaient la tente des commandants et avaient vidé les réserves près de leur point de commande où beaucoup d'entre eux étaient rassemblés.

Il marqua une pause, mal à l'aise, avant de continuer :

-Puis on les as vu... Beaucoup de soldats étaient maintenus captifs tout près, surveillés par le reste de l'armée Volares et quelques résistants.

-D'autres ont survécus ? S'étonna Milo. Combien étaient-ils ?

-Je dirais... Commença le premier.

-...Cent, peut-être deux cents hommes, le coupa le second.

Celui qui se voulait chef du groupe lui lança un regard noir et il se tut.

Milo réfléchit à tout ce qu'il venait d'entendre. S'ils étaient prisonniers, il fallait agir vite. Qui sait ce que les Volares avaient prévu de faire avec les survivants ?

Dans sa tête, un plan d'attaque se dégagea lentement, une stratégie risquée. Regardant de nouveau ses éclaireurs, il leur indiqua :

-Faites passez le mot ! Je veux que tous les hommes valides soient en rang d'ici cinq minutes. Nous allons reprendre le campement au main de l'ennemi !

Surpris, ils s'exécutèrent sur le champ, braillant déjà en tous sens la nouvelle.

Moins de trois minutes plus tard, une centaine d'hommes se tenaient les uns à coté des autres, le dos droit, le regard à la fois fatigué et morne.

Se dressant face à eux, Milo siffla. Derechef, son unité vint se ranger derrière lui, aussi ordonnée que le reste de la troupe.

Le sous-lieutenant balaya ses hommes d'un regard. Ils étaient tous en piteux états, fatigués, sales, et pour certains encore choqué par la veille.

-Soldats ! Appela-t-il.

Certains relevèrent la tête, interpellés. D'autre gardaient néanmoins le regard fuyant et bas.

-Hier soir fut notre première défaite, continua Milo, le ton grave. Beaucoup sont tombés. Amis, frères...

Il marqua une pause, incertain quand à la réaction qu'aurait la petite armée face à son discours. Il devait néanmoins tenter le tout pour le tout et leur redonner foi.

-Mais sont-ils morts en vain, je vous le demande ?

Un murmure parcouru la foule. Certains soldats gesticulèrent un peu.

-Je vous le demande, soldats, sont-ils morts en vain ? Tonna plus fort Milo, attendant une réponse.

Un « non » s'éleva, timide, indistinct.

-Ces hommes étaient des soldats au service du Roy. Au service de Fréon. Au service du Royaume ! Et qui sommes nous ?

La réponse fut beaucoup plus violente et animée. Les plus lucides répondaient avec fierté. Les plus choqués, avec colère.

Les paroles du lieutenant le jour de son entrée officielle dans les ordres se dégagèrent la mémoire de Milo.

-Nous sommes les soldats de Fréon. Nous sommes les protecteurs du Royaume. Ses combattants. Ses défenseurs. Et ses martyrs. Mais plus important encore, nous serons ses vengeurs, et ses messager. Et voici notre message au félon : mort aux traîtres ! Mort aux assassins !

Les hommes levèrent leur arme vers le ciel et répétèrent « mort aux traîtres ! » plusieurs fois, réellement révoltés. Quand ils se furent un peu plus calmes, Milo retrouva un ton plus calme et tranché :

-Marchons sur notre ennemi... Et écrasons sa menace ! Quitte à y laisser nos vies, nous ne laisseront pas celles de nos frères invengées ! Que justice soit faite... Mort aux traîtres !

Ils n'attendaient que ça. Leur soif de vengeance était aussi féroce que leur soif de justice. Ils crirent encore une fois la nouvelle maxime, et commencèrent à avancer sur le plateau vermeille, torse bombé et mâchoire serrée.

Milo releva le menton, le visage sévère. Il était fière de cet effet, mais la bataille n'en était pas gagnée pour autant. Il se retourna et interpella ses hommes par dessus le vacarme. Il leur parla de telle sorte à ce que les autres ne les entendent pas.

-Le temps que nous arrivions, j'aimerais que vous preniez les devants et libéreriez les survivants maintenus captifs. Je peux compter sur vous ?

La minuscule troupe hocha la tête et partit au pas de course vers l'horizon, sans la moindre hésitation.

 


 

 

 

 

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Commentaires (1)

1. Vanessa 18/06/2015

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