I : Aspirant

Aspirant

Une puissante bourrasque fit tomber un pot au dehors. La terre cuite se brisa, déversant le sable qu'elle contenait sur le sol. Les herbes desséchées qui avait autrefois fleuris par dizaine s'étalèrent par terre.

L'automne avait brusquement débarqué, soufflant les feuilles des arbres, enflammant le paysage de ses couleurs de rouille. Les terres du Roy frissonnait à chaque nouveau soupir du vent, ses plaines prêtent à être balayée d'une seconde à l'autre.

Milo poussa un profond soupir, accoudé sur le rebord de la fenêtre.

Il s'ennuyait.

Le forgeron l'avait renvoyé chez lui, de peur qu'il ne rentre seul en pleine nuit. Il avait pourtant l'âge suffisant pour se promener où bon lui semblait ! Mais dans ce genre de petit village, les gens restaient d'éternels enfants aux yeux de ceux qui les avaient vu naître. Milo ne faisait pas exception.

-Tu vas attraper froid, dit calmement sa mère derrière lui.

Celle-ci était une femme d'un certain âge, toujours habillée strictement. Ses longues robes sombres ne la quittait jamais, tout comme son chignon noir d'où ne s'échappait aucune mèche. Sa voix cassante s'était échappée d'entre deux lèvres rouges sombre sévères, visiblement peu habituées à sourire. Elle était assise sur l'une des chaises de la salle de vie, passant patiemment un lacet dans un habit, les jambes croisées.

Sans se préoccuper plus que cela de son avertissement, le jeune homme continua de regarder les feuilles tourbillonner au dehors.

L'automne. Il n'avait jamais apprécié cette saison. Toute chose mourrait et disparaissait vers d'autres horizons. Sa soeur avait plusieurs fois essayer de lui expliquer la beauté de ces journées vermeilles, mais il ne l'avait jamais comprise.

Il renifla. Encore un truc de filles...

-Milo.

Sa mère n'avait pas même levé les yeux de son ouvrage. Habitué, l'intéressé se leva et alla s'assoir près de l'âtre du feu qui crépitait dans la minuscule cheminée.

Sa mère n'avait jamais été tendre. Encore moins chaleureuse. Il avait hérité de son calme implacable, au contraire de sa soeur. Cette dernière était toujours pleine d'énergie et de vie, pétillante. Son sourire réchauffait les coeurs les plus froids. Il l'aimait beaucoup.

La porte claqua, mais ni la mère ni le fils ne se retournèrent pour voir de qui il s'agissait. Karyn tira d'un coup sec sur le lacet qu'elle tenait entre ses doigts, tranchant d'une voix dénué de toute émotion :

-C'est à cette heure que tu rentres ?

La nouvelle venue retira sa cape épaisse, la déposant sur une malle à l'entrée. Elle retira rapidement ses chaussures et trottina jusqu'à la salle de vie.

-Mère ! Avez-vous entendu la nouvelle ? Demanda la soeur de Milo.

Elle semblait pressée et nerveuse.

-Quelle qu'elle soit, cela ne vous permet pas de traîner aussi longtemps en ville avec ce temps, répliqua sèchement Karyn.

-Mais je... Commença l'autre, presque implorante.

-La guerre est déclarée, la coupa Milo, sans perdre les flammes du regard.

Déroutée, Sira regarda son frère.

-Comment es-tu au courant ? L'interrogea la jeune fille.

-Le forgeron a reçu une grande commande d'armes en série. Elle venait du Roy...

La mère soupira. Elle baissait les bras et stoppa son oeuvre le temps de répondre.

-Ces choses là ne nous regardent pas.

-Mais ils ont placardé des affiches pour le recrutement. Ils veulent des hommes âgé d'au moins seize printemps... Tenta Sira.

-Et puis ? Nos hommes sont déjà tous plus ou moins engagés auprès de Roy depuis leur majorité...

Le silence s'installa sur la petite famille. Karyn repris son activité, toujours avec le même visage calme et sévère que tous lui connaissait.

-...Milo a bientôt dix-sept ans, mère.

La voix de Sira était faible, comme si elle avait peur qu'en énonçant ce fait son frère serait embarqué dans les secondes qui suivaient.

Karyn se crispa. Milo ne parut pas réagir, regardant toujours le feu. Lentement, la mère déposa la chemise qu'elle tenait sur une petite table à coté d'elle, relevant le regard sur sa fille.

-Que je sache, l'engagement est un acte volontaire. Ton frère restera ici.

Milo soupira intérieurement. Qu'en savait-elle ? Ils n'en avaient jamais parlé. Sira tenta bien d'argumenter, mais sa mère la fit taire d'un simple regard. Elle se leva calmement, lissa sa robe sur ses genoux et tourna les talons pour monter lourdement à l'étage.

-Je vais me coucher, je suis fatiguée.

Puis le silence s'abattit sur la maisonnée, pesant. Les jeunes gens n'osèrent pas le briser, et Sira finit par rejoindre sa mère à l'étage pour se coucher à son tour.

Milo, ainsi seul, se leva et alla de nouveau se poster à la fenêtre, l'air las.

Il s'ennuyait.

 

La vie suivait son cours au village. Deux hommes étaient finalement partit rejoindre les troupes du Roy. Le forgeron fut heureux d'avoir Milo comme apprenti pour l'aider à satisfaire la demande d'arme du Royaume, se retrouvant avec plus de travail en deux mois qu'il n'en avait jamais eu en vingts ans.

Poignards, épées, lances, boucliers, cercle de roue, gamelles, fer à cheval, barrette de grade... Tout y passait et à plusieurs reprise d'autres personnes venaient aider le forgeron et son apprenti. Leur village avait beau être petit, il était reconnu pour la qualité du métal qu'on y trouvait.

Chaque création était soigneusement rangée dans des barils destinés à voyager vers la capital ou les campements militaires les plus proches. Très vite, la forge se retrouva comme une réserve d'armes et d'armures, les boites s'entassant les unes sur les autres. Dès que dix d'entre elles étaient remplies et fermées, on les montaient dans une charrette qui les emmenaient loin.

Quand enfin la demande fut pleinement satisfaite, le Roy demanda aux rares forges du pays de ne pas arrêter leur production, réduisant néanmoins le rythme de travail de ces dernières.

Au cours des quatre mois qui suivirent la déclaration martiale officielle, très peu de nouvelles filtrèrent du front. L'ennemie se trouvait être un félon qui avait pris un peu trop d'ampleur à l'Est des Terres du Roy. On ne savait que peu de choses sur son compte. Il était apparu un beau jour, accompagné d'une petite assemblée de fidèles. Il avait ensuite envahit la côte est, isolée grâce à la haute chaîne montagneuse Ocre. Son influence s'était répandu comme une traînée de poudre, seulement canalysée par l'océan et les montagnes. Très vite, son armée s'était agrandie de soldats sortant eux aussi d'on ne savait où. Ils attaquaient les régions alentours, mettant à sac toute ville sur son passage.

Alors que les batailles semblaient se tasser à l'arrivée de l'hiver, un nouveau coup d'éclat ébranla la capitale : Lusana, capitale agricole du Royaume, était tombée. Avec elle, l'accès aux réserves du pays fut entièrement coupé. Sirin, le chef ennemie, pouvait à présent profiter pleinement de ces réserves pour ses propres troupes.

La guerre pris alors une tout autre tournure. Les félons furent nommés « Volares », en référence à ce vol impardonnable des provisions. Leur chef, quand à lui, pris le surnom de l'Errant. Personne ne semblait savoir d'où il venait, ni pourquoi il faisait tout ceci. Était-il avide de pouvoir ? Voulait-il renversé le Roy ?

La pénurie eut très vite fait de venir s'abattre sur les petits villages. Le niveau de vie se détériorait aussi vite que les premières victimes se déclaraient. Les quelques champs encore sous l'étendard du Roy ne laissait rien pousser, l'hiver débutant tout juste. Mais pire que la décroissance du peuple, celle des soldats se retrouva renforcée. Beaucoup d'hommes tombaient au combat, les survivants mourant de froid, de faim, et de la mauvaise hygiène de vie.

Le désespoir s'abattit comme une voile noir sur le Royaume. Les gens perdirent leur sourire et leur joie de vivre. Les mères pleuraient la mort de leur fils. Les femmes redoutaient l'engagement de leur maris. Les enfants se retrouvaient orphelins du jour au lendemain. Les premières neiges tombèrent et amenèrent avec elles un très grand silence sur le Royaume. Les flocons blancs recouvraient les demeures comme les corps, figeant le temps dans une prison de glace.

Les troupes Volares se retirent derrière leur montagne, à l'extrême est, et n'en bougeaient plus. Lusana fut désertée, mais il n'y restait pas le moindre grain, ni la moindre miette de nourriture. En plus de la faim, le froid venaient faucher les moins résistants. Les troupes campèrent sur leur position, se figeant comme le paysage.

Ainsi débuta un long hiver. Le forgeron du village fut rapatrié à la capitale pour y être protégé convenablement. Le Roy ramenait à lui tous les artisans qui lui restait, de peur que ces derniers ne tombe sous les coups de l'ennemi. Milo se retrouva donc sans travail du jour au lendemain. Il avait jusqu'ici péniblement réussit à subvenir aux besoins de sa famille grâce à son salaire de misère, que lui procurait son travail d'apprenti à la forge. Mais maintenant, que lui restait-il ?

Les gens ne sortaient que très rarement de chez eux, sa famille ne faisant pas exception à la règle. Assis devant la fenêtre de la salle de vie, il regardait les flocons tomber lentement sur le village. Un blanc pur, un froid cristallin... une beauté létale. Les chemins avaient disparu sous l'épaisse couche glacée et le paysage semblait comme endormit. Rien ne bougeait, mise à part le déluge incessant des flocons. La forge ainsi que les commerces alentours avaient fermé leur porte, victime de la pénurie ou de la désertion.

Milo soupira d'ennuis, le regard vide.

-Tu vas attraper froid, lui dit sa mère.

Celle-ci était assise à la même place que d'habitude, rapiécetant calmement la chemise qu'elle avait lacée quelques mois plus tôt.

Milo ne réagit pas. Il n'aimait pas non plus l'hiver. Tout y était froid et mort. La neige ne l'avait jamais amusé, il trouvait ça trop collant et humide. Et quand sa sœur essayait de lui expliquer la beauté de cette saison...

Non. Elle n'avait jamais essayé en réalité.

-Milo.

L'intéressé poussa un bref soupir avant de se lever pour aller s'asseoir devant la cheminée. Celle-ci était grise de cendres, rien n'y brûlait plus. Leur réserve de bois était presque entièrement épuisée et ils voulaient attendre les jours les plus froids pour l'entamer.

Milo songea qu'ils ne résisteraient pas bien longtemps ainsi coupé de toute chaleur et de toute nourriture. Il devait trouver une solution de remplacement pour son travail. Partir à la capitale pour y rejoindre le forgeron ? Les routes étaient bloquées par la neige. Reprendre la forge du village ? Il n'en avait ni le droit, ni l'expérience nécessaire. Sans parler du métal, qui se trouvait exclusivement à la capitale maintenant. S'employer dans un commerce ? Ils avaient tous fermés. Rendre des services aux gens du village ? Plus personne n'avait le sous. Et les rares qui en avaient encore le gardait précieusement pour la fin de l'hiver. C'était sans espoir.

Sa mère se leva derrière lui, elle avait finit son ouvrage. Elle se dirigea lentement vers la cuisine, remettant en place la couverture sur son dos. Une fois arrivée devant le baril d'eau, elle y puisa une petite bassine qu'elle monta à l'étage, prenant un chiffon propre au passage.

Il y avait ça aussi. Sira, sa sœur, était tombée malade il y avait quelques jour de cela. La faim, le froid, le chagrin... On ne savait pas exactement ce qui avait provoqué ses symptômes. Milo pensait qu'il s'agissait d'un tout : La nourriture manquait, la température chutait toujours plus chaque jour, et à cause de ces deux facteurs, de nombreuses connaissances trouvait la mort.

Bien qu'il ne le montrait pas, tout comme Karyn, Milo était inquiet. Il avait peur pour sa sœur et pour sa mère. Il y avait déjà tellement de morts à pleurer... Il était leur seul revenu, leur seul espoir de survivre. Et aujourd'hui, il se retrouvait sans travail. Cela lui pesait grandement sur la conscience.

Le jeune homme regardait la cheminée d'un air las. Il leva doucement la tête pour regarder le portrait peint de son père, accroché sur le mur. La peinture, de mauvaise qualité, était ternie par la fumée qui s'échappait autrefois de l'âtre, effaçant petit à petit ses traits. Milo ne l'avait jamais réellement connu. Sa mère lui avait raconté une fois qu'il était un voyageur, un explorateur. Elle ne parlait déjà pas beaucoup en temps normal, mais ce sujet était totalement prohibé.

Posés sous le portrait, sa boussole et son poignard était présentés comme décoration. La première était en bois cerclée de fer, mais peu de gens savait s'en servir. Les voyageurs étaient rares au Royaume. Les gens préféraient le confort d'une maison à celui des grottes et des clairières. Le poignard quand à lui avait soit disant été offert par le Roy lui-même au père de Milo, en remerciement. Pour quoi exactement, le jeune homme l'ignorait. Tout comme sa mère, il doutait fort qu'une arme si banale ai été offerte par le suzerain de ces terres... Et puis, si elle était si précieuse qu'il le disait, il l'autre sûrement prise avec lui dans ses voyages. Mais il était revenu une fois, avait déposé sa boussole et son poignard à l'endroit exact où ils se trouvaient aujourd'hui, et était repartit pour ne jamais revenir. Milo, qui avait cinq ans à l'époque, n'avait plus jamais entendu parlé de lui.

Une lueur passa dans le regard morne du jeune homme. Peut-être était-ce ça, la solution ?

Il se leva et se glissa jusqu'à l'entrée, discrètement. Une fois devant l'imposante malle brune, il fouilla dans les affaires de sa sœur négligemment jetée là. Juste avant de tomber malade, elle avait réussit à trouver un travail de copiste. Elle devait rendre une vingtaine d'exemplaires de l'affiche de recrutement du Roy. Elle en avait donc décrochée une en ville pour la recopier soigneusement une fois rentrée chez elle. Il s'agissait de la dernière rémunération qu'avait reçu cette famille.

Milo tomba finalement sur un parchemin plié dans sa poche. Il le retira et le déplia lentement, avisant les grandes lettres noires qui y étaient couchées.

L'engagé devrait avoir au minimum seize printemps, être un homme, et jurer de donner sa vie à sa Majesté. Contre quoi, le nouveau soldat se verrait rémunérer de la modeste somme de dix pièces d'argent chaque mois. C'était mieux que rien... Avec ça, il pouvait assurer un espoir de survit à sa famille.

Milo se dirigea lentement vers la salle de vie, les yeux braqués sur l'avis de recrutement, réfléchissant à toute vitesse. Heureusement qu'il n'avait que deux femmes avec lui, ce salaire ne permettant d'assurer guerre plus de vivres. Lui-même serait nourrit et logé par le Roy. Il y avait ainsi une bouche en moins à nourrir.

Milo baissa le parchemin et fixa le portrait noircit de son père. C'était la meilleure solution qu'il avait trouvé. Pire, c'était la seule. Avait-il peur de mourir ? Bien sûr. Mais au moins, sa famille ne le suivrait pas.

Serrant les poings, son regard se chargea de détermination. Il le ferait.

Tout s'accéléra autour de lui : il posa le parchemin à demi replié sur la chemise rapiécée, alla chercher son sac dans l'entrée et jeta négligemment sa cape de voyage sur ses épaules. Il fit un tour en cuisine et y prit une gourde ainsi qu'un morceau de pain minuscule, rare survivant de la réserve dévastée. Juste avant de sortir, il regarda une dernière fois la salle de vie, hésitant. Il s'approcha à grands pas de la cheminée et rafla les deux objets de son père, les fourrant dans son sac. Qu'allait-il en faire? Il n'en savait fichtrement rien.

Il avisa une dernière fois les marches de bois menant à l'étage où sa sœur et sa mère se trouvaient. Leur dire adieu était trop dur. Et puis, elles ne comprendraient pas, l'empêchant sûrement de partir.

Déterminé et motivé, il claqua donc la porte derrière lui, relevant sa capuche sur sa tête pour se couvrir des flocons. Alors qu'il fit un premier pas pour s'avancer dans l'allée enneigée menant au village, il refusa de se retourner, se jurant intérieurement de revoir un jour cette maison.

À la fenêtre, Karyn regarda son fils s'éloigner sans un mot, le visage fermé. Elle le suivit du regard jusqu'à ce qu'il ai disparu sur la route, remontant ses traces de pas jusqu'à la maison une fois qu'elle ne le vit plus. Elle resta là jusqu'au moment où la neige fit disparaître ses pas à leur tour.

Le paysage se figea de nouveau. Tout était calme et endormit. Rien ne bougeait, mise à part le déluge incessant des flocons.

C'était comme s'il n'avait jamais existé.

 

 

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Commentaires (1)

1. Ruh 02/09/2012

J'y retrouve le côté chronique de Tolkien un peu déshumanisé, mais en même temps plus centré sur le personnage, ce qui est assez intéressant. L'ellipse est bien mené, je regrette peut-être la décision sur-rapide du jeune homme de partir à la fin, mais c'est cohérent avec l'âge du "gamin"...
En tout cas, ta narration est fluide et simple, c'est un vrai plaisir.

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