II : Soldat

Soldat

Peut-être Milo était-il partit trop vite. Peut-être aurait-il dû réfléchir un peu plus avant de se décider.

Le jeune homme se retrouvait à voyager en plein hiver, sans carte, sans vivre et sans idée de la direction qu'il devait prendre. Il avait quitté la ville en empruntant le chemin que les gardes avait pris en venant chercher le forgeron, mais se retrouvait sur un terrain qu'il ne connaissait absolument pas. Il n'était jamais sortit du village avant ce jour.

Il regarda tout autour de lui, cherchant en vain la route ensevelit sous la neige. Il n'aurait jamais cru que le monde puisse être aussi grand aux portes même de son village, qui lui semblait maintenant minuscule. La plaine blanche semblait s'étendre à l'infini devant lui. Dans son dos, le village était construit au pied d'une colline où la forêt noire s'élevait en pics menaçants.

Il ne pouvait pas rester là, où il allait geler sur place. Il prit une profonde inspiration et marcha droit devant lui. Ses pas s'enfonçaient dans la neige et il peinait à avancer. Alors qu'il marchait depuis une bonne heure déjà, il se retourna pour voir où il se trouvait par rapport à son village, seul point de repère qu'il avait. Celui-ci était beaucoup plus près que ce qu'il avait imaginé, ce qui le déconcerta quelque peu. Il était certain d'avoir avancer bien plus que ça pourtant !

Découragé, il regarda au dessus de lui. Le ciel s'était calmé et les flocons ne tombaient plus. Un miracle dans cette aventure folle qu'il avait entrepris.

Il poussa un profond soupire qui se transforma en buée vers le ciel. Comme une vague lente et silencieuse, sa détermination se fissura. Il n'avait pas pour habitude de se bercer dans la désillusion. Sa sœur lui reprochait parfois de ne pas vivre avec son âge et d'être trop lucide. Et il fallait le dire : seule la mort l'attendait là-bas.

Pauvre fou... Pensait-il vraiment pouvoir revenir ici un jour ? Il ne connaissait rien à la guerre. Rien aux armes. Encore moins à leur maniement. Il savait chasser un matou de son jardin, pas un Volare de son royaume !

L'angoisse monta lentement en Milo, lui serrant le ventre à l'en rendre pâle comme la neige. Il marchait vers sa mort, c'était évident. La guerre... Mais qu'est-ce qu'il racontait ? Encore fallait-il la rejoindre, cette guerre ! Et c'était plutôt mal partit.

Le jeune homme baissa la tête et ferma les yeux, combattant intérieurement ce sombre démon qui parlait là dans son crâne. Il pensa à sa mère grelottant sous sa couverture. À sa sœur alitée à l'étage. Il n'avait pas le droit de les abandonner. Il ne pouvait peut pas sauver le Royaume ? Certainement. Mais il pouvait les sauver elles. Il en avait même le devoir.

Il n'avait pas le droit d'abandonner. Pas le droit de flancher. Et il ne le ferait pas.

Milo serra les poings, chassant tous ses doutes et ses angoisses dans le coin le plus reculé de sa tête. Il n'avait pas le temps de se demander s'il survivrait, il fallait survivre. Et ça commençait dès maintenant, en trouvant une piste praticable pour atteindre la capitale.

En rouvrant les yeux, il tourna son regard vers la droite, regardant plus précisément l'horizon. N'y voyant que la forêt sombre et lointaine, il baissa les yeux et inspecta la neige autour de lui, remarquant une étrange ombre linéaire un peu plus loin. Surpris, il s'en approcha. Il s'agissait de traces laissées par une roue. À bien y regarder, l'empreinte continue filait vers l'horizon, zigzagant parfois comme si elle avait suivit une route tortueuse invisible.

Il n'en fallu pas plus pour regonfler le courage de Milo. Le démon était loin, très loin à présent. Il réajusta son sac sur son épaule et décida de marcher sur cette trace, la suivant de tout son long. Le véhicule avait écrasé la neige sur son passage, permettant au jeune homme de ne plus s'y enfoncer et d'avancer plus vite.

A présent, il ne voyait plus même son village derrière lui. Il avait marché sans relâche toute la journée durant, suivant inlassablement son mystérieux véhicule. Il était fatigué mais avait trop peur de geler dans le paysage pour s'arrêter. Il sortit néanmoins la boussole de son père, se trouvant une occupation tout en marchant. Comme il se concentrait sur l'étrange objet, sa marche ralentit et il pu souffler un peu.

Une aiguille tremblait en pointant délibérément un point à sa gauche. Il fronça les sourcils, regardant ce qu'elle pointait. Il ne vit absolument rien. Il grommela quelques interrogations, surpris qu'on lui montre un endroit où rien ne se trouvait.

Il essaya ensuite de faire tourner l'aiguille, tapotant l'écran de verre. Il secoua le rond de bois, sans résultat. L'aiguille se remettait toujours à gauche. Milo poussa un soupir, résigné. À quoi pouvait bien servir un objet qui ne montrait rien ? Puis une idée lui vint. Les gens lui avaient raconté plus d'une histoire à propos de la magie. Des hommes et des femmes étaient soit disant capable de faire apparaître et disparaître des choses. Ils avaient souvent des objets avec eux qui faisaient aussi des miracles, si on savait les utiliser.

Le jeune homme regarda partout autour de lui pour vérifier qu'il était seul. Il s'arrêta et amena la boussole jusque devant son visage, lui parlant comme à un être vivant :

-Montres moi le chemin de la capitale...

Un légère bourrasque agita les mèches de ses cheveux. Pendant quelques secondes où le temps semblait figé, Milo sentit que le froid se faisait plus intense. Il regarda une fois encore autour de lui et fixa le cadrant de verre. La flèche ne bougea pas d'un pouce.

Agacé, il se sentit bête d'avoir cru à ces sornettes pour enfants. Il repris sa marche, enfermant la boussole dans son poing, vexé de s'être ainsi ridiculisé.

Les traces formèrent un coude devant lui, et il accélérait le pas. Lorsqu'il releva le regard, il vit une forme noire au loin. Il était arrivé à un village.

Il oublia instantanément toute autre chose, rangea la boussole pour courir vers les quelques maisons recouvertes de neige.

Il se retrouva très vite à l'entrée du bourg, essoufflé. Prenant appuie sur ses genoux, il repris son souffle quelques instants avant de se relever. Le village était à la fois identique et différent au sien. Les rues n'étaient pas les mêmes, mais les maisons étaient en tout points identiques. Face à lui, une minuscule place centrale était aussi vide que la plaine qu'il venait de quitter. Plus en arrière de celle-ci, Milo fut surpris de voir les chemins déblayés, noirs de terre, sans un flocon. En s'approchant de cet étrange lieu, il comprit : cette partie du village était construite sous le couvert d'immense arbres qui la protégeait des averses.

Quand Milo fit demi-tour pour retourner sur la place centrale, il tomba nez-à-nez avec un jeune garçon qui le regardait drôlement. Surpris, il leva la main en signe de salut.

-...Bonjour ! Dit-il a l'adresse de l'inconnu.

Ce dernier, à plusieurs mètres, ne bougea pas. Milo continua, faisant un pas en avant.

-Excusez moi, mais je cherche la capitale... !

Derechef, le gamin se détendit. Il s'avança à pas de loup vers le jeune homme et le salua à son tour.

-C'est rare de croiser des voyageurs par ici, s'excusa-t-il.

-J'imagine. Nous n'en avons jamais non plus dans mon village...

-D'où venez-vous ? S'intéressa alors le jeune garçon.

-De Ker, un peu plus loin par ici...

Il pointa vaguement la direction d'où il venait.

-Ça fait une sacrée trotte pour être arrivé ici ! S'exclama l'autre, impressionné.

-Je ne me rend pas bien compte, c'est la première fois que je voyage. Je n'ai pas de carte non plus...

L'inconnu fronça les sourcils.

-Comment as-tu trouvé ton chemin dans ce cas ?

-J'ai suivis des traces de roues qui menaient là.

-Oh, je vois... il s'agit sûrement des gardes... Ils sont partit il n'y a pas une heure. Je croyais que tu étais l'un d'eux.

Tout en parlant, les deux descendaient vers la place centrale, lentement.

-Ah ? Pourquoi être si méfiant dans ce cas ?

L'autre garda le silence, l'air sombre. Il s'arrêta près d'un banc au centre de la place.

-Ils sont venus recruter. Ils manquent d'hommes dans l'armée...

-Je voyage dans ce but, sourit alors Milo.

Le garçon lui lança un drôle de regard.

-Mais pourquoi veux-tu t'engager ? Tu sais que tu risques de mourir ?

-Oui, je le sais très bien. Je n'ai plus de travail depuis que le Roy a appelé les artisans à lui et je dois subvenir aux besoins de ma famille. Je n'ai pas vraiment le choix...

L'autre garda le silence, l'air toujours aussi sombre.

-Mon frère m'a dit la même chose. Il est partit avec les gardes tout à l'heure. Mère dit qu'on ne le reverra certainement jamais.

Milo soupira, peiné pour lui. Sa mère pensait-elle la même chose de lui ?

Le silence s'installa entre eux, avant que le plus jeune ne se reprenne d'un coup, s'exclamant :

-Désolé, je parle de trop ! La nuit approche et les voyages nocturnes sont très dangereux ces temps-ci... On a pas grand chose, mais je pense que mère sera ravie de t'accueillir.

-C'est très aimable mais ce n'est pas la peine. Je comptes arriver à la capitale le plus tôt possible...

-Tu risque de mourir de froid avant de l'atteindre si tu voyage de nuit. Ce serait idiot...

Milo opina quelques secondes avant de céder finalement, se faisant conduire par ce jeune inconnu. Sa maison se trouvait sous le couvert des arbres, un peu plus loin. Juste avant d'entrer, l'autre se retourna vers le voyageur et lui dit :

-Au fait, je m'appelle Théodore.

-Milo, enchanté, répondit-il avec un sourire.

Puis il ouvrit la porte. La maison était de taille assez modeste, légèrement plus spacieuse que celle de Milo. Un feu crépitait dans une cheminée et une dame se trouvait devant, recouverte d'une grande couverture sombre. Elle avait les mains levées pour les réchauffer. Lorsqu'elle entendit la porte, elle se retourna pour accueillir son fils.

-Théodore, te voilà enfin... rentres vite, la maison va refroidir autrement.

-Mère, j'amène un invité. C'est un voyageur que j'ai rencontré au village, il vient de Ker !

Surprise, la femme se releva et remis sa couverture sur ses épaules, ajustant maladroitement sa tenue.

-Ah... Bonsoir, dit-elle.

Milo la salua poliment.

-Il peut rester ici cette nuit ? Demanda alors Théodore en s'approchant de sa mère.

-Bien sûr, vous êtes le bienvenue ! Le voyage à du être fatiguant...

Elle semblait sincère mais le jeune homme ne voulait pas peser sur leur maisonnée.

-Merci beaucoup ma dame, je partirais tôt demain matin je vous promet...

Elle sourit, amusée. Une expression qui se faisait rare ces derniers temps.

-N'ayez aucune crainte, nous n'avons pas grand chose mais c'est avec plaisir que je vous accueille.

Elle se tourna vers Théodore et lui indiqua l'étage du doigt.

-Emmène le jusqu'à la chambre de Pavel, puisqu'elle est libre à présent...

Le gamin s'exécuta, et Milo le suivit. Il grimpa silencieusement l'escalier menant à l'étage, et pu poser ses affaires dans une chambre un peu plus spacieuse que la sienne, à Ker. Elle était très simplement meublée, ne gâchant pas l'espace : un lit, une armoire, et un pot de chambre. Une fenêtre donnait sur la plaine gelée, plus en contre bas. Théodore le laissa seul après qu'il se soit débarrassé de son sac, comprenant que le voyageur avait besoin d'intimité. Milo resta quelques secondes devant la vitre à se demander où il partirait le lendemain...

Il se laissa lourdement tomber sur le lit, sa fatigue l'envahissant comme une vague. Il n'aurait pas cru dormir au chaud ce soir... En réalité, il n'avait rien pensé du tout. Il était partit un peu précipitamment, sur un coup de tête et n'avais pas songer ni au comment, ni aux conséquences.

Il se redressa, s'appuyant sur ses coudes, et regardait la chambre tout autour de lui. Elle appartenait sûrement au frère de Théodore, celui qui était partit s'engager. Il songea à sa propre chambre, désormais vide. Pourrait-il dormir de nouveau dans son lit, un jour ?

Il poussa un bref soupire, refusant de se laisser abattre. Il allait s'engager et se battre. Il était trop tard pour songer à faire marche arrière de toutes manières.

Il entendit un coup discret contre la porte, puis la voix de Théodore l'invitant à descendre. Il se releva d'un bond pour s'exécuter, sentant une étrange odeur.

La mère était en train de faire cuire quelque chose dans de l'eau, au dessus du feu de la cheminée et Milo se maudit intérieurement de les obliger à sortir quelque chose à manger à cette période de famine.

-Vous voilà ? Remarqua-t-elle lorsqu'elle vit son fils venir à son coté.

-Ce n'est pas la peine, je ne mangerais pas... Tenta bien Milo, gêné.

-Ne vous faites pas de soucis, ce sont des racines. Nous en avons un peu partout grâce à la forêt... Ce n'est pas grand chose mais ça permet de stopper la sensation de faim.

Théodore se tourna vers Milo, une assiette à la main.

-Le goût est un peu bizarre mais on s'y fait vite tu verras...

Il tendit sa gamelle, et la mère y déposa d'étrange branches souples et blanches. Elle fit de même avec celle du jeune homme, et les invita à s'installer sur une petite table.

Le goût était très étrange en effet, mais c'était tout à fait mangeable. De toute manière, il n'avait rien avaler depuis trop de temps pour laisser cette occasion se défiler. Comme la mère l'avait dit, la sensation de faim fut très vite oubliée de l'estomac. S'en était presque magique.

-Si ce n'est pas indiscret, où allez-vous à cette période de l'année ? Questionna la femme.

-À la capitale, ma dame. Je vais prêter allégeance au Roy et m'engager...

Les deux hôtes gardèrent le silence, perdant tout sourire. La femme releva alors la tête et regarda l'inconnu, l'air méfiante.

-Quel âge avez-vous ? Demanda-t-elle.

-Bientôt dix-sept ans.

Elle soupira.

-Mon fils aîné en a eut seize le mois dernier. Le Roy emploie des enfants pour des querelles d'adultes... Ne le prenez pas mal surtout, ce n'est pas le but.

Il fit un signe de la tête pour lui indiquer qu'il avait compris.

-Le front manque d'hommes, dit-il simplement.

-La guerre manque de sens, répliqua-t-elle doucement. Je suppose que vous avez encore votre mère ?

-En effet. J'ai aussi une sœur, qui est malade. L'armée est le seul moyen pour les garder saines et sauves.

-Je comprends... C'est noble de votre part de vous sacrifier ainsi.

Surpris, il ne répondit pas. Il n'avait pas envisager les choses dans ce sens.

Après un court silence, la femme changea de sujet pour détendre l'atmosphère :

-Les routes sont toutes recouvertes, comment allez-vous faire pour retrouver votre chemin ?

Penauds, il murmura :

-Je n'en ai pas la moindre idée. Je ne sais pas même quelle direction prendre ni quelle distance je dois parcourir...

-Si ce n'est que ça, attendez !

Elle se leva et alla chercher quelque chose dans une autre pièce. Elle ramena une carte qu'elle déplia sur la table.

-Voyez-vous... Ker est là. Vous êtes ici actuellement.

Tout en s'expliquant, elle pointait du doigts les lieux sur la carte.

-...Il y a une route qui mène directement à la capitale mais vous n'y trouverez aucune escale possible.

Elle traça la route en question et il n'y avait en effet pas âme qui vivent à moins de milles lieues.

-Vous pourrez autrement prendre la route habituelle, mais votre voyage sera rallongé...

-Combien de temps environ pour la route directe ?

Elle soupira, réfléchissant.

-Je dirais deux jours. Un si vous marchez vite.

-Parfait. Je ne dois pas perdre de temps...

-Le problème de cette route est qu'elle traverse un pan de la Forêt. Même les gardes l'évitent...

La Forêt, territoire inexploré s'étendant au Nord du pays, était un lieu à la réputation mystérieuse et inquiétante. Beaucoup avaient essayer de la parcourir, mais personne n'en était jamais ressortit. Aucun enfant du Royaume n'était inconnu aux légendes qui courraient à propos de créatures monstrueuses habitants les bois et dévorant quiconque y entrait.

-En effet... Murmura le voyageur, réfléchissant à toute vitesse. Mais je ne peux pas me permettre de perdre plus de temps. Je dois passer par là.

La femme n'insista pas, se rasseyant doucement sur sa chaise.

-Il y a un autre soucis. Comme personne ne passe par là, il n'y a pas de route précise. J'ai entendu dire qu'un sentier existait, mais ce ne sont que des rumeurs.

-J'ai une boussole, tenta l'intéressé.

-Ah ? Ça change beaucoup de chose ! Montrez la moi...

Milo s'exécuta et alla chercher l'objet dans la chambre. Quelques minutes plus tard, il revint à table avec l'outil en main. Théodore retint un sifflement d'admiration en la voyant.

-C'est rare d'en trouver en si bon état ! S'exclama-t-il en la dévorant des yeux.

Sa mère acquiesça et tendit la main. Milo lui remis la boussole et elle la posa doucement sur le plan, à coté du village où ils se trouvaient.

-À partir de ce point, vous devrez suivre le nord-est et vous tenir au cap à tout moment. Ce sera le moyen le plus court pour arriver à la capitale.

Elle tourna le cadran pour que la flèche corresponde avec un N gravé sur le contour de bois. Puis de son doigt, elle vint tapoter un point entre le N et le E. L'utilisation de la boussole s'éclaira quelque peu dans l'esprit de Milo, surpris de voir que la femme savait s'en servir.

Elle lui donna encore quelques indications puis referma la carte. Elle alla la ranger et finit son repas. La nuit tomba très vite par la suite et Milo s'effondra sur le lit, profitant de cette chance qui lui était offert pour dormir confortablement.

Le jeune homme se réveilla juste avant l'aube. Son travail à la forge lui avait fait prendre ce rythme matinal très tôt. Rythme qui ne le quittait plus depuis.

Il se leva et enfila sa chemise, frissonnant. Il n'y avait aucun bruit dans la maison et il se doutait que ses habitants dormaient encore.

Il descendit silencieusement à l'étage et s'approcha de la cheminée où le feu mourrait doucement. Il y récupéra ses chaussures et les enfila, heureux de les retrouvée chaudes et sèches.

Il aurait voulu remercier la famille de l'avoir ainsi accueillis mais n'osais pas les réveiller.

Alors qu'il balançait son sac sur son épaule, prêt à partir, il entendit quelqu'un descendre l'escalier.

Théodore, encore un peu endormit, s'approcha à pas de loup.

-Tu t'en vas déjà ? Demanda-t-il, surpris.

-Oui, je ne dois pas perdre de temps...

-Je comprends...

Il marqua une pause, hésitant. Il regarda l'escalier derrière lui puis se retourna vers le voyageur.

-Attends moi ici, je reviens tout de suite... !

L'enfant fila à l'étage, sautant les marches par volée de quatre sans faire le moindre bruit. Milo tendit l'oreille et entendit une porte s'ouvrir et se refermer discrètement. Puis Théodore réapparut , dévalant les marches en sens inverse. Il tenait quelque chose dans ses mains et le tendit à Milo.

-Qu'est-ce que c'est ? Questionna l'étonné.

-Est-ce que tu pourrais donner ceci à Pavel... ? Si tu le vois là-bas, chez le Roy...

Il ouvrit ses doigts et une cordelette de cuir en tomba. Il referma très vite le poing pour qu'elle ne tombe pas à terre. Y pendait une minuscule plume blanche enfilée sur une perle sanguine et un étrange anneau de métal. Tout en le prenant, Milo demanda :

-Qu'est-ce que c'est ?

-Mon porte bonheur. C'est pour qu'il revienne un jour... Je lui aurais bien donné moi-même, mais il est partit sans dire au revoir.

Milo fit la grimace intérieurement. Lui non plus n'avais pas prévenu sa mère et sa sœur...

-Comptes sur moi, je lui donnerais si je le croise, le rassura-t-il.

Milo passa sa main dans les cheveux de Théodore pour les ébouriffer gentiment. Ce gamin l'attendrissait, quoi qu'il en dise.

Théodore retrouva le sourire et le remercia. Puis il lui souhaita bon voyage et Milo partit.

Alors qu'il sortait du village, l'aube se leva. La neige scintilla faiblement autour de lui et pour la première fois, Milo trouva l'hiver jolie.

Il se dirigea ensuite vers la forêt qui bordait le village et sortit sa boussole. Reproduisant les mêmes gestes que la femme, il prit la direction qu'elle lui avait indiqué. Il s'enfonça sous le couvert des arbres, ses bottes tapant contre la terre et non plus contre la glace.

Il avançait plutôt vite, à la fois pressé d'arriver et pressé de quitter cet endroit mystérieux. Le bois en lui même n'avait rien de spécial... Les arbres y étaient grands et imposants. Leur cime se trouvait très haut, ce qui permettait une vision très claires des alentours. Milo ne savait pas vraiment s'il avait recommencer à neiger car les branches recouvraient la moindre passerelle de ciel au dessus de sa tête. Pour autant, la température restait très basse...

Après une petite heure de marche, le jeune homme tomba sur un minuscule sentier. La terre était comme tassée à cet endroit et sillonnait entre les arbres tel un ruisseau. Surpris, il s'engagea dessus, abandonnant son inspection continuel de la boussole. Il suivit le sentier un long moment. Si long que les arbres étaient de plus en plus haut lui semblait-il, et de plus en plus étouffants. Il s'enfonçait très nettement dans la Forêt.

Devant lui, le chemin ne cessait de serpenter entre les troncs, contournant les racines, disparaissant à l'angle d'arbres immenses. Il douta lorsqu'il vit un arbre qui lui sembla étrange : son écorce étaient sillonnée de raies ondulées, formant comme un étrange symbole. Milo fronça les sourcils et s'approcha, méfiant. Du bout des doigts, il suivit les rainures. Conscient que ce n'était pas normal, il sortait sa boussole de son sac et vérifiait la direction qu'il suivait depuis quelques heures. L'aiguille tournait sans s'arrêter, folle.

Un bruit derrière lui le fit sursauter. Il se retourna brusquement, regardant partout autour de lui. Il avait peur, mais son calme héréditaire lui interdisait de céder à la panique.

Juste en face de lui, sur une partie du sentier qui lui était caché, il entendit de nouveau le bruit. Milo s'écarta derechef du chemin et vint se cacher derrière un arbre, jetant discrètement un coup d'oeil vers l'origine du bruit.

Les bruits se firent plus fort, petit à petit, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il s'agissait d'un cheval lancé au galop. L'animal passa d'ailleurs à toute vitesse, dans le sens inverse de celui de la marche du jeune homme. Il eut à peine le temps de voir qu'il s'agissait en réalité d'un cerf roux. Milo expira un grand coup, encore surpris de cette apparition si soudaine.

Il regarda dans la direction qu'avait pris l'animal mais ne le vit plus. Il devait être loin à l'heure qu'il était...

Milo regarda une seconde fois sa boussole, et la flèche était de nouveau parfaitement fixe. Il en venait même à douter de l'avoir vue tourner... Il était si fatigué de marcher dans ce paysage monotone... !

Il reprit donc son chemin, remarquant au passage que le sentier allait plus vers le Nord que l'Est. Il passa donc le reste de la journée le nez sur sa boussole, s'écartant allègrement du chemin. Alors que la nuit commençait à recouvrir de son manteau les bois autour de lui, Milo sortit enfin du couvert des arbres. En réalité, le soleil était encore présent dans le ciel, mais les arbres étaient trop étouffants pour laisser filtrer la lumière basse qu'il dégageait.

Le jeune homme mis sa main en visière, aveuglé par le couché de soleil. Un peu plus à sa droite, une masse noire s'élevait fièrement vers le ciel. Elle était encore loin, mais en pressant le pas Milo était quasiment certain de l'atteindre à la tombée de la nuit. Il se mit donc en marche sans plus attendre, retrouvant l'inconfort d'un sol de neige. Heureusement pour lui, il pu rejoindre une route humides menant aux portes, qui étaient dégagées grâce au passage répétitif des différents voyageurs qui l'empruntait. Plus il avançait, plus la cité lui semblait grande. Son ombre le recouvrait déjà alors qu'il en était encore loin. A plusieurs reprises, des véhicules tirés par des chevaux manquèrent de l'écraser. Pour la première fois depuis le début du voyage, il côtoyait d'autres voyageurs, engageant même la conversation avec certains d'entre eux. Il rencontra deux autres hommes, un assez vieux, l'autre plus jeune que lui, allant s'engager eux aussi.

Ils rentrèrent tous trois en même temps dans la ville, s'émerveillant devant les routes pavées et la densité de population qui s'y baladait. Les maisons étaient de pierre et de briques. Les rue était larges et bordées d'innombrables animations. Mais dans toute cette agitation, une chose ne changeait pas : les gens avaient tous le visage maigrit et fatigué. C'était peut-être moins visible ici, mais la famine sévissait même à la capitale.

Alors que le plus jeune des trois ne tenait pas en place, allant courir à droite et à gauche pour en voir le plus possible, le plus vieux semblait se désintéressé totalement de la grandeur qui l'entourait. Enfin, Milo s'émerveillait intérieurement, ne laissant rien filtrer de ses émotions comme à son habitude.

Ils arrivaient très vite au château, guidé par les passants qui prenaient le temps de leur répondre.

Ils montaient une longue côte dont ils ne voyaient pas le bout, la ville étant bâtie sur une colline, quand enfin ils le virent : le château du Roy était aussi imposant que magnifique. Les colonnes blanches s'élevaient en torsades vers le ciel pour soutenir une voûte ouvragée de dentelles d'or. Les fenêtres étaient des rosaces éclatante de couleur et de beauté. Les créneaux, des dents d'aciers dressées et acérées. Les portes, des marqueteries époustouflantes de précision et de détails. Les murs eux-même étaient creusés pour devenir la scène de batailles et de couronnement de pierre.

De quoi intimider n'importe qui. Le jeune resta bouche bée devant ce spectacle. Même le vieil homme dû s'arrêter pour admirer la bâtisse, tout comme Milo, qui n'en croyait pas ses yeux.

Un garde les intercepta alors qu'ils s'approchaient des grilles, levant une main dans leur direction pour les arrêter.

-Halte ! Que voulez-vous ?

-Nous venons voir le Roy pour nous engager, répondit simplement le plus vieux.

Le garde baissa sa main et les regarda de la tête aux pieds avant de se pousser pour les laisser passer.

-Le bâtiment à droite, indiqua-t-il brièvement, reprenant son poste.

Caché par la magnificence du palais, un mur flanqué d'une grande porte sombre semblait caché un terrain isolé. Dans le même style architectural, il semblait de taille ridicule posé ainsi à coté du château... Milo comprit cependant très vite qu'il n'en était rien : la caserne était très grande. C'était bien le château qui était gigantesque.

Un homme leur fit signe de le suivre et il leur fit passer les portes. Ils suivaient un long chemin de graviers blancs, ce qui leur donnait un aperçu de la caserne : de nombreux petits bâtiments étaient parsemés à travers un immense terrain acculé contre une forêt et le castel.

Comme le plus jeune des trois le questionnait, il expliqua de mauvaise grâce qu'il s'agissait jadis du quartier des gardes, Le plus grand bâtiment, tout au fond, servait jadis au conseil martial du Roy. Les troupes du palais y trouvait leur armurerie et leur écurie. Depuis que la guerre avait été déclarée, ce lieu avait connu une seconde jeunesse en accueillant et en entraînant toute les nouvelles recrues avant qu'elles ne soient envoyée au front. Le Roy lui-même venait soit disant encourager les troupes avant qu'elles ne partent.

Le petit groupe marcha un long moment après avoir passer les portes, et petit à petit un bruit incessant de conversation, de rires, d'ordres aboyés et d'épée qui s'entre-choquent les accueillirent. L'homme, à la fin de ses explications, leur pointa une direction du doigt, avant de revenir sur ses pas et de les laisser planter là en plein milieu de la cours. Il leur avait montrer une deuxième porte, un peu plus loin, ouvrant sur une bâtisse tout en long.

Les trois hommes passèrent la nouvelle porte, et Milo fut assourdit par le boucan qui régnait là. Tous les bruits de fond venaient visiblement d'ici... S'en était étourdissant.

Une garde assis un peu plus loin derrière une immense table de bois les interpellait.

-Venez par ici !

Ils s'exécutaient.

-Prenez chacun ce papier et revenez me voir une fois que ce sera finit... Allé, un peu vite s'il vous plaît !

Il leur tendit les parchemins en question, montrant d'un geste vague des plume et de l'encre un peu plus loin. Il s'agissait de parchemins destinés à identifier les volontaires. On y demandait leur prénom, nom, date de naissance, âge qu'il avait le jour où ils se sont présenté.

Milo alla s'asseoir pour prendre le temps de remplir correctement le document. Lorsqu'il termina de tout renseigner, il avisa un espace laisser libre en bas à gauche. De très petites lettres indiquaient que si le sceaux martial était imposé à cet endroit, cela signifiait que le soldat en question était décédé. Le jeune homme serra les dents en lisant les caractères, son angoisse remontant un peu au fond de lui.

Il se releva, le regard dur, et tendit le papier au garde, qui le reprit sans un regard, las. Il lui sortit alors une bourse derrière lui et y compta dix pièces d'argent qu'il déposa bruyamment sur la table.

-Et de dix... Voilà, bienvenue en enfers petit, dit-il d'un ton neutre.

Il lui indiqua où aller ensuite puis se désintéressa de lui. Milo attrapa les pièces et les fourra dans sa poche avant de s'en aller.

Il regardait partout autour de lui, ne sachant pas trop où il devait se rendre. Des soldats faisant leur ronde habituelle le virent en train de piétiner en regardant tout autour de lui, l'air perdu.

-Hey, toi là ! Le gamin !

Milo les regarda, un peu surpris.

-Qu'est-ce que tu fabriques ici ? La caserne est interdite aux visiteurs.

Ils s'approchèrent de lui pour le toiser avec dureté.

-Mais... Je viens de m'engager, plaida Milo.

Les deux gardes se regardèrent, partagé entre surprise et peine. Ils parlèrent alors entre eux, à voix basse, mais Milo entendait tout.

-Ils acceptent même des enfants maintenant... ?

-Il faut bien croire. Bon, tu viens d'arriver je suppose ? Reprit le second à l'adresse du jeune homme.

-Oui, monsieur.

Le premier fit la grimace.

-Pas de ça ici. Monsieur, tout ça... Réfère toi aux barrettes de grade. C'est très important. Nous ça va, nous ne sommes que des soldats donc tu ne rajoute rien. Mais si tu rencontre un sergent, ou pire... Il vaut mieux tenir ta langue dans ce genre de cas en fait.

-Vous apprendrez très vite à reconnaître toutes ces décorations de toutes manières. Vous n'êtes plus très loin d'être au complet et de commencer sérieusement votre apprentissage.

L'autre eut un sourire narquois pour son compagnon. Ils avaient visiblement du temps à perdre et l'envie de papoter ces deux là...

-Oui enfin apprentissage, c'est un bien grand mot... On va juste vous donner bonne figure devant le peuple. Mais une fois devant l'ennemi...

-Sylvain ! Tiens ta langue toi aussi. Il est nouveau, faut pas l'effrayer.

Coupant court aux commérages des deux gardes, Milo les interrompu d'une voix posée :

-Vous pourriez m'indiquer où se trouvent les dortoirs ? On m'a dit de m'y présenter.

Comme un seul homme, ils se tournèrent vers la droite et pointèrent une porte lointaine.

-C'est juste là. Te perds pas en chemin, gamin !

L'autre ria à la blague et ils reprirent leur travail sans prêtez la moindre attention à Milo. Celui-ci poussa un bref soupire et se dirigea vers la porte en question, espérant qu'ils ne s'étaient pas moquer de lui.

Il avançait dans un long couloir sombre qui d'un coup s'ouvrit à sa gauche sur une grande salle très éclairée. Y était alignées des tables de bois aussi longues que la pièce, flanquée de bancs de part et autre des meubles. Quelques hommes étaient parsemés à travers toute la salle, assis tranquillement pour boire ou pour manger. Un petit groupe tout au fond à droite hurlait de rire alors qu'un soldat se tenait debout sur la table, une chope sur la tête. La salle résonnait et amplifiait affreusement leur rires et leur cris...

Milo passa son chemin et atteignit enfin la porte des dortoirs. Il posa sa main sur le bois et poussa. Il découvrit une pièce aussi grande que le réfectoire où une infinité de lit de camp s'entassaient les uns contre les autres. Beaucoup étaient déjà pris et les ronflements étaient presque aussi assourdissant que la bande d'ivrogne qu'il venait de quitter. Réussir à dormir ne serait pas une mince affaire dans tout ce boucan...

Des pas légers et pressés s'arrêtèrent à sa droite, et il tourna la tête pour voir qui était là. Il ne vit personne directement, et dû baisser les yeux pour tomber sur une femme au visage creuser par la maigreur. À bien y regarder, elle était à peine plus agée que lui, bien qu'elle soit plus petite de taille.

-Bonsoir, chuchota-t-elle simple avec un maigre sourire.

Milo pensait que sa discrétion était bien vaine avec le bruit qui régnait ici.

La fille portait une robe simple et claire aux manches mi-longue. Une tablier blanc-jaune trop grand pour elle serrait sa taille affreusement mince, et un tissu de même couleur recouvrait ses cheveux.

Il la salua de la tête, respectant son effort de discrétion. Elle tourna les talons et lui fit signe de la suivre. Il avait l'impression d'être un géant à coté d'un enfant.

Elle le fit zigzaguer entre les lits pendant un petit moment, avant de lui en désigner un de libre. Elle s'excusa d'une petite révérence et partit se poster de nouveau à l'entrée du dortoir.

Le jeune homme posa son sac au pied de son lit, et retira sa cape de voyage. Il rechignait à se déshabiller en présence d'une femme, aussi lointaine soit-elle dans la pièce. Il retira sa chemise de mauvaise grâce, délaça ses chaussures, et plaça le tout près de son sac. Il refusa néanmoins d'enlever son pantalon, se couchant ainsi à moitié dénudé. Il mis ses bras derrière sa tête et ferma les yeux, tâchant de s'habituer aux bruits qui l'entouraient. Il cru entendre des gloussements de femmes, mais ne rouvrit pas les paupières pour savoir s'ils lui étaient destinés.

Le sommeil fut très long à venir. Mais la fatigue de Milo était telle qu'il vint, à un moment.

Milo ouvrit les yeux et se demanda quelques instants où il était. L'habituel plafond de sa chambre était remplacé par celui, gris et lointain, de la caserne. Il se redressa, encore ensommeillé, et passa négligemment sa main dans ses cheveux. Le cris strident d'une trompette le fit sursauter. Tous les autres autour de lui se réveillèrent aussitôt, tirer de leur sommeil par cette même mélodie.

Un garde, près de la porte d'entrée, sonnait sa trompette pour réveiller toutes les recrues à l'aube. Les hommes sortirent de leur lit de camp pour s'habiller, grognons. Une fois sa chansonnette terminée, le garde abaissa son instrument et sortit en silence, bientôt suivis des recrues. Milo suivit le mouvement, se retrouvant dans le réfectoire. Il prit une place, et une vieille dame posa un bol devant lui, avant de le remplir d'une bouillie sans couleur ni odeur. Elle avança d'un pas et recommença machinalement cette opération avec chacun de ses voisins. Sa peau ridée, son dos voûté, ses cheveux blancs, et ses yeux ternes exprimait une grande lassitude chez la dame. Les travaux pour femmes n'étaient pas rares dans le Royaume, mais les hommes avaient pour coutume de ne pas les laisser faire. Une femme qui travaille était un signe soit de pauvreté, soit de veuvage récent. Dans les deux cas, ce n'était jamais bien vu.

Mais Milo n'était pas surpris de voir cette vieille dame, ni la jeune fille des dortoirs. Les temps étaient durs pour tout le monde. Sa propre sœur avait travaillé, avant de tomber malade.

Il mit la main contre sa poche, vérifiant la présence des dix pièces d'argent versées par le garde la veille. Elles étaient toujours là, heureusement. Il interpella une femme qui servait la table derrière lui et lui demanda poliment où trouver un coursier. Elle lui répondit d'une voix monotone que du papier et de l'encre était à la disposition des recrues dans la salle d'étude. Pour le coursier, il lui faudrait revenir à l'entrée de la caserne. Alors qu'elle tournait les talons pour se remettre à son travail, le voisin de Milo lui fit du coude.

-Tu es nouveau toi, non ? Lui demanda l'homme.

Il était plus âgé que lui. Peut-être vingt-trois, vingt-quatre ans. Sa figure tout en long était flanquée d'un menton volontaire surmonté par deux joues plates et rêches. Son nez était plutôt long et fin. Sa peau pâle contrastait étrangement avec ses cheveux mi longs et ses sourcils noirs.

-Je suis arrivé hier soir, oui.

L'homme leva une main vers Milo et découvrit un bras presque squelettique.

-Locian. Je suis là depuis trois jours.

Le jeune homme attrapa la main qu'on lui tendait, la serrant.

-Milo, répondit-il brièvement.

-Et bien, « Milo », je vais t'apprendre un truc...

Attentif, il attendait la suite. Locian rentra la tête dans ses épaules et fila un regard vers la femme qui venait de le renseigner, faisant signe à Milo de s'approcher discrètement.

-Cette fille là, elle a pas l'air comme ça, mais en fait elle est pas méchante. Le vieux lieutenant lui tourne autour depuis qu'elle est arrivé, c'est pour ça qu'elle paraît blasée. Mais en fait c'est une chouette fille ! De l'énergie à revendre, c'est sûr...

Milo n'était pas certain de vouloir comprendre le sourire espiègle de son voisin.

-C'est comme la vieille Gyn. Elle est un peu déprimante au premier abord, mais elle sait des trucs que tu n'oserais même pas demander dans dix ans.

Le jeune homme commençait déjà à reporter son attention sur son bol, ignorant les sous-entendus. Il prit sa cuillère, la plongea dans la soupe étrange, et l'amena jusque devant sa figure pour la renifler. Locian paru se rendre compte qu'il parlait seul, car il lui colla sa main dans le dos dans une grande tape qui renversa le contenu de la cuillère sur la table.

-Tu m'écoutes au moins ? Non parce qu'en fait, ce que je voulais te dire, c'est que la caserne à un pigeonnier. Ça te coûtera moins cher que le coursier. En plus, si tu dis que tu viens de ma part, le vieux te fera une ristourne.

Enfin une information intéressante.

-Et je peux le trouver où, ce pigeonnier ? Demanda Milo.

-Finissons la bouillie de nain, et je t'emmène. Je dois y passer aussi.

Le jeune homme fit la moue, avant d'accepter. Locian lui parla jusqu'à ce qu'ils vident leur écuelle, mais il n'écoutait que d'un oreille distraite. En moins de cinq minutes, son voisin avait réussit à lui servir le prénom et le caractère de chacune des femmes travaillant à la caserne et qu'il avait rencontré (c'est à dire à peu près toutes).

Ils se levèrent finalement, laissant les bols vides derrière eux, et prirent la direction de la cour. Mais plutôt que de suivre le chemin principale en graviers blancs, Locian bifurqua vers la droite et l'entraîna vers un bâtiment gris construit à la lisière de la forêt. De taille plutôt modeste, le second étage présentait un drôle d'espace entre le haut des murs et le toit.

Locian passa la porte en premier et se dirigea directement vers un escalier au fond. Milo prit plus de temps pour analyser son nouvel environnement : la maison était presque vide et assez terne. Un lit défait était tassé dans un coin, ainsi qu'une armoire et un coffre. Une table était renversée contre un mur, inutilisée. Enfin, une bibliothèque croulant sous des livres s'étendait d'un mur à l'autre, à demi-cachée par des sacs de graines massifs dont certains étaient crevés et se répandaient par terre. Le ménage n'avait pas du être fait depuis une éternité car des plumes se mélangeaient aux toiles d'araignées et à la poussière. Même l'escalier faisait délabré.

Milo grimpa les marches deux à deux, débouchant sur un décor tout à fait imprévisible. Quatre poutres soutenait un toit mince, autrement l'étage était entièrement ouvert. Les « murs » étaient en réalité une multitudes de cases pour les pigeons entassées les unes sur les autres. Tout au bout, les boites s'arrêtaient pour laisser apparaître le ciel. Un perpétuel mouvement animait chaque case du pigeonnier, et l'odeur des oiseaux étaient presque insupportable.

Locian parlait déjà avec un homme agenouiller face à une des niches. Ses mains osseuses tenaient doucement un pigeon, lui caressant ses ailes repliées. Lorsque Locian vit Milo, il lui fit un grand signe de la main pour lui dire d'approcher.

Un pigeon changeant de coté failli percuter la tête du jeune homme, qui se baissa au dernier moment pour l'esquiver. Une fois arrivé à hauteur de l'homme, il préféra ne pas se relever de peur de se prendre un autre volatile.

L'homme -le « vieux », selon Locian- portait une grande moustache grisonnante qui lui mangeait la bouche. Sa peau un peu ridée était terne. Mais n'était-ce pas à cause de la saleté ? Deux yeux gris comme le plumage de ses oiseaux brillait d'une passion rare dernièrement.

-Alors, vous voulez envoyer votre paye, c'est bien ça ? Demanda le colombophile.

-Oui... Dix pièces d'argent, compléta Milo.

-Neuf et sept de cuivre, rectifia Locian avec un sourire narquois. Un coursier t'aurais voler une pièce d'argent entière !

Le vieil homme acquiesça silencieusement. Il sortit de sa poche les sept pièces de cuivre et les tendit à Milo, qui les prit en échange de sa paye.

-Neuf pièces, c'est dans les environs de quatre-vingt dix grammes. Si tu ajoute les pièces de cuivre, un pigeon ne suffira pas et il te faudra un coursier. C'est à destination de ? Expliqua-t-il sans regarder Milo, reportant son attention sur le pigeon qu'il replaçait dans sa niche.

-Ker.

Locian siffla.

-Et tu es venu à pied jusqu'ici ?

Milo acquiesça, ce qui coupa toute réplique à Locian.

-J'ai bien un oiseau qui vient de Ker... Là bas. 115.

Le colombophile fit un signe du menton vers les niches à sa gauche, vers le mur ouvert sur l'extérieur.

Le jeune homme regarda dans la direction indiquée, cherchant la niche « 115 », qui se révéla être à hauteur de son crâne. Un gros pigeon gris blanc y dormait paisiblement. Visiblement, peu de gens venait le déranger au quotidien.

-Apportez le moi, je vais accrocher la bourse à sa patte, lui lança le vieil homme un peu plus loin.

Pris de cours, Milo ne su quoi faire. Jamais il n'avait pris d'oiseau dans ses mains. Locian remarqua sa gène et mima le mouvement en silence, de loin. Milo monta ses mains au niveau de la niche, en bol, et prit délicatement l'oiseau pour le décoller de son nid de fortune. Il ne se réveilla même pas, profondément assoupi.

Les plumes chatouillaient les doigts du jeune homme, qui ne pu retenir un petit sourire.

Le colombophile le pressa d'un signe de la main, et Milo dû le rejoindre sur une minuscule table sur laquelle était penché l'homme. Il avait attrapé une étrange fiole où les neuf pièces étaient soigneusement rangées les unes sur les autres. Il ferma le tout avec un minuscule bouchon en liège.

-Plus léger, dit-il brièvement en avisant le regard intrigué de Milo.

Puis il passa une cordelette autour du tube, avant d'attraper une languette de papier et une plume.

-Le nom du destinataire ?

-Guéarim. G, u, é, a, r, i, m, épela-t-il.

L'autre retranscrit les lettres et attacha le papier sur la corde, avant de tendre sa seconde main vers Milo, qui lui remit l'animal.

-Vous pouvez le tenir plus fermement, ça ne lui fera pas mal, continua-t-il.

Lorsque le pigeon fut dans la main de l'homme, il se réveilla enfin. Il se laissa faire lorsque le colombophile lui attacha le paquet à la patte.

-Vous voulez le lancer ? Proposa-t-il une fois son œuvre terminée.

Lui et Locian avait parfaitement compris qu'il s'agissait d'une première pour ce gamin. Autant faire durer le plaisir de la découverte.

Il remit l'animal dans les mains du garçon, qui s'avança vers le mur absent. Milo fixait le ciel bleu, se demandant si ce gros volatile pourrait vraiment faire le lien entre sa famille et lui.

-Allez, lancez le ! L'encouragea l'homme.

Et Milo s'exécuta. Prenant une petite impulsion, il aida l'oiseau à prendre son envol. Le pigeon n'en attendait pas moins, s'élançant vers le ciel, peinant quelques peu au départ à se stabiliser avec sa lourde charge. Bientôt, il disparut dans les plaines qui bordaient la ville.

L'homme parla à voix basse avec Locian, et il lui montra un second pigeon dans les premières niches à l'entrée. La recrue accrocha elle-même un minuscule papier enroulé à la patte de l'oiseau plus sombre et plus mince, avant de se poster à coté de Milo et de l'envoyer tout comme lui dans les airs. Le pigeon battit plusieurs fois des ailes, stagnant en l'air, avant de faire demi-tour et de disparaître dans le ciel au dessus du toit. Il prenait la direction presque opposée à celui de Milo.

-Où l'as-tu envoyé ? Demanda le jeune homme, curieux.

-À Nurdane. J'y ai de la famille.

Il se retourna vers le vieux et lui lança alors :

-Tu mets ça sur mon compte, comme d'habitude ?

L'autre grommela quelque chose qui fut couvert par les battements d'ailes affolés d'un pigeon rêveur.

-Tu as dis ?

-J'ai dis que j'espère que tu le régleras avant de partir au front, ce compte !

Locian ria.

-Bon aller, si ça continue on va être en retard, lança-t-il en invitant Milo à le suivre jusqu'à l'étage inférieur.

Il salua le colombophile de la main et dévala l'escalier comme une furie, réveillant pas mal de pigeons au passage. Milo le suivit plus calmement, répétant le signe de la main à l'adresse du vieux monsieur.

-En retard où ? Questionna-t-il.

-À l'entraînement, pardi ! Tu ne croyais tout de même pas qu'on aurait la vie belle une fois leur fichu documents signés ? Logés, nourris, payés... Tout ça à un prix. Les horaires sont encore très lâches vu que l'escadron n'est pas au complet, mais ça ne sera pas toujours le cas.

Ils avaient rejoint le sentier blanc qui traversait semblait-il toute la caserne. Il le remonta encore un peu plus et bifurqua à droite cette fois-ci, pour rejoindre une bâtisse grise voisine d'un champ de tir. Des hommes s'entraînaient déjà à tirer sur des meules de foin où avaient été grossièrement peintes des croix rouges dégoulinantes. Des épouvantails à tête de citrouilles noires et au corps de planches en bois étaient des cibles plus précises à viser, et donc moins d'hommes s'entraînaient dessus.

À l'intérieur de la bâtisse – qui se révélait être une vaste grange – les sons d'épées en bois qui s'entre choque emplissait tout l'espace, claquant les tympans. Des ordres étaient aboyés par des hommes à la carrure bien plus militaire que les recrues. Des cris étaient poussés lorsque quelqu'un ne parvenait pas à arrêter son coup à temps.

Milo comprit que quelque soit l'endroit où il se trouvait dans la caserne, celui-ci serait obligatoirement bruyant.

Un des « professeurs » vit Locian arriver et il se désintéressa du combat qui se déroulait devant lui.

-Tiens, te voilà enfin. Laisse moi deviner, encore en train d'envoyer tes mots doux à une de tes conquêtes ?

-On ne peut rien vous cacher, Lieutenant, répondit Locian l'air faussement désolé.

-Il faut choisir : soit les femmes, soit les armes. Les deux n'ont jamais fait bon ménage !

-Vous avez parfaitement raison, Lieutenant. Je crois que je vais choisir les femmes... Finit-il en tournant les talons d'un air faussement discret.

-Met toi en place avant de perdre encore plus de temps, le coupa le lieutenant, visiblement habitué au personnage.

Locian dit une grimace exagérée de découragement en allant se mettre en place. Lorsque le lieutenant remarqua la présence de Milo, il le regarda de la tête au pied d'un air dur.

-Qu'est-ce que c'est que ça ? Après le chaud lapin osseux, on nous envoi les gamins et leur ballon ?

-Il est arrivé hier, Lieutenant. Soyez indulgent ! Lui lança Locian un peu plus loin avant de prendre un bâton dans un des tonneaux de rangement et de se mettre en place face à un rondin de bois.

-Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire de ça... ? Tu me rappelle l'autre qui est partit il y a quelques jours. Il devait être encore plus jeune que toi... Bon, tu sais manier une arme ?

-Pas du tout, Lieutenant, répondit franchement Milo.

L'autre poussa un soupire de résignation. Il avait entendu cette réponse beaucoup trop de fois à son goût.

-Bon... Va prendre un bâton et imite ce phénomène, dit-il en désignant Locian, las.

Ce dernier frappait de toutes ses forces contre le rondin, enchaînant des passes plus ou moins habiles. Milo attrapa un bâton dans le même baril que Locian, et s'approcha de l'homme en l'observant silencieusement. Lorsque l'intéressé s'en rendit compte, il arrêta ses frappes et releva le menton d'un air fière.

-Ça t'en bouche un coin, hein ? Mon oncle était escrimeur dans le bourg d'à coté, et professeur particulier à ses heures perdues. Paraît que ça peut-être utile là où on va nous envoyer... Je te montre ?

Milo acquiesça. Locian répéta ses frappes une à une, expliquant parfois la subtilité de tel ou tel coup. Le jeune homme s'appliquait à les refaire un à un, jusqu'à ce qu'il les maîtrise plus ou moins.

-Tu m'as l'air costaud pour un gamin, lança Locian finalement. C'est pas trop mon cas... Moi je frappe de telle sorte à ce que j'ai pas besoin de beaucoup de force pour toucher. Mais toi, tu peux aussi apprendre les techniques de déviation, avec tes épaules !

-De déviation ?

-Oui, ça sert quand tu n'as pas – ou plus – de bouclier. Tu dévies la lame de ton adversaire en donnant un coup pour la contrer. Je fais ça contre un type comme toi, je brise et mon épée, et mon bras. Mais toi... Je penses que tu peux tenter. Viens par là, je vais te montrer.

Ils s'écartèrent du rondin de bois pour se faire face, sous l’œil minutieux du lieutenant qui surveillait de loin le déroulement des entraînements.

-Bon, le principe est simple. Par exemple, imaginons que je frappe vers ta tête comme ceci...

Il mima le mouvement au ralentit, approchant son arme vers la droite de la tête de Milo.

-Tu as juste à frapper avec ta propre épée pour dévier ma lame. Essaie.

Sans vraiment réfléchir, Milo dévia le bâton d'un simple coup perpendiculaire.

-C'est exactement ça. Là, c'est facile puisqu'on y va lentement... Mais dans le feu de l'action, c'est une autre paire de manche. Tu veux essayer ?

-Allons-y, tenta Milo, se prenant au jeu.

-Ne vient pas te plaindre si tu as des bleus !

-C'est réciproque.

Puis Locian attaqua. Il commença par une simple fente latérale, déviée avec facilité par Milo. Locian tenta le coté contro-latéral, mais Milo ne se laissa pas impressionné et dévia une fois encore le bâton. Les coups s'enchaînaient bientôt beaucoup plus vite, jusqu'à ce qu'il n'y ai plus de discontinuité, venant de toutes parts, à toute vitesse. Ni l'un ni l'autre ne retenait plus sa force. C'était devenu un jeu que de toucher son adversaire. Plusieurs fois, Locian feinta et Milo se prit de vilains coups à la hanche, à l'épaule, et même un au visage.

Les deux recrues commençaient finalement à fatiguer, et après une longue série de coups où même les feintes ne trompaient plus son adversaire, Locian voulu en finir. Il frappa vers les jambes de Milo pour le faucher, mais celui-ci esquiva en faisant un bond vers l'arrière. Déséquilibré à l'arrivé de son saut, le jeune homme était vulnérable au prochain coup. Locian laissa Milo tomber par terre mais ne frappa pas. Il avait déjà gagné.

-C'est pas facile... S'étonna Milo en regardant les armes d'entraînement.

-Qui a dit que ça l'était ?

Milo eut un faible sourire avant d'accepter la main de son ami pour l'aider à se relever.

-Tu t'es bien débrouillé, pour un débutant ! Le rassura Locian. Il n'empêche que tu manques cruellement de technique.

-Merci, répondit simplement Milo.

-Mais c'est pas un compliment... ! S'exclama l'homme, amusé.

Milo n'aurait jamais pu croire que manier une épée était plus difficile que de la forger. Les jours qui suivirent le lui montrèrent bien pourtant. L'entraînement à l'arc ne l'ayant pas charmé plus que cela, le jeune homme avait presque exclusivement concentré son attention sur la joute avec son ami. Chaque jour, son niveau s'améliorait un peu plus, et ses bleus étaient un peu plus étendus. D'autres recrues étaient venu l'affronter, mais elles ne repartaient pas toutes victorieuses. Locian avait même finit par lui dire « qu'il n'était pas un as à l'épée, mais il n'était pas non plus un manchot. », ce qui se révélait être rassurant.

Ce qui était jusqu'alors une pratique inconnue et dangereuse aux yeux de Milo devenait un enseignement utile pour la suite. Le jeune homme se sentait plus confiant, et le démon qui lui prédisait une mort lente et impuissante sur un champ de bataille se taisait peu à peu dans son crâne.

Les nuits lui semblaient plus douces.

 

 

Le onzième matin de Milo à la caserne ne fut pas le même. Le clairon chanta bien sa mélodie matinale, mais plutôt que de se diriger à l'entraînement après un petit-déjeuné plus bruyant que jamais, un lieutenant fit le silence dans la salle.

 

-Recrues ! Le temps est venu. Hier nous sont parvenu les dernières recrues attendues pour boucler ce bataillon. Dans quinze jours précisément, vous serez officiellement gradés au rang de soldats de l'armée du Royaume. Vous serez ses protecteurs. Ses combattants. Ses défenseurs. Et ses martyrs.

 

Il marqua une pause et baissa d'un ton, le regard dur.

 

-La guerre n'est pas un jeu. Ce n'est pas non plus une boucherie où notre Roy envoie faire abattre ses enfants. Vous aurez donc quinze jours pour apprendre à devenir un soldat. À penser comme un soldat. À marcher comme un soldat. Votre escadron à été scindé en cinq groupes qui tourneront sur les différentes installations destinées à l'entraînement intensif qui débute dès aujourd'hui. Dans le premier groupe, j'appelle !

 

Une liste d'innombrables noms fut tonné d'une voix puissante, puis encore quatre autres. Locian et Milo se retrouvèrent dans le même bataillon, ce qui n'était pas pour leur déplaire. Locian avait beau être un coureur de jupons, un escrimeur vicieux, et un paresseux, il n'en était pas moins devenu un précieux ami du jeune homme. Aucune autre recrue ne lui était plus proche depuis qu'il était arrivé. Un duo bipolaire qui fonctionnait pourtant bien : Milo ramenait à l'ordre Locian, l'obligeant à être à l'heure aux entraînements. En contre partit, Locian se révélait être un professeur sévère et sans remords pour Milo.

 

Les deux semaines qui suivirent furent des plus intensives : les nouvelles recrues étaient levées aux aurores et se voyaient suivre un apprentissage accéléré pour devenir soldat. On leur appris à tenir une arme, mettre une armure, former une ligne de combat, se battre, etc... Un enseignement aussi global qu'incomplet. Mais le temps leur manquait pour qu'ils puissent l'approfondir.

 

Milo avait envoyer entre temps l'argent reçu à sa mère, le remettant à un des nombreux coursiers en ville. Ces derniers n'avaient pratiquement aucun autre travail ces derniers temps, les lettres de courtoisie se faisant rares en temps de guerre.

 

Finalement, l'homme chargé de former les dernières recrues rassembla ces dernières dans la salle à manger, débarassée de ses tables et de ses bancs. Milo n'aurait jamais cru rencontrer un jour un homme avec une voix aussi puissante...

 

-Tous en rang bande d'incapables, et vite ! Hurlait-il à tue-tête.

 

Les hommes couraient en tous sens pour s'ordonner. En moins d'une minute, les deux cents soldats étaient parfaitement rangés les uns derrière les autres et plus un bruit ne se faisait entendre.

 

Perdu dans la masse, Milo se tenait droit comme un i en attendant la suite des instructions. Le lieutenant fit plusieurs allé-retours en regardant ses hommes avant de parler :

 

-Savez-vous ce qu'il se passe ? Vous allez être envoyé au front. Le Roy va venir d'ici quelques instants pour que vous lui juriez fidélité.

 

Il marqua une pause.

 

-A partir de ce moment, je ne veux plus avoir à faire des gamins immatures, mais bien à des hommes ! Nous sommes en guerre. Souvenez-vous bien qu'une fois agenouillé devant votre Roy, vous ne pourrez plus faire machine arrière.

 

Il prit une grande inspiration et continua, très sérieusement :

 

-Agenouillez-vous néant. Relevez-vous soldats.

 

Puis il se tut. Dans le silence, une porte s'ouvrit, laissant entrer un grand personnage richement vêtu. En quelques millièmes à peine, tous les hommes mirent un genou à terre et baissèrent la tête.

 

L'homme grimpa lentement les quelques marches et se tourna vers les troupes. Un profond silence l'accueillit dans la salle.

 

Il était accompagné de deux autres personnes qui levaient une main en l'air, légèrement incliné vers les hommes agenouillés.

 

-Faites votre allégeance, dit l'un d'eux d'une voix fébrile.

 

Les soldats parlèrent comme une seule et unique personne, répétant mot pour mot le serment qu'on leur avaient appris. La salle résonna de toutes les voix, faisant trembler les fenêtres.

 

-Moi, Milo, jure fidélité à mon Roy et mon Royaume. Je remet ma vie et mon âme entre ses mains jusqu'à ma fin.

 

Lorsque le jeune homme les prononçaient, ces mots semblaient être très différents de ceux qu'il avait inlassablement répétés durant deux semaines, le soir avant d'aller se coucher. Ils vibraient d'une promesse inébranlable, jusque là inexistante. Il sentait que chaque son qu'il prononçait l'enfermait toujours un peu plus dans cette fidélité incassable.

 

Lorsque le serment fut finit, la seconde aide du Roy leur demanda de se relever. Les aspirants ne relevèrent cependant pas la tête pour autant, respectant la tradition.

 

Le Roy fit alors un pas en avant et inclina à son tour la tête.

 

-Merci de veiller sur notre terre, dit-il simplement.

 

Ce fut l'unique parole qu'il prononça. Il reculait de nouveau et descendait les marches, disparaissant avec sa suite. La cérémonie était terminée.

 

Milo releva enfin la tête et tenta d'apercevoir le Roy, mais celui-ci était déjà partit. Il n'avait même pas pu voir à quoi il ressemblait...

 

Coupant cours à toute discussion et toute rêverie, le lieutenant tonna alors :

 

-Vous voilà au service de sa Majesté. Je veux quatre escadrons de formés d'ici deux minutes. Exécution !

 

Ordonnée, l'immense troupe se scinda horizontalement et verticalement, au milieu de chacune des deux lignes concernées. On désigna ensuite un capitaine à chacun des quatre groupes qui prirent à tour de rôle la direction de l'armurerie pour s'équiper une dernière fois avant de partir.

 

D'un pas militaire et rythmé, les aspirants se retrouvaient ainsi à quitter le château pour partir de la ville. L'escadron de Milo fut envoyé un peu plus au sud de Lusana. Le temps de rejoindre les troupes déjà en position là-bas, l'hiver touchait à sa fin. Le voyage se déroula bien différemment que celui de Milo pour venir à la capitale. Ils avançaient lentement, chargés de provisions, d'armes et autres objets de guerre.

 

Une fois Lusana atteinte, ils rejoignirent les autres bataillons, tenant leur position jusqu'au printemps.

 

La neige avait fondue et laissait place à une terre nue ravagée.

 

Milo écrivait une lettre tous les mois à sa mère, accompagnant son salaire. Sa sœur lui répondait chaque semaine. Son état s'était aggravé après le départ de Milo, mais elle allait mieux depuis et elle parvenait à lui écrire. Elle se rassurait qu'il n'ai encore jamais eu à prendre les armes et lui demandait parfois quand il comptait rentrer.

 

Un matin, la cloche d'alarme avait retentit. Tout le camp s'était éveillé en sursaut, se préparant en quelques minutes à repousser l'ennemi.

 

Milo avait enfilé son armure et pris son arme pour sortir le plus vite possible de sa tente. Il s'était dirigé au pas de course vers la ligne qui commençait à se former, trouvant sa place. Son sang bouillonnait dans ses veines et il fut surpris de constater qu'à sa peur se mélangeait l'excitation. Il avait confiance dans son arme et dans sa presque maîtrise de l'épée.

 

Lorsque tout le monde fut levé et placé, l'armée du Roy marcha au pas vers l'ennemi, bouclier levés. Dès lors que les deux lignes se rencontrèrent, ce fut un massacre.

 

Une fois les hostilité engagées, toute excitation déserta Milo. Les hommes tombaient devant son regard et il peinait à reconnaître ses alliés de ses ennemis. Les Volares étaient recouvert d'une épaisse armure bleue nuit. Ils portaient de grands heaumes de la même teinte, ne leur donnant aucun visage. Les soldats du Roy arboraient ses couleurs : le vert sombre cerné d'or. Deux nuances qui se mélangeaient dans ce cauchemar. Deux couleurs qui devenaient identiques une fois tâchée de sang.

 

Milo tua plus qu'il ne se fit blesser, n'essuyant aucun coup grave. Sa lame trancha tous ceux qu'elle croisait, sans distinction. La terreur qu'il ressentit dans les premières minutes fut très vite balayée par la concentration, qui lui permi de mener chacun de ses combats et en ressortir victorieux.

 

Les corbeaux tournaient déjà au dessus de leur tête, attendant l'heure du festin. Ils étaient bien les seuls à ne pas souffrir de la faim. Ils jacassaient sans cesse, leur cris s'ajoutant à ceux des combattants.

 

Sans réellement savoir pourquoi ni comment, Milo avançait. Chaque fois qu'il rencontrait un Volare devant lui, il l'abattait et prenait sa place, progressant lentement dans les lignes ennemis, causant toujours plus de victimes. Contrairement aux autres aspirants qui n'avaient que quelques heures de pratique dans les bras, lui avait eut un mois pour s'exercer. Il fendait la chair avec facilité, ne retenant aucun de ses coups. Un bouclier ? Milo l'éclatait grâce une puissante fente apprise par Locian, le bois volant dans les airs. L'homme, ainsi surpris d'être si facilement lésé, baissait sa garde, laissant Milo lui enfoncer la pointe de son épée dans sa gorge à nue. Ce petit tour ne marcha cependant pas très longtemps, le jeune homme fatiguait plus vite qu'il ne l'aurait voulu. Il se brida alors volontairement, usant plus de stratagèmes en combat singuliers que de force brute.

 

Arriva un moment où il se retrouva sans aucun autre soldat du Roy à ses cotés. Partout où il regardait, les armures bleues et la fourrure noire du loup emblématique de Sirin fusaient. Mais les immenses guerriers ne faisaient pas plus attention à lui qu'à une punaise. Milo s'arrêta et en profita pour reprendre son souffle, se préparant néanmoins à être attaqué à tout instant.

 

Les combattants autour de lui étaient bien plus grands que ceux qu'ils avaient vus jusqu'à présent. Il remarqua aussi qu'ils étaient mieux équipés et bien plus calmes. Leur coups étaient rapides, puissants et précis. Ils ne perdaient aucune énergie en s'agitant follement. L'un d'eux finit par le voir et s'avança d'un pas mesuré et imposant, non plus cette course effrénée et fanatique du jeune soldat inexpérimenté. Milo se campa fermement sur ses jambes, prêt à esquiver le premier coup. L'autre leva son arme au dessus de son casque et le jeune homme en profita : plus vif que jamais, il enfonça sa lame dans l’entrebâillement que formait l'armure au niveau de l'aisselle. Il fut très vite déséquilibré car le guerrier portait une cotte de maille sous son armure de nuit, protection que les autres n'avaient pas. Il abattit finalement sa lame de toute ses force sur Milo, qui esquiva in extremis. Son adversaire lui fit penser à un ours de par sa force et sa masse, et il craint de ne pas en ressortir vivant. L'immense épée du Volare – une claymore à bien y regarder – se planta dans le sol, éclatant la terre durcie par le froid.

 

Le jeune soldat su aussitôt que s'il était touché, ce serait la fin pour lui. Mais il avait beau regarder son ennemi sous toutes les coutures, il ne retrouva aucun des points faibles des petits Volares. La moindre parcelle de son corps étaient recouverte d'une épaisse couche de métal et il ne voyait pas même les yeux de son adversaire.

 

Milo recula maladroitement, pris de panique. L'autre le suivit patiemment de son pas lourd. Le souffle court, la sueur ruisselant sur son front sous son heaume, Milo se prit les pieds dans un bouclier à terre, ce qui le fit trébucher. Il s'écroula à terre, se traînant péniblement sur ses coudes pour fuir. Son cœur battait la chamade et une alarme c'était allumée dans son crâne lui hurlant de fuir.

 

Patient, l'autre éleva une fois de plus son arme, prêt à l'abattre. Dans un réflexe fou, Milo attrapa le bouclier Volare sur lequel il avait trébuché, le plaçant entre lui et le guerrier. La claymore explosa le bois cerclé, venant taper contre l'armature de métal qui composait la poignée du bouclier. Le bras de Milo fit un sinistre bruit avant que le jeune homme ne hurle de douleur. Il bascula sur ses genoux en tenant son membre meurtrit contre lui, tâchant de canaliser la douleur. Le Volare, qui ne semblait ressentir aucune émotion, s'apprêtait à l'exécuter une bonne fois pour toute, se tenant fermement debout à quelques pas de Milo.

 

Pris d'une violente colère, le jeune homme dégaina le couteau de son père pendant à sa ceinture, et l'enfonça de toutes ses forces dans le pied du guerrier. Chance du débutant, miracle du désespéré, ou force du condamné, la lame traversa l'armure comme du papier, venant arracher un cris de douleur au Volare. Celui-ci étouffa un étrange couinement rauque avant de retirer vivement son pied. Milo n'attendit pas plus : il se releva d'un bon et prit ses jambes à son cou. Il fonçait tête baissée loin de son ennemi, oubliant toute notion d'honneur. Il voulait simplement sauver sa peau, rien d'autre.

 

À force de regarder derrière lui pour vérifier que l'autre ne le poursuivait pas, il trébucha une fois encore contre un petit amoncellement de cadavres. Il tomba de l'autre coté, étouffant un juron lorsque son bras heurta le sol. Il ne savait plus où il était et était proche de l'état de terreur. Son bras le lançait sans cesse et il se cala contre les morts derrière lui pour se cacher. Ces derniers formaient comme une minuscule cachette, le rendant invisibles aux yeux des soldats. Il attendit ainsi une bonne heure, le temps que les bruits de combats ne se calment autour de lui. Quand enfin il n'en entendit plus aucun, il osa enfin se relever.

 

Il avait réussit à se calmer et ne tremblait plus. Il regarda partout autour de lui, ne voyant rien d'autres que des morts. Les deux bannières déchirées traînaient dans le sang, inertes.

 

Pas de bruit de combat. Pas de cris. Pas de croassement. Rien qu'un profond silence.

 

Milo dévisageait tous les guerriers qu'ils croisaient, allongés sur le sol, traversés par toutes sortes d'armes. Dans tous ce sang, il était bien incapable de reconnaître les soldats du Roy de ceux de Sirin.

 

Il avançait lentement, chancelant. Il tenait fermement son bras inerte, évitant un maximum de le faire bouger.

 

Bien plus tard, il entendit des pas courir vers lui. Lorsqu'il se retourna, il reconnu le brassard des médecins du Roy. Deux d'entre eux s'arrêtèrent près de lui et lui posèrent des questions auxquelles il ne répondit pas, comme s'il était sourd.

 

-...Il est encore sonné, indiqua le premier à son collègue. Ramène le avec les autres, je vais continuer les recherches.

 

Il regarda alors le bras que tenait Milo, s'y intéressant de plus près.

 

-Qu'est-ce qu'on a là...

 

Il approcha ses mains du membres blessé mais Milo eut un mouvement de recul, le souvenir de la douleur lui revenant brutalement en mémoire. L'autre soupira mais n'insista pas.

 

-On verra ça plus tard. Exécution !

 

Puis il continua sa course en regardant partout autour de lui à la recherche d'autres soldats perdus comme Milo. Le second lui demanda poliment de le suivre, et le jeune homme ne broncha pas. Il aurait suivit n'importe qui du moment qu'on l'amenait loin de ce champ de massacre. La dernière fois qu'il se retourna, il vit de petites tâches noires sautiller entre les corps, grimpant finalement dessus. Les corbeaux picoraient la chair à vif des morts. Leur festin avait commencé.

 

Après quelques minutes de marches, ils arrivèrent en vue du campement. De grandes tentes blanches, que Milo avait toujours connues vides, résonnaient des cris de douleur et d'agonie de centaines de blessés. On l'entraîna à l'intérieur et il vit d'innombrables lit de fortune posés à même le sol où était allongés beaucoup de ses compagnons d'armes. Parmi eux, beaucoup venait de son escadron, fait qui ne lui sembla pas si illogique puisqu'ils étaient les moins expérimentés de tous les hommes présents au campement. On l'aida à s'allonger sur un brancard vide, alignés avec les autres,mais il ne voulu rien entendre et resta assis en tailleur. Il dû attendre encore une bonne heure avant qu'un médecin ne viennent enfin le voir. Ce dernier semblait épuisé et las, sûrement surpassé par l’afflux soudain de victimes. Il regarda à peine Milo, attrapant son bras entre ses mains et le jaugeant vaguement. Le jeune homme siffla de douleur. Le docteur poussa alors un profond soupir et plaça une main sur son coude, l'autre sur son poignet, tirant un coup sec. Comme Milo ne s'y attendait pas, il poussa un bref cris de douleur mêlé à la surprise avant de brusquement ramener son bras à lui. Le médecin le laissa faire, se relevant lentement. Il fit un signe de la tête à deux femmes au tablier ensanglanté qui passaient par là, et celles-ci enroulèrent patiemment un bandage autour du bras remis en place, attachant une bande derrière le cou de Milo pour qu'il n'ai plus besoin de tenir son bras comme avant. On l'informa alors qu'il pouvait partir du moment qu'il revenait ici chaque semaine pour être suivi par un médecin. On lui dirait à cette occasion si le bandage était toujours utile ou non.

 

Milo les remercia et se releva. Les deux femmes partirent aider un autre blessé, n'hésitant pas une seconde à attraper un membre sanglant, ou à serrer brusquement un garrot, le tout sans jamais faire de grimace. Cette force de caractère impressionna Milo, qui sortit et se dirigea vers les tentes de soldats montées les unes à cotés des autres.

 

Il aperçu Locian au loin qui le rejoint au petit trot. L'homme était sale et avait du sang sur la figure.

 

-Milo, te voilà ! Une heure que je te cherche. Tu n'as rien ?

 

Le soldat monta un peu son bras bandé devant lui pour le montrer à son ami qui eut une mine peinée.

 

-Un Volare a éclaté mon bouclier avec une claymore, expliqua simplement Milo.

 

L'autre fit la grimace.

 

-Ça a dû faire mal...

 

-Ça le fait encore, je te rassure. Et toi, tu t'es fais quoi ?

 

Milo montra le sang sur le visage de l'homme, qui paru étonné, avant de faire la moue.

 

-C'est pas le mien. Surement celui d'un Volare à qui j'ai fichu la pâtée. Tu pensais pas quand même que j'allais me laisser toucher par un de ces piètres escrimeurs ?

 

Le jeune soldat sourit sans joie. Locian chercha alors quelque chose à sa ceinture, dans son dos. Il décrocha l'objet et le lui tendit.

 

-Tu as de la chance, je l'ai trouvé perdu par terre, et je l'ai reconnu.

 

Il lui tendit le couteau de son père dont la lame était encore recouverte du sang séché du Volare qu'elle avait transpercé.

 

-Merci beaucoup...

 

-Tu as de la chance. Tu sais, tu devrais faire plus attention à tes affaires, c'est une lame superbe. Je ne sais pas si c'est toi qui l'a forgée, mais si oui tu as mon respect. Elle traverserait de l'acier comme du beurre.

 

Quelqu'un plus loin l'interpella alors, et il s'excusa pour aller le rejoindre. Milo en profita pour retrouver sa tente , perdue au milieu des milles autres. Il se baissa pour entrer, balançant ses effets sur le coté. Il y avait tout juste assez de place pour un lit de fortune dessous. Il ne pouvait pas même s'y tenir debout. La fatigue l'écrasa comme une masse et il se laissa tomber sur son lit, épuisé. Il voulu dormir, et ferma les yeux.

 

Ses souvenirs de bataille l'assaillirent alors comme si une armée entière de Volares se trouvait dans sa tente même. La menace était partout. Le sang jaillissait de toute part, les morts recouvraient la moindre parcelle de terre, s'amoncelant même les uns sur les autres. Le regard vide de ses camardes tombés au combat le fixait sans relâche. Puis il se retrouva soudain aux pieds du Volare qui avait manqué de le tuer. Et les corbeaux qui tournaient et mangeaient, encore et encore...

 

Plus de deux semaines durant, Milo se réveillait en sursaut en pleine nuit, ruisselant de sueur. Il soufflait comme un bœuf en plaquant son bras contre lui, souffrant physiquement et mentalement. Ses cauchemars lui faisaient inlassablement revivre sa première bataille, les morts refusant de le laisser en paix. Et comme il ne trouvait pas le sommeil, il s'était mis à écrire. Inlassablement, il avait employer toutes ses nuits blanches à retranscrire le moindre de ses souvenirs, traçant une carte très approximative du champ de bataille. Dans un carnet relié grossièrement, il notait tous les détails qu'il avait pu voir. Les failles dans les armures des Volares. Leur type d'arme. Leur position lors du combat. Leur techniques récurrentes. La différence entre ceux qu'il nommait à présent les « petits soldats » des « grand guerriers », qu'il avait eu la malchance d'affronter. Absolument tout ce qui lui passait par la tête, il le retranscrivait fidèlement dans son carnet. Enfin, il refermait l'ouvrage, le retournait et entamait un autre récit : celui de ses rêves. Chaque fois qu'il se souvenait d'un passage de ce cauchemar qui le hantait depuis des semaines maintenant, il le décrivait ici. C'était comme une manière de s'exorciser lui-même de ces pensées noires qui le rongeaient.

 

Les chefs responsables du campement décidèrent entre-temps de déplacer les troupes pour regagner du terrain face à Sirin. Ils s'avancèrent vers la chaîne montagneuses de l'Est derrière laquelle l'Errant avait installé son siège de contrôle. L'immense armée marcha sur des villages dévastés, hissant de nouveau l'étendard du Roy dans ces derniers, qui étaient jusqu'alors aux mains de l'ennemi. Quelques rares Volares étaient en position dans les plus grandes villes, mais ils furent tous chassés et massacrés pour libérer les terres du joug du félon. Chaque mois, le Roy regagnait du terrain, matant avec facilité les minuscules troupes postées ci et là, parsemées sur les Plateaux d'Ocres.

 

Alors que la troupe de Milo stationnait de nouveau après avoir débarrassé un premier plateau de tous Volares, celui-ci pu dormir une nuit complète pour la première fois depuis deux mois. Les cauchemars cessèrent aussi brusquement qu'ils avaient commencés. Certains le tourmentaient encore quelques fois, mais il les supportait en silence. Il ne se réveillait plus en pleine nuit, se réveillant à l'aube avec ce sentiment pesant d'avoir tellement vécu et revu ces scènes de massacre qu'elles ne le touchaient plus. Il continua cependant ses écrits, entamant son troisième carnet de voyage. Ces feuilles parsemées de lettres noires étaient son principal bagage d'ailleurs... Petit à petit, il avait ajouté en marge des commentaires et des notes sur les actions qu'il avait vu, rectifiant par ici une position de défense, notant ici une hypothèse quand à la résistance de telle pièce d'armure... Parfois il lui arrivait même d'imaginer une organisation spécifique des soldats pour certains cas de figure. Il avait prit l'habitude de s'exclure en soirée et d'écrire à ce moment, à la lueur d'un feu. C'était le moment où le campement était le plus calme, les soldats étant en train de manger leur repas du soir un peu plus loin.

 

Ce soir là, Milo prit son carnet sous le bras, son matériel d'écriture dans la main, et se dirigeait vers le feu de camp de sa division, comme à son habitude. Il jeta un bref regard sur les hommes déjà présent autour de l'immense feu et s'assit dans un coin. Alors qu'il posait son matériel à coté de lui, quelqu'un l'interpella dans son dos :

 

-Hey, Milo !

 

L'intéressé posa son carnet à coté de lui et regarda l'intrus. Il s'agissait de Locian. Il s'accroupit et lui tendit quelque chose.

 

-Elle vient d'arriver pour toi, dit-il en lui lançant la lettre.

 

Le soldat l'attrapa au vol, reconnaissant l'écriture de sa sœur sur l'enveloppe.

 

« Milo ».

 

L'homme se laissa tomber à coté de son ami, montrant le papier du menton, un sourire narquois sur les lèvres.

 

-C'est ta « demoiselle » ? Je ne savais pas que le cœur de Milo était occupée ! Se moqua-t-il gentiment.

 

Tout en arrachant l'enveloppe pour en sortir la lettre, Milo sourit.

 

-Non, il s'agit de ma sœur.

 

-Tu as une sœur ? De mieux en mieux ! Elle a quel âge ?

 

Milo lui envoya son poing dans l'épaule en riant.

 

-Pas touche, vieux débris ! S'exclama-t-il.

 

L'autre se fit soudain pensif, regardant le ciel au dessus de lui.

 

-Moi aussi j'ai une sœur. Elle a deux ans et vingt kilos de plus que moi !

 

Il ria bruyamment mais déjà Milo ne l'écoutait plus. Il était concentré sur l'écriture tremblotante de sa sœur.

 

« Ker a été attaqué. Heureusement, nous avons pu nous réfugier dans la Forêt le temps que la situation se calme. À l'heure où je t'écris, nous sommes revenus au village. Tout a été saccagé et mis à sac. La maison était sans dessus dessous... Mère à tenter de tout ranger, mais on nous a volé certains objets. Je ne sais pas encore avec précision lesquels mais il est très clair que certains manquent à l'appel.

 

Surtout rassure toi, personne n'a été blessé. J'espère que de ton coté tout se passe bien... »

 

La suite ne différait pas beaucoup plus que d'habitude.

 

Inquiet de le voir ainsi immobile, Locian redevint sérieux et interpella son ami :

 

-Milo, ça va ? T'es tout pâle...

 

Marquant une hésitation, le jeune homme relu rapidement les premières lignes.

 

-Elle... Mon village à été attaqué par les Volares. Je suis juste inquiet, même si elle me dit qu'ils n'ont rien.

 

-Ton village ? Tu viens pas de... Commença à réfléchir Locian.

 

-Ker, le coupa-t-il.

 

-Oui, c'est ça. C'est à l'Ouest, non ? Comment ont-ils pu aller si loin sans se faire repérer ? C'est impossible.

 

Milo ne répondit rien, le regard braqué sur le parchemin.

 

-...En effet, murmura-t-il finalement. C'est impossible...

 

Comment avaient-ils pu traverser les terres du Roy ? Même déguisés en civil, c'était ridicule. Prendre autant de risques pour simplement mettre à sac l'ouest et déguerpir comme des voleurs... Ça n'avait aucun sens.

 

-On devrait prévenir le capitaine, tu ne crois pas ? S'inquiéta Locian.

 

-Ils sont sûrement déjà au courant. Notre village compte énormément d'engagés, et même s'ils ne sont plus là-bas aujourd'hui, leur famille sont toujours en lien avec la Garde Royale.

 

-Je vois...

 

Un silence s'installa entre eux avant que Milo ne replis la lettre et la ranges à coté de son matériel d'écriture. Avisant le carnet qu'il soulevait du sol, Locian le montra du doigt.

 

-Qu'est-ce que c'est ?

 

Calmement, Milo ouvrit le livret, le feuilletant pour retrouver la page où il s'était arrêté.

 

-Un carnet de voyage... Répondit-il simplement.

 

L'autre tendit sa main, et Milo lui donna, surpris. Il feuilleta l'ouvrage assez rapidement, ne prenant pas le temps de lire ce qui y était écrit. Lorsqu'il tomba sur un étrange dessin de traits et de points, il tourna le livre dans tous les sens pour tenter de comprendre de quoi il s'agissait.

 

-Tu traces de drôle de portraits... J'ai le nez aussi gros que ça ? Plaisanta Locian.

 

Milo reprit son ouvrage et mis le dessin dans le bon sens, expliquant calmement :

 

-Il s'agit d'un plan de bataille. L'idée m'est venue l'autre jour, je ne sais pas vraiment ce qu'elle vaut... Tu vois, il y a trois soldats ici, ici et là et...

 

Tout en donnant ses explications, il montrait les différents point sur la page, décrivant un certain mouvement en suivant les lignes noires. Lorsqu'il eut finit, Locian fronça les sourcils et paru réfléchir, sans quitter le schéma des yeux.

 

-C'est pas bête du tout... Pourquoi ne pas avoir essayé ? S'étonna-t-il.

 

Milo poussa un soupir en refermant le carnet.

 

-Ce plan ne fonctionne qu'avec une dizaine de soldats au minimum. Je n'ai aucune autorité et je ne connais pas suffisamment de gens pour leur demander.

 

-Si ce n'est qu'une question d'hommes, il suffit d'aller voir le capitaine et lui soumettre ton plan !

 

Milo sourit, l'air gêné.

 

-Ne dis pas de bêtise, je n'oserais jamais. C'est sûrement bourré de failles que je n'ai pas vues. Je t'ai dis, c'était juste une idée comme ça... Et puis, le capitaine a autre chose à faire que d'écouter un soldat lui donner des cours de stratégie. Il doit être bien plus calé que moi sur la question...

 

L'autre sembla réfléchir.

 

-C'est vrai que ce serait gonflé d'aller voir le capitaine comme ça. On a qu'à demander l'avis au Lieutenant !

 

-Ça ne change pas la question ! Se défendit Milo.

 

Locian haussa les épaules.

 

-Qu'est-ce que tu crains ? Expliques moi. Tu n'as rien à y perdre et tout à y gagner, non ?

 

Le jeune homme ne répondit rien, le regard braqué sur le feu devant eux.

 

-Si tu ne le fais pas, c'est moi qui le ferait. Alors ?

 

Milo poussa un soupir et se releva, prenant au passage son cahier, la lettre et son matériel d'écriture.

 

-Fais ce que tu veux, je n'irais pas me ridiculiser avec ces hypothèses ridicules...

 

Locian le regarda s'éloigner sans bouger, secouant la tête en soupirant.

 

-Une vraie tête de mule...

 

Milo se dirigea vers sa tente, abandonnant l'idée de continuer son récit de voyage ce soir. Cependant, tandis qu'il se retrouvait seul ainsi plongé dans le noir, ses inquiétudes le reprirent.

 

Il se redressa et alluma une petite lanterne, fouillant dans ses affaires pour y dégoter un parchemin vierge. Il n'avait pas pour habitude d'écrire en dehors des envoies de son salaire, mais il n'aurait pas la conscience tranquille tant que sa sœur ne lui en aurait pas dit plus à propos de l'attaque. Il voulait savoir comment les Volares s'étaient introduit si loin et pourquoi ils l'avaient fait. Il lui demanda de lister les choses qui avaient disparues au village, si d'autres villes avaient aussi été touchées dans la région, dans quel ordre, etc... Il voulait connaître toutes les informations qu'elle détenait.

 

Il signa finalement le courrier, le pliant soigneusement pour le ranger dans une enveloppe. Il y inscrivit le prénom de sa sœur et la mis de coté pour la remettre aux coursiers le lendemain.

 

Il se recoucha donc, soufflant la maigre flamme de sa lanterne, replongeant la tente dans le noir.

 

Cette attaque l'obséda plusieurs heures durant lesquelles il ne pu pas trouver le sommeil. Il sombra finalement dans l'inconscience, la tête lourde de questions.

 

 

 

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Commentaires (1)

1. Ruh 02/09/2012

Le côté ado est contrasté par des descriptions si bien menées que s'en est criant de réalisme. Le texte défile rapidement, quoi que l'action puisse parfois manquer de détails autres, auxiliaires aux déplacements, pour rajouter un peu de vivant... Mais si l'idée est de retranscrire la longueur du voyage, c'est plutôt bien rendu. Et en même temps, tes ellipses de rapidité pour certains passages tombent à point nommé.
Le début du chapitre vient compléter ce que je regrettais du premier, donc très bon.
Lecture agréable avec peu, voir aucun accrocs.

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