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Je suis figée comme une statue, tous les sens en alerte. À coté de moi, quatre silhouettes floues bougent au ralentit. Je ne distingue que des ombres sans visage, malgré leur lenteur. Le son de leurs pas me parvient comme un écho étouffé. Elles courent devant moi, se scindant en deux groupes égaux. Je suis au milieu, mes mouvements tout aussi flous alors que je tente de les imiter. Mes pieds restent enracinés au sol. Je secoues les bras pour tenter de me défaire, la panique me submergeant. Une traînée noire suit mon membre lorsqu'il passe devant mes yeux.

Je compte. Tous s'immobilisent en pleine course.

1, 2, 3, 4, 5, 6, …

Une ligne ardente brûle dans mon cou. Mon souffle est devenu le seul écho dans cette étrange tableau. La panique sature l'air, j'ai le cœur au bord des lèvres. Devant moi, une immense forme grise se dresse soudain. Son ombre me recouvre, m'englobe, me dévore. Je suis pétrifiée par la peur.

7, 8, 9, 10, 11, 12, …

Devant elle, une cinquième ombre bordeaux apparaît, agenouillée.

Pourquoi tout est si flou ? Je fronce les sourcils en me concentrant à m'en faire mal au crâne. J'ai l'impression d'être aveugle, c'est insupportable. Les traits refusent de se fixer mais régressent pour dessiner une silhouette vaguement plus précise.

J'esquisse un pas pour me rapprocher, mais reste fermement campée à ma place. Il faut que je bouge... Je regarde ma jambe aux contours mal défini et force autant qu'il m'est possible pour l'avancer. L'effort semble insurmontable. Soudain, un bruit sourd éclate, et une auréole rouge s'échappe de mon genou. Celui-ci ne supporte plus mon poids, et je tombe.

 

 

Je me réveille avec un violent sursaut. J'ai l'impression d'être tombée dans un vide vertigineux. Mon souffle est court, heurté. Je suis tendue de la tête au pied, ma peau ruisselant de sueur.

Je porte une main hâtive à mon genou, cherchant du sang ou une douleur. Une brève sensation engourdie par les médicaments me parvient de ma plaie, mais je ne saigne pas. Je pousse un soupire de soulagement.

Je m'assois et prend mon front brûlant dans mes mains gelées. En me laissant tomber contre le mur à ma droite, je troque ma fièvre contre la fraîcheur de son carrelage.

Un rêve. Ce n'était qu'un rêve.

J'étouffe un rire nerveux qui remonte dans ma poitrine, brisant un instant le silence de ma cellule. Il faut croire que rester enfermée aussi longtemps à fini par entacher ma santé mentale... Je ris encore, de cynisme cette fois.

Si je perds les pédales, peut-être que Silence ne pourra plus sonder ma mémoire ?

Je m'allonge derechef contre le sol nu et gelé, tâchant de trouver une position plus confortable pour dormir. Quelle situation de fou. Me voilà à espérer de devenir timbrée. Mais je ne peux pas. Je n'ai pas le droit. Il y a des gens qui m'attendent dehors. Des gens que je dois soutenir.

Deux heures plus tard, la porte de ma cellule s'ouvre et la lumière éclaire violemment les lieux. Je me frotte les paupières, encore somnolente. Je n'ai pas réussi a me rendormir après mon cauchemar, et mes yeux trahissent cette courte insomnie.

Silence s'avance dans la minuscule pièce, un plateau à la main. Il le dépose par terre sans un mot, tourne les talons et s'en va. La porte se referme sur lui. La lumière disparaît. Seul reste l'éclat faible de la vitre me permettant de voir ce que je mange. Un petit pain, et un verre d'eau. J'attrape le premier et mord dedans à pleine dent en me disant qu'à ce rythme, je vais non seulement devenir cinglée mais aussi squelettique...

Neuf minutes plus tard précisément, Silence entre de nouveau, son anneau de verre à la main. Je me lève en lui tendant mon poignet droit, baillant sans ménagement.

-'Jour, je marmonne.

Pas de réponse. Comme si ça m'étonnait encore.

Je le suis au travers du dédale de couloir jusqu'à la salle mémoire. Une fois la-bas, je prend de l'avance : je lui retends mon bras, et part directement m'allonger sur le siège sitôt le dispositif éteint. Cette petite cérémonie ne m'est plus inconnue, après tant de temps...

En déposant doucement ma tête sur la table, celle ci s'illumine pour signaler qu'elle se met en route. Après quoi, Silence range mes menottes à sa ceinture en s'avançant lourdement vers moi, tire un tabouret de sous un meuble, et se laisse tomber dessus. Il pianote quelque chose près de mon crâne, et son dé en verre apparaît. Il le prend et le dépose à coté de lui avant de se mettre en place pour commencer son inspection. Les coudes ancrés sur la table, ses mains près de ma tête, nous attendons tout deux.

-Tu te rappelle de ton père ? Me demande-t-il.

Son ton est plat, presque las.

-Je l'ai pas connu.

Pas de réponse. Après un bref silence, il redemande :

-Et ta mère ?

-Très peu.

J'espère que mon mensonge sera gobé car je n'ai pas envie de lui montrer quoi que ce soit concernant Hope. Ces souvenirs n'appartiennent qu'à moi.

Il pousse un soupire.

-Ok... En somme question famille il n'y a pas foule.

Il semble grognon, et sa remarque me pique droit au cœur. Non, « il n'y a pas foule » mais elle compte beaucoup pour moi.

-Tu connais beaucoup de famille nombreuse ? Je réplique, acerbe.

Il ne me répond pas.

-Je suppose donc que tu n'as pas non plus d'amis, de petit ami, ou un quelconque lien affectif avec quelqu'un d'autre ?

Entendre le mot « petit ami » de sa bouche est étrange. Presque comique. Lui qui ne ressent rien, pauvre cœur mécanique...

-J'en ai eu. Si c'est la question, non je ne suis pas une newbee qui débarque dans la vie.

Il ne réagit pas à la pique et continue son interrogatoire :

-Des Morbides ?

A mon tour de soupirer.

-Je ne suis pas une balance, combien de fois je vais te le répéter ?

Je sens ses doigts se poser d'autorité sur mes tempes, m'empêchant de bouger.

-C'est ce qu'on verra. Concentre toi sur eux.

Je lève un sourcil.

-Sur qui ? Je réplique.

-Tes amis, tes copains, tout ceux qui sont en lien avec toi. Ferme les yeux.

J'obéis. Quelques visages passent brièvement sous mes paupières, dont celui de Seth qui persiste. Les autres sont sans importance, de passage... Dans le lot, je revois pas mal des habitués du Lunar, dont des Douzes. Mon esprit fait seul la connexion entre l'un d'entre eux et le mot « petit-ami ».

-Qui est-ce ? Me demande Silence.

J'hésite avant de répondre. Non pas parce que je ne veux pas lui donner l'information, mais plutôt parce que je préférerais oublier ces souvenirs là.

-Dean.

Prononcer son nom me fait penser à son grand frère, Jeremy. Je serre la mâchoire. Je n'aime pas ce type. Son portrait m'apparaît, avec ses sourcils froncés et son air de brute. Je porte une main à mon bras droit, lentement, suivant du bout des doigts une cicatrice sous mon t-shirt. Je commence à m'immerger, l'obscurité devenant mouvante autour de moi. Je retire ma main de mon épaule pour l'allonger de nouveau et percute quelque chose qui fait éclater ma sphère de mouvement. J'ouvre les yeux, surprise d'être ainsi ramenée dans le présent. Je vois mon avant-bras enfermé dans le poing de Silence. Une fois totalement revenue à moi, je me rend compte qu'il m'empêche de bouger et qu'il me fait même mal. Je tente de me dégager d'un mouvement brusque et il me lâche sans émettre plus de résistance.

-Qu'est-ce qui te prend ? Je lui lance, soupçonneuse et agressive.

-On ne sait jamais.

Je fais une grimace d'incompréhension.

-On sait jamais quoi ?

-Des fois que tu essaye de t'enfuir.

-C'est quoi ce délire ?

Je suis plus exaspérée que réellement énervée. Sa paranoïa me blase.

-Je t'ai vu bouger, j'ai réagit. Point.

Je dodeline de la tête en allongeant mon bras près de mon corps.

-Faut te faire soigner, je marmonne. Je touchais juste mon bras...

-Ça, je ne pouvais pas le savoir. Tu as mal ? Change-t-il de sujet.

Je fais la moue en regardant ailleurs, dérangée par son regard turquoise.

-Non... C'est juste une cicatrice qui remonte à l'époque où j'ai connu Dean et Jérémy.

Il fronce imperceptiblement les sourcils.

-Qui te l'a faite ?

-Jérémy.

-C'est pour ça que tu ne l'aime pas. Ça se voit dans tes associations d'image. Son portrait t'es menaçant.

Piquée au vif, je réplique plus fort que ce que j'aurais souhaité :

-Il menace rien du tout ! C'est qu'un salopard vicieux et misogyne. J'ai pas peur de cet abruti.

Silence ne dit rien, mais son regard suffit. Il ne me croit pas. Ça m'agace tellement que lorsqu'il approche ses mains de mes tempes, j'attrape son poignet à mon tour et plante mon regard dans le sien.

-Je n'ai pas peur de lui. C'est clair ?

Je détache bien chaque mot pour être plus percutante. Il me regarde sans répondre comme toujours, avant d'esquiver la confrontation en relevant la tête. Je l'entend pouffer de rire, mais ne peux en être sur puisqu'il ne m'offre que son menton comme vue. Avec son autre main, il attrape la mienne et la décroche doucement avant de la ramener contre mon ventre. Je me laisse faire, ne quittant pas un seul instant son menton du regard. Mais il reste obstinément caché à ma vue.

Lorsqu'il baisse de nouveau la tête vers moi, ses traits sont redevenus parfaitement inexpressifs. Je sens ses doigts se poser mes tempes, alors je ferme les yeux sans perdre mon air agacé.

-Je te crois, je l'entends dire.

Sa voix est teintée d'un sourire, mais j'ai du mal à y croire. Il est de toute façon trop tard pour rouvrir les yeux, je le sens diriger mes pensées vers Dean et Jérémy. Le souvenir m'appelle et très vite, je tombe dans le clair-obscure humide d'une ruelle.

Je marche tranquillement pour rentrer chez moi, une main dans la poche de mon blouson en cuir noir, ma capuche rabattue. J'inspire à plein poumon, un sourire flottant sur les lèvres. Cette odeur... C'est celle du tabac grésillant. Je crois que je pourrais mourir en paix du moment que cette fragrance m'enivre durant mes derniers instants.

Dans ma main, je tiens une cervoise entre indexe et majeur, mon briquet rouge dans ma paume. Il fait frais, c'est agréable. Je reviens de chez Nolan. Nous y avons passer la journée avec Seth. Une de ses machines est tombée en panne, j'ai donc accompagné le mécano jusque chez lui histoire de sortir un peu. Mon tabac est resté fermé toute la journée, et vu l'heure les mecs du Midnight ont du ouvrir la salle du bas pour boire un coup.

J'ai confiance en eux sur ce point, ils n'ont jamais piqués dans la caisse ni chiper de bouteilles. Mais je n'aime pas rester absente de mon commerce trop longtemps... Seth m'a assuré qu'il avait bientôt terminé, et nous avons convenu de nous retrouvé plus tard.

Nous sommes en plein mois de mai, et les températures sont déjà plus clémentes. Bientôt, la grosse saison commencera et mon nombre de client doublera. J'ai ouvert le Lunar il y a maintenant trois ans. Heureusement que les cybers délaissent leur travail annexe de flics pour civils, car je n'ai normalement pas l'âge de tenir une boite... Il faut être majeur, c'est à dire avoir vingt et un ans. Je n'en ai que vingt. L'an prochain, je n'aurais plus à me préoccuper de ce détail administratif.

En attendant, le Lunar est au nom de Seth qui est m ajeur, et a donc légalement le droit de le posséder.

Les rues sont pratiquement vides à cette heure. Les gens sont soit chez eux, soit fourrés dans un bar du coin. Je finis ma cigarette avant de la jeter d'une petite pichenette sur le coté. Elle s'éteint aussitôt, tombant dans le caniveau où un fin filet d'eau souillée descend la rue en sens inverse. Je range le briquet dans ma poche arrière, à coté de mon flingue.

J'entends l'écho de mes pas résonner entre les murs. Après une minute de marche, il se mêle à la percussion étouffée d'une musique mise plein tube quelques maisons plus loin. Je vois d'ici la façade en néons bleus et violet signaler que le Lunar est ouvert.

Mon Lunar. J'esquisse un sourire. Ma liberté.

J'accroche la rambarde en métal noire de rouille, la contourne et descend la volée de marches menant à une double porte creusée en contre-bas de la rue. Le rythme redondant de la musique est si fort que les portes vibrent. Par dessus ces coups sourds, une mélodie électronique aiguë reprend son refrain pour la seconde fois.

Je retire ma capuche et pousse l'une des portes. La musique m'enveloppe tout entière, soudain extrêmement forte. Les spots lumineux parcourent la petite foule de part en part avec leur formes et leurs couleurs fluo. Des gens dansent, certains braillent en pensant chanter, d'autres sont attablés sur les cotés, un verre à la main. J'aperçois un couple qui se bécote dans un coin sombre de façon un peu trop insistante et débridée. Pas de ça chez moi, ça n'attire que les emmerdes des gens sans loi ni foi qui s'affichent aux yeux de tous. Je veux pas de Bleus entre mes murs.

Je m'avance vers eux et tape sur l'épaule de l'homme. Ils s'arrêtent en plein ébat pour me dévisager, surpris. Je leur désigne la porte avec mon pouce en leur hurlant pour couvrir la musique :

-Faites ça ailleurs ou j'vous vire !

L'homme me toise avec un regard moqueur. Je sens son haleine chargée d'alcool lorsqu'il me répond quelque chose d'incompréhensible. Visiblement, ils ne veulent pas bouger. Je cherche mon colt accroché à l'arrière de mon jean sous mon blouson, puis me ravise. J'ai vu les quatre Douze, surnoms des membres du Midnight, attablés plus loin. Je les montre du doigt avec un grand sourire, montrant au passage mon propre tatouage d'appartenance au gang :

-Dans ce cas je vous présente à mes potes ? Je leur demande toujours en couvrant la musique de ma voix.

Je vois nettement le mec s'arrêter sur mon poignet avant de poursuivre son chemin jusqu'à la table que je lui montre. Il devient livide, son teint encrassé par un spot vert.

Personne n'ignore qui sont les Douzes et ce que notre tatouage noir veut dire. Personne, depuis trois ans que le Midnight a assis son autorité sur la zone 26 en crevant les Bleus du quartier.

Le gars se décolle de sa proie et tente un sourire désolé en me faisait un signe d'apaisement. La fille remet en place son haut et cherche son sac. Je croise les bras sur ma poitrine et prend un air menaçant en leur balançant :

-Maintenant, dégagez de mon bar.

Le couple ne demande pas son reste. Ils se dirigent vers la porte et sortent en se faisant les plus petits possibles. Je les regarde faire avant de sentir que quelqu'un passe son bras sur mes épaules. Je me retourne et reconnais Voodoo, le second de Midnight. Il me pince la joue comme à une gamine.

-Alors San, on joue les gros bras ? T'es pas assez grande pour ça ! Se moque-t-il.

D'un petit mouvement sec, je me dégage mais son bras reste fermement camper autour de mes épaules. Vodoo a plus de vingt-cinq ans, mais moins de trente. C'est un type immense et bien bâti qui impressionnerait n'importe qui. Sa peau mâte est piquée de taches sombres discrète sur ses joues. Comme la majorité du Peuple, ses cheveux sont bruns et ses yeux noirs. C’est un type qui rigole pas mal, je l'aime bien. Mais en mission, il n'y a pas plus sérieux. Je crois que c'est ce que Midnight, notre boss, apprécie chez lui.

-Tu dis bonjour ? Me demande-t-il en me tirant vers la table du gang.

Je lui sourit en me laissant faire.

Leur table est la plus grande de la boite, posée sur une estrade à l'écart de la piste de danse. Elle n'est pas marquée à leur nom, mais tout le monde sait que c'est ici que le Midnight vient boire tous les soirs. Alors personne n'ose jamais monter, quand bien même cette place offre une visibilité sur l'établissement entier tout en étant assez éloigner des sono pour garder un niveau sonore acceptable.

Sur la banquette en velours vert sont avachis trois Douze que je connais bien. Ils rient et l'un d'eux tapent dans ses mains pour encourager un quatrième membre assis sur une chaise à vider son verre. Je le regarde renverser la tête en arrière alors que sa pomme d’Adam monte et descend sans s'arrêter. Sa chaise est en équilibre sur deux pieds et je me félicite qu'elle soit solide. À remplacer, les meubles deviennent vite chers.

-Vous auriez pu m'attendre les gars ! Râle Voodoo en me lâchant.

Il part s'asseoir sur une autre chaise pour regarder le spectacle. Le Douze, du nom de Dean, finit son verre et le repose brusquement sur la table. Il lâche un rot alors que les autres l'applaudissent en braillant. De vrais gosses.

Ça me fait sourire.

-Oh, San ! S'exclame Dean en me voyant.

Les trois autres s'aperçoivent enfin de ma présence et ils me saluent tous en riant. Je leur rend leurs tapes.

-Je l'ai trouvée paumée dans un coin en train de mater, lance Voodoo.

-Si ça te manque, tu peux passer la soirée avec nous ma belle, j't'assure que tu seras pas déçue, me lance celui du milieu de la banquette.

-Dégote toi une nana et on en reparlera, je lui réplique. Aux dernières nouvelles t'as toujours dormi seul, donc laisse moi douter de tes « capacités » !

Il ouvre grand la bouche sans répondre, et je ris. Ses potes lui tapent dans le dos avec d'autres moqueries et je leur fais un signe de la main en tournant les talons.

-Je vais au bar, soyez sages !

Je n'écoute déjà plus leur chamailleries alors que je descends de l'estrade. Je passe derrière le comptoir du bar en retirant mon blouson pour le déposer sur un porte manteau. Puis je passe mon sweat par dessus ma tête sans me préoccuper que les clients voient mon ventre dénudé. Je jette la fringue au pied du porte manteau, passe une main dans mes cheveux pour y remettre un peu d'ordre et m'approche du premier gars attablé.

Je porte une chemise blanche qui brille sous la lumière noire, les deux premiers boutons ouverts. C'est un peu décolleté, mais c'est bon pour les affaires... !

-Alex, comment va ? Je lui demande en sortant un verre de sous le comptoir.

Le quadragénaire me salue, les deux coudes posés sur la plaque en bois clair.

-Sandy, resplendissante comme toujours... Me répond-t-il.

Je le remercie d'un sourire avant de lui demander ce qu'il prend. Il mime un deux avec sa main en m'indiquant un scotch. Je me retourne, attrape la bouteille et lui sers un double. Il me remercie d'un hochement de tête avant de porter le verre devant son nez pour humer l'odeur de l'alcool. Je m'éloigne vers le second client, un sourire en coin. Depuis qu'il vient ici, Alexander fait toujours ça : Sentir l'arôme dégagé par son scotch.

Je sers ainsi quatre personnes avant d'attraper des verres sales pour les passer au jet. Il est à peine minuit et demi, les clients dansent plus qu'ils ne boivent... Pour l'instant.

Le Lunar est un mon bar dansant, malgré le nom de Seth sur les papiers. Il ne désire pas en avoir possession mais habite quand même ici, c'est donc un bon compromis le temps que j'atteigne l'âge légal. Les affaires marchent bien grâce au soutien du Midnight qui a élu l'établissement comme son QG. Ils nous ont aidés à financer le matériel et les meubles lorsque Seth et moi avons décider de relooker le Solar de mon oncle, il y a de ça trois ans.

Aux alentours d'une heure, la soirée bat son plein. Je remarque alors Nolan qui se penche par dessus le comptoir en me faisant signe. S'il est là, c'est que Seth est rentré aussi.

Je tend mon menton vers lui en finissant d'essuyer le verre que j'ai dans la main et il mime un T avec ses doigts, à l'autre bout du comptoir. Il n'y a pas de place devant moi pour me parler directement, le bar est blindé.

Je me baisse pour attraper une bouteille transparente sur les étagères du comptoir, la débouche, le torchon encore dans ma main, et remplis le fond du verre que je viens de sécher avec une tequila. Je me tourne vers lui en lui montrant un sirop, posant silencieusement la question. Il pointe son pouce vers le plafond et j'ajoute la liqueur à l'alcool. Le mélange se teinte de bleu qui reste condenser au fond. Je prend un sucre entre pouce et indexe, le pose sur une cuillère elle-même en équilibre sur les bords du verre et dépose le tout à coté de moi. Nolan est déjà repartit vers l'estrade. Je sors un second verre plus grand, le remplis de rhum coupée au citron vert, y ajoute de la limonade et attrape deux feuilles de menthe entre mes dents. Je prends un verre dans chaque main et me dirige derechef vers l'estrade.

J'y suis accueillie par des applaudissements et des cris de joie. Je dépose le cocktail bleu devant Nolan qui est en train de prendre place au centre de la banquette. En temps que chef du Midnight, il a le droit à la meilleure place, malgré le fait qu'il dérange tous les Douze déjà assis. Je mâche une des feuilles en réservant l'autre. Je prends une gorgée du mojito avant de le poser devant Seth avec le reste des feuilles. Il me fait un signe de tête pour me remercier et je lui réponds par un clin d’œil complice.

-San, tu es un ange ! S'écrit Nolan en voyant son verre devant lui.

Il attrape la cuillère et plonge le sucre dans le cocktail en touillant. Il boit une longue gorgée et montre Seth du doigt.

-Ce mec aussi est un cadeau du ciel, j'aurais jamais cru que la bécane redémarrerais, continu-t-il.

Seth lève les mains devant lui en baissant la tête, humble.

-J'ai fais le seul truc dans lequel je suis doué. Demande moi de te préparer un verre comme ça...

Il désigne le cocktail de Nolan avant de finir sa phrase :

-... Et crois moi que tu me balances aux Bleus direct pour tentative d'assassinat !

Le groupe rigole, et je me joint à eux.

-Au fait, le raid c'est bien terminé ? Je lui demande.

Midnight prend une autre gorgée avant de me répondre :

-Oui, tout est fait. Les caisses sont au garage, ils passent les chercher demain soir. Y'a que ma bécane qui a pas survécu au voyage...

-Un simple soucis de tours, ajoute Seth avant de prendre une rasade.

-Simple pour toi ! Réplique Nolan en riant.

Je leur sourit en m'éclipsant l'air de rien, lorsque j'entends Midnight me rappeler :

-Sandy, t'enfuis pas comme ça !

Je reviens vers lui et montre le bar.

-J'ai des clients qui attendent... !

Nolan fait un geste vague de la main en se laissant lourdement tomber sur le dossier de la banquette. Il pose sa main avec force sur le Douze à sa gauche et me dit :

-T'inquiète pas, Zack va prendre la suite.

Sans protester, le Douze se lève et se fraye un passage jusqu'à moi. Il me décoche un petit sourire avant de descendre de l'estrade et se diriger vers le bar. Je reporte mon attention sur Nolan, qui tapote la banquette à coté de lui, là où Zack était assis.

-Viens te détendre... Tu bosses trop San, ajoute-t-il avec un sourire.

Je file un regard vers Seth qui, le nez dans son verre, ne me le rend pas. Nolan est très sympa sous ses grands airs, mais on ne sais jamais ce qu'il a derrière la tête. Je le rejoins avec un sourire de façade, attendant de savoir ce qu'il me veut.

Il passe son bras sur mes épaules et je croise les jambes en prenant une pose décontractée.

-J'ai pas raison ? Demande-t-il à Seth.

Ce dernier acquiesce mais je sais qu'il est tendu comme moi. Nolan se retourne pour me faire face et commence :

-Tu aurais dû les voir... !

-De quoi ? Je lui demande.

-Les caisses ! De petites bombes. En état de marche en plus je suis sûr ! On a pas essayé de les faire rouler, mais elles ont l'air fonctionnelles.

Il me met la puce à l'oreille. Je crois savoir ce qu'il veut.

-C'est dommage dans ce cas de les refiler... Je tente l'air de rien.

Nolan aborde un sourire carnassier. Il plante son indexe sur mon sternum et me répond :

-Exactement San. Exactement. Tu sais quoi ?

Je vois Seth se gratter la nuque et baisser le menton du coin de l'oeil. Il a compris, lui aussi.

-Non, Midnight. Je sais quoi ? Je réplique, narquoise.

-On devrait peut-être les garder. Tu crois pas ?

-Ça m'a tout l'air d'une chouette idée.

Le sourire de Nolan s'agrandit, et je lui rend la politesse. Voilà longtemps que je n'ai pas participé à une opération du Midnight. Un peu d'adrénaline ne me fera pas de mal.

-Je l'adore, cette fille est géniale ! Jubile mon boss en me collant un baiser sur le front.

Je ris, mise un peu mal à l'aise par cet élan d'affection, mais ma gêne est vite balayée par les cris des autres Douze jusqu'ici silencieux. Les plans commencent déjà à fuser autour de la table, et je garde le silence en les écoutant.

Mon rôle à moi, c'est d'accomplir ce qu'on me demande, pas de créer les ordres. Et au Midnight, si tu ne sais pas où est ta place, tu la perds très vite...

Après une quart d'heure, un brouillon de stratégie était déjà posé. Encore vingt minutes plus tard, nous savions qui, quand, et comment. Nolan me demande alors de ramener Zack pour le mettre au courant. Je redescends de l'estrade en attrapant les verres vides au passage et m'approche de Zack en train de servir un autre scotch à Alex. Je pose les verres près de la plonge et m'approche de lui :

-Midnight te demande.

Il rebouche la bouteille, la range sans se presser et passe derrière moi pour repartir. Lorsqu'il passe à coté de moi je lui dis quand même :

-Et merci, pour le bar.

Il me fait un signe de tête et s'en va. Il est deux heures, et la tendance dans les locaux s'est inversée, comme toujours : il y a plus de buveurs que de danseurs. Je n'ai pas le temps de souffler avant trois heure du matin où enfin les clients plient bagages. Une demi-heure plus tard, un groupe de trois se trémousse sur place en bavardant sur la piste, et il reste trois gars assis au bar. Les autres clients sont assis aux tables en bordure de la piste en sirotant tranquillement leur verre, une énième clope au bec.

Je fini de ranger les derniers verres que j'ai séché sur une étagère quand j'entends quelqu'un m'interpeller :

-Sandy !

Je me retourne vers la salle et vois Dean accoudé au comptoir en train de me faire un signe de la main. Je jette un regard vers l'estrade en m'approchant de lui. Les Douze sont tous penchés sur la table, pris dans une conversation qui semble animée.

-Qu'est-ce qui se passe ? Je lui demande en désignant le groupe du menton.

Le jeune homme hausse les épaules dans un grand mouvement, sans perdre son sourire. Ses yeux brillent comme jamais, et sa peau blanche aborde un teint cireux sous le spot jaune.

-J'en sais rien, ça blablate comme d'habitude... ! Me répond-t-il en se penchant un peu plus au dessus du comptoir.

Je le vois piquer dangereusement vers l'avant avant qu'il ne se jette en arrière pour se stabiliser.

J'en connais un qui a trop bu...

-Tu peux me rendre un service ? Me demande-t-il, ses yeux rivés sur les miens.

Il me fait rire. A essayer de garder son équilibre, un sourire idiot collé sur le visage... Il ressemble plus que jamais à un vrai jeune de son âge, sans gang ni tracas. Juste un type heureux, un peu trop alcoolisé, qui se fou bien de ce qui va se passer demain.

-Dis toujours ? Je réponds.

Je ne peux pas m'empêcher de lui sourire tant son attitude m'amuse. Il se penche un peu plus au dessus du bar et agrippe mon épaule pour ne pas tomber. Je me laisse faire en riant discrètement.

-Tu peux me servir un autre verre ?

-Pas sur que ce soit une bonne idée dans ton état ! Je me moque.

-Oh, mais ce soir j'enchaîne les mauvaises idées, me répond-t-il.

Je sens sa main glisser vers mon menton pour le tourner vers lui. Je n'ai pas le temps de réagir que déjà il m'embrasse. Je suis hébétée par ce geste mais me laisse faire. La sensation n'est pas désagréable...

J'entends quelqu'un taper dans ses mains, d'autres rire, et une chaise racler bruyamment le sol, mais je ne me détourne pas pour savoir qui abîme comme ça mon mobilier. Je rend son baiser à Dean avec un vague sourire. Sa main passe de mon menton à ma nuque et me presse plus fort contre ses lèvres. Il s'accroche à moi avec plus de force, et je suis bien tentée de faire pareil mais j'entends soudain une voix grave et lourde de menace :

-San ! Cris quelqu'un près de nous.

Je me décolle de Dean et m'étonne de voir Seth s'avancer comme une furie vers nous, les poings serrés. Il me fusille du regard, son corps entièrement tendu. Je jette un regard derrière son épaule et vois toutes les têtes du Midnight tournées dans notre direction. Certains lèvent leur poings en l'air en braillant « la bagarre ! », d'autres plus sobres abordent une mine sombre, blasée, ou parfois juste inexpressive. Seul Nolan regarde ailleurs, les bras croisés sur son torse. Il est en colère. Ce qui veut dire que ça va barder...

Mais dans l'immédiat, je crains plutôt la fureur manifeste de Seth. Celui-ci écarte Dean sans ménagement du bar malgré ses protestations et se plante devant moi.

-Qu'est-ce qui te prend ? Demande-t-il avec une hargne mal contrôlée. T'es devenue cinglée ?

Je ne sais pas quoi lui répondre. Sa rage est justifiée, on sait comment termine les gens qui s'affichent ainsi en publique... Mais je ne peux m'empêcher de me sentir agressée gratuitement. S'il veut me faire la morale comme à une gosse, il pourrait très bien attendre qu'on soit en privé.

-Je fais ce que je veux jusqu'à preuve du contraire, je lui réplique.

Il frappe du poing sur le comptoir avec violence. Je ne trésaille pas, cachant ma peur. Pire, je lui tiens tête.

-Si tu faisais ce que tu veux tu serais déjà en train de pourrir dans le canal ! C'est ce que tu cherches ?

Je réagis au quart de tour. C'est toujours comme ça lorsque je me sens agressée. Il veut gueuler ? Je peux gueuler plus fort.

-Oh c'est sûr que cette vie d'interdit que tu nous imposes nous a mener loin dans la sécurité ! On demande à oncle B ce qu'il en pense ? Mais ça va être difficile maintenant qu'il est six pieds sous terre ! Bravo Seth, on admire l'efficacité !

Il veut répliquer quelque chose mais se retient. Je sais que ce sujet lui fait du mal. Ça m'étonne moi-même de lui avoir balancé ça.

Alors qu'il ouvre la bouche pour répondre, Dean s'approche et lui tapote l'épaule.

-Elle a raison. San fait ce qu'elle veut.

Je fais la grimace. Il ne sait pas à quoi il s'expose.

-« San » ? Réplique Seth, entre colère et surprise.

Dean relève le menton et répète :

-Ouai, San.

Seth se tourne tout à fait pour lui faire face. Il se grandit pour le regarder de haut, le surpassant d'une tête.

-Comme si tu la connaissais assez pour l'appeler comme ça, ricane-t-il, mauvais.

Dean gonfle la poitrine et fait un pas vers Seth. Un mauvais pressentiment monte le long de ma colonne vertébrale. Ça va mal finir...

-Je la connais assez pour oser lui parler en publique, oui ! Non seulement je lui parle, mais je ne cache pas mes sentiments ! Pas comme d'autre qui la regarde à peine de peur de s'afficher. J'ai pas peur de les dire ni de les montrer, moi au moins.

Les articulations de Seth deviennent blanches tant il serre les poings.

-Je n'ai pas peur de m'afficher, gronde-t-il.

-Ah ouai ? Dans ce cas pourquoi tu lui causes jamais alors que vous créchez sous le même toit ? T'as peur de quoi ? Tout le monde sait que vous êtes liés, ta fausse indifférence est pitoyable !

Et voilà Seth qui explose. Ne le laissant pas finir sa phrase, il lui décoche un direct du droit dans la mâchoire. Dean titube en arrière en portant les mains à son visage. Des gens crient dans la salle. La porte claque plusieurs fois, des clients n'ont pas attendu le coup pour déguerpir. Certains Douze applaudissent en braillant plus fort. Et moi, je suis pétrifiée à l'idée que quelqu'un appellent les Bleus.

-Ta gueule, bâtard ! Braille Seth. Qu'est-ce que tu sais de notre lien ? Rien, rien ! Alors ferme là !

Il lui balance un second coup de poing, que Dean esquive maladroitement, chavirant un peu au passage.

-Arrête ! Je cris en vain.

Je saute presque pour attraper le bras de Seth devant moi, mais il se dégage aussitôt sans m'adresser le moindre regard. Dean retrouve son équilibre et tente un coup de pied dans le genou de Seth. Ce dernier, maître de lui, recule la jambe et profite du mouvement pour faire un croche patte à son adversaire. Dean se rattrape péniblement avant de tomber mais déjà Seth lui frappe l'oreille du plat de la main. Je comprend très bien qu'avec ce qu'il a bu, Dean soit mis au tapis aussi vite.

Je saute par dessus le comptoir alors qu'il s'écroule par terre et m'interpose entre lui et Seth alors qu'il amorçait un nouveau coup de pied.

-Arrête bordel ! Je hurle.

Il stoppe son mouvement et me toise de toute sa hauteur, aveuglé par la colère.

-Pousse toi, m'intime-t-il.

Je fais non de la tête en m'asseyant devant Dean, résolue à ne pas bouger.

-Laisse le tranquille.

-Bouge ou ce coup c'est toi qui te le prendra ! Menace-t-il plus fort.

-Tu sais comme moi que tu ne pourras pas.

-On pari ? Crache-t-il.

Je relève le menton d'un air décidé. Il a un mouvement vers nous, mais n'attaque pas. Sans plus crier je lui dis :

-Ose, et tu verras qui prendra un coup. On sait tous les deux que tu ne peux pas le faire.

Je marque une pause avant de répéter :

-Laisse le tranquille.

Nous nous affrontons silencieusement du regard. Notre haine est aussi fort que notre amour. La tension monte progressivement, mais une troisième voix coupe l'ascension avant le point de rupture :

-Seth, viens ici.

Nolan ne cri pas. Pas besoin avec son autorité naturelle. Son ton est grave, menaçant. Je vois Seth se raidir un peu plus avant qu'il ne se retourne vers Midnight. Celui-ci se tient bien droit sur les marches de l'estrade, regardant la scène avec froideur.

-Sandy, ramasse ta loque et dégagez de là.

Je ne demande pas mon reste et obéis. Je me relève silencieusement, attrape le bras de Dean et le passe par dessus mes épaules pour le relever mais le bougre est lourd. Sans un mot, Zack descend derrière Nolan et vient me prêter main forte. Je ne le regarde pas, nous sommes aussi tendus l'un que l'autre. La colère de Nolan est toujours imprévisible.

Seth se décide enfin à avancer vers le boss, avec prudence mais sans perdre sa mine renfrognée. Midnight se tourne vers le reste de la salle et lance comme si rien ne s'était passé :

-Retournez à la fête, votre verre est offert par la maison !

Les clients qui regardaient suspicieusement la dispute se retournent aussitôt vers leur table. Comme si une alarme avait retentit, chacun se moque soudain de ce qui se passe. Je tourne moi-même le dos à la petite scène en emmenant Dean vers l'escalier menant à l'étage supérieur, toujours épaulée par Zack. Le passage est étroit, et nous avons du mal à passer à trois. J'entends Nolan parler d'une voix posée en accompagnant Seth sur l'estrade, mais ne comprend pas ce qu'il dit à cause de la musique. Les comptes se régleront plus tard. En attendant, je dois m'occuper de Dean...

Zack et moi l'emmenons d'abord à l'étage du tabac, puis encore au dessus dans l'appartement que je partage avec Seth. La pièce ne nous appartenant pas, alors nous ne l'avons pas emménagée outre mesure : deux matelas nus à même le sol, des étagères s'étendant sur tout un mur, et le bordel déposé dessus. Dans le coin à droite, un point d'eau est mal isolé par un mur à demi écroulé.

-On va le poser là, je dis à Zack en me dirigeant d'autorité vers un des matelas.

Arrivés devant le vieux meuble gris-blanc, nous laissons tomber Dean sans ménagement, heureux de nous libérer de ce poids mort.

-Encore besoin d'aide ? Me demande le Douze.

Je m'accroupis près de Dean et le pousse pour l'allonger sur le coté.

-Non, ça devrait aller. Faut attendre qu'il se réveille, il est juste sonné...

Zack acquiesce en silence mais ne part pas pour autant. Il croise les bras sur son torse et se penche légèrement en avant, comme s'il attendait quelque chose. Je m'assois sur le bord du matelas et lui demande :

-Oui... ?

Le Douze pousse un bref soupire avant de se gratter la nuque.

-Bah... Je pense que Seth a pas tord sur toute la ligne.

Je fronce les sourcils mais ne répond rien. J'attends la suite.

-Ok, il a été un peu trop... Agressif. Impulsif en fait, se reprend-t-il. Mais c'était pas malin de votre part.

-Je sais. Mais c'est pas moi qui l'ai voulu.

Zack lâche un petit rire en expliquant :

-Ouai, Dean a commencé à délirer, puis Voodoo l'a défier. Tu les connais, c'est de vrais gamins quand ils commencent.

Je serre les dents. Un défi donc. Et bien ça fait plaisir... Je jette un coup d'oeil en coin à Dean encore endormi à coté de moi. Je ne le raterais pas au réveil. Foutre la merde comme ça juste pour... Pour quoi d'ailleurs ?

-Ils ont parié quoi... ? Je demande avec colère.

-Que tu casserais la gueule au perdant, me sourit Zack.

J'ai un rire mauvais.

-S'ils savaient qu'ils sont tous les deux des perdants...

Le Douze tape dans ses mains et commence à s'éloigner en me disant :

-J'ai hâte de voir ça ! De la part de Dean ça m'étonne pas, mais Voodoo sait à quoi il s'expose. Il t'a déjà vu en action... Ça promet du spectacle !

Avant, être prise pour une bête de foire à cause de mon don me vexait. Maintenant, ça m'amuse. Je n'ai pas choisi d'être différente, alors autant en voir les bons cotés.

Zack fait partit de la minorité du Midnight à savoir que j'ai un don. Lorsque Nolan me met sur un coup, ce sont toujours les mêmes Douze qui sont avec moi, pour éviter les fuites. Voodoo, Seth, Shawn, …

Dean n'a pas connaissance de ma morbidité, comme beaucoup d'autres.

-Bon, je vais voir ce qui se passe en bas... Finit-il par s'excuser sur le pas de la porte.

Juste avant qu'il ne disparaisse dans l'escalier, je l'interpelle :

-Zack !

Je le vois s'arrêter et se retourner. J'hésite avant de lui demander :

-Tu pourras... Faire attention à Seth ? Amoché il me sert à rien...

Il recommence à descendre en tendant son pouce vers le plafond. Seth a beau avoir les crocs contre moi, c'est passager. Du moins, je l'espère sincèrement...

Un quart d'heure passe sans que Dean ne se réveille. Lorsque je le vois se trémousser pour se mettre sur le ventre en ronflant légèrement j'estime qu'il n'a plus besoin d'être veillé. Je range quelques trucs, passe un coup de balais dans l'appartement, fume plusieurs clopes par la fenêtre et comprend qu'il n'est que quatre heure. Je descends au tabac et continue mon ménage. Quelques passants en voyant de la lumière grattent à la porte pour acheter leur paquet, et je retourne le panneau accroché sur la porte en « open ». Je tue difficilement le temps jusqu'à l'aube en vérifiant parfois que Dean dort toujours. Lorsque l'aurore arrive enfin, je ferme de nouveau le tabac et ose descendre au bar. Il ne reste que deux clients, et le Midnight a disparu.

Un gamin qui traîne avec nous tient énergiquement le bar, courant partout alors que ses deux clients dorment quasiment sur place. Lorsqu'il me voit, il me fait un large signe de la main. Comme si je pouvais rater le seul élément en mouvement...

Je m'approche du bar et avant qu'il ne commence à parler je tapote l'épaule du premier client assoupis devant son verre vide.

-Monsieur ?

-Hein ?

Il se réveille difficilement. Il me lance un regard d'incompréhension, totalement paumé.

-On ferme, je lui dit gentiment.

-Ah. Ouai. J'vais... J'vais partir alors.

Il se lève lourdement et je le guide un instant jusqu'à la porte. Lorsque je suis certaine qu'il s'y retrouve un peu plus, je le laisse marcher seul et me dirige vers le second et dernier client.

-'Sieur ?

Le vieux lève sa main devant moi en glissant de son siège. Il ramasse ses affaires et me dit :

-Chui pas sourd, j'ai entendu.

Il fouille dans son sac et jette un billet sur le comptoir avant de tourner les talons en me saluant de la main.

-A demain ! Lance-t-il.

Je ramasse le billet et reste un instant scotchée par le chiffre.

-Il a pris quoi ? Je demande au gosse.

Le petit ne comprend pas mais me répond quand même :

-Une tek bleue, pourquoi ?

-C'est tout ? Je le presse.

Il acquiesce.

Je m'élance vers le vieux avant qu'il ne passe la porte et l'interpelle :

-Excusez-moi !

L'autre ne se retourne même pas et fait un vague signe de la main.

-Gardez tout, faites pas chier.

Puis il claque la porte. Je regarde de nouveau le billet de cent en revenant vers le bar, ébahie. C'est la première fois que je tiens une telle somme dans mes mains. Ça me donnerait presque un frisson. Je range le billet dans la poche arrière de mon jean.

-Il avait quoi le vioc ? Me demande le petit.

-Un vieux siphonné, je lui répond juste.

Je le regarde en fronçant les sourcils. Remarquant mon insistance, le gosse me sourit en disant :

-J !

Son surnom me revient alors en mémoire et j'acquiesce.

-C'est ça, J. Tu veux bien me filer le plateau sur l'étagère là ?

Il s'exécute et me demande s'il peut faire la plonge alors que je m'éloigne vers l'estrade.

-Casse rien ou tu le payeras de ta poche ! Je réponds.

Il me braille quelque chose que je n'écoute pas. Il est pas méchant, mais assez collant... Voilà un an qu'il suit le Midnight partout dans l'espoir qu'on l'y intègre. Voodoo a du se foutre de sa gueule en lui disant que s'il se rendait utile on l'adopterait, mais on est pas une crèche. Il est beaucoup trop jeune et braillard pour nous rejoindre... N'empêche que le pauvre donne corps et âme dans ce qu'on lui confie comme tâche. Souvent des trucs ingrats comme faire la vaisselle, jouer au serveur ou au messager. Depuis peu, Voodoo lui demande d'aller acheter ses clopes chez moi. Comme il ne lui file pas un rond pour payer le paquet, J le paye de sa poche. Lorsqu'il reste m'aider au bar comme ce soir, je lui file alors un peu d'argent pour compenser la mesquinerie de Voodoo...

Je grimpe agilement sur l'estrade, le plateau à la main, et m'attend à trouver les verres vides des Douzes. La table et les banquettes sont vides, parfaitement rangées et nettoyées. Je fronce les sourcils. Le Midnight laisse toujours leur conso en vrac.

Je redescends les marches en bois et m'élance vers les tables parsemées dans la salle. Elles sont toutes vides, leur chaises sagement rangées entre les pieds.

-J ? Je lance.

Le gamin relève le museau de levier.

-Oui, patron ?

Je reviens vers le bar et lui tape le sommet du crâne avec mon plateau.

-Je t'ai déjà dis cent fois de pas m'appeler comme ça. C'est toi qui a nettoyé la salle ?

Le petit me tire une fausse grimace de douleur en rentrant la tête entre ses épaules lorsqu'il voit le plateau arriver.

-Bah oui... Tu redescendais pas et les gars sont partis y'a plus d'une heure. Je savais pas quoi faire, alors j'ai rangé...

Je relève le plateau, et il se ratatine une fois de plus sur lui même en fermant les yeux. Mais plutôt que de le taper, je lui ébouriffe les cheveux avec un air sévère. Il se redresse, surpris. Je regarde distraitement la salle sans me préoccuper que J me dévisage.

-C'est bien, je dis simplement en reprenant ma main.

Je dépose le plateau sur le comptoir et me dirige vers une toile blanche tendue au fond sans écouter ce que J me raconte d'une voix suraiguë. Je pousse le drap pour découvrir une porte en bois sombre. Je pose la main sur la poignée et hésite avant de l'ouvrir. Il s'agit du « placard à Seth » comme on l'appelle entre nous. Alors que mes doigts se crispent tandis que j'imagine mon ami assis devant ses écrans de l'autre coté, j'entends J me répéter avec insistance :

-J'ai déjà commencer à balayer l'estrade, patron !

Je me tourne aussitôt vers lui pour lui décocher un regard meurtrier. Mais le petit ne se débine pas et me sourit en me désignant le balais dans un angle un peu plus loin. Je marche tranquillement jusqu'à l'outil et lui lance sans le regarder :

-Il y a quelqu'un dans le placard ?

J fini d'essuyer un verre et monte sur un tabouret pour le ranger dans un placard au dessus de son crâne avant de me répondre :

-Nan, ya personne. Y sont tous partis avec Midnat'.

-Midnight, je le corrige.

Il prend une mine désolée en grommelant :

-J'arrive pas l'dire...

Je commence à passer le balais entre les tables sans me presser, lasse. Seth n'est pas là, il est parti avec le reste du groupe... Bizarre. Sa mine colérique me revient en mémoire et je renifle bruyamment. Tant mieux au final, ça lui donnera l'occasion de se calmer un peu !

Lorsque J termine de laver les verres, il m'ouvre la trappe au fond de la salle donnant sur les égouts pour que j'y jette la poussière. Il me prend le balais des mains et va le ranger dans le placard sans que j'ai à le lui demander. Il repart en courant pour aller chercher les clés sur l'estrade à l'autre bout de la salle, les décroche de leur perchoir, dévale les marches, court encore jusqu'à la trappe et la ferme avec la clé. Puis il repart vers la double porte d'entrée, la scelle également. Je le regarde aller et venir en courant, me demandant d'où il tire toute cette énergie. Il se plante finalement devant moi et me tend le trousseau.

-Et voilà, tout est fait pat...

Je lui lance un regard noir et il s'abstient de terminer sa phrase. Je regarde le bar où quelques verres sont restés sur le comptoir. Il se retourne et se confond en excuses :

-J'ai pas pu les ranger, l'étagère est trop haute alors...

Je me dirige sans un mot vers le comptoir, passe derrière et donne un coup de pied dans l'escabeau pour le placer sous le placard. Je monte dessus et déjà J me tend les verres pour m'aider à les ranger. Lorsque je referme le battant coulissant et redescend de mon perchoir je ne peux pas rater le regard brillant du garçon en face de moi. Je pousse un bref soupire.

-Tu as mangé quelque chose récemment ? Je lui demande.

-Ouai, madame Clair m'a filer des carottes. Elle m'a dit qu'elles allaient se perdre sinon, me répond-t-il sans perdre son sourire.

Mais je devine à l'ombre sur son visage que ce repas était soit frugal, soit lointain. Peut-être même les deux.

Je saute par dessus le bar et passe mon bras sur ses épaules en le poussant à mes cotés jusqu'à l'escalier menant au tabac.

-Je comptais me faire des frites, ça te branche ? Je lui lance en lui enfonçant gentiment mon indexe entre les cotes.

Il glousse en tentant d'échapper à mes chatouilles, mais je le tiens solidement alors il commence à rire.

-Carrément !

Je lui rend son sourire et nous montons à l'étage. Une fois en haut, je lâche le petit et l'emmène jusqu'à la cuisine dans le salon derrière la boutique. Il s'agit de deux plaques à gaz, d'un évier et de placards calés contre un mur du salon, mais ça nous suffit amplement à Seth et moi. Je traîne un carton de sous l'évier et en sort des patates. J'en lance une à J qui l’attrape maladroitement et dépose un couteau sur la table devant lui. J'en prend un second dans un tiroir et m'approche du meuble avec d'autres légumes en main. Je m'installe et commence à les éplucher puis les couper, imité aussitôt par J.

-Elles sont artisanales tes frites, me lance-t-il narquoisement.

-C'est pas le fast food ici, tu prépares ce que tu bouffe, je réplique sans méchanceté.

La demi-heure qui suit, nous lançons les tiges de pomme de terre dans l'huile bouillante et attendons qu'elles cuisent en grignotant des morceaux de pain durs. Le gosse m'explique que lorsqu'il est arrivé au Lunar tout le monde écoutait Midnight pris dans un grand discours animé. Zack est descendu de l'étage une minute après lui et l'a mis à l'écart le temps du sermon. Seth n'avait pas particulièrement l'air d'être amoché, mais il ne l'aurait jamais vu aussi sombre.

Ça ne présage rien de bon pour moi malheureusement...

Nos estomacs grognent alors que J se lance dans une explication abracadabrante de la façon dont il aurait jongler avec des bouteilles. Je vérifie que les frites sont cuites et les renverse dans un saladier sortit en avance. Je saupoudre le tout de sel et avance le plat devant le nez de J qui dévore déjà les frites brunes du regard. Il me regarde brièvement et j'acquiesce avec un sourire. Je le vois se jeter dessus et n'ai pas le temps de le prévenir que ce doit être brûlant qu'il retire déjà ses doigts en soufflant dessus.

Je rigole, amusée. Mais le cœur n'y est pas. Je suis inquiète pour Seth, pour Midnight, et pour Dean aussi. Comment vont-ils m'accueillir chacun ? Y aura-t-il réellement des conséquences graves après ce baiser d'alcoolique ? Je le saurais bien assez tôt... Mais attendre est un supplice.

Surmontant sa douleur, J s’empiffre de frites comme j'ai rarement vu un gamin le faire. Lorsqu'il estime enfin ne plus avoir faim, il se jette contre le dossier de la chaise et pousse un profond soupire d'aise. Ça me fait un instant mal au cœur de penser qu'il y a quelques années, nous étions ainsi aussi Seth et moi... Oncle B n'était pas toujours capable de remplir nos assiettes, et nos larcins étaient trop maigres pour nourrir convenablement trois personnes.

Je me lève et pousse gentiment J jusqu'au vieux canapé dégarni un peu plus loin. Il s'y allonge en chien de fusil et à peine une minute plus tard ses yeux se ferment sous l'effet de la fatigue et de la satiété. Je le regarde un instant, me demandant quelle drôle de vie ce gosse doit mener. Mais je me détourne assez vite.

Ça ne me regarde pas, et j'ai déjà mes propres problèmes à régler.

Je renverse le reste de frites dans un petit sac poubelle neuf, le ferme avec un nœud et le glisse dans le baluchon du gosse qu'il traîne tout le temps avec lui. Il s'agit, je crois, d'un draps troué et dégueulassé par les ans, arrangé en sac improvisé.

Je vérifie que le mioche dorme tout à fait avant de soulever le coin du tapis glissé sous la table du salon. Là, je crochète une planche de l'indexe et la soulève pour découvrir un petit compartiment creusé dans le sol. J'en retire une vieille boite à chaussure noire et l'ouvre pour y glisser le billet de cent refiler par le vieux. Je passe rapidement mon majeur sur la tranche de nos économies et en retire deux billets de dix. Puis je repense aux chaises rangées, aux allés-venus dynamique de J pour fermer toutes les portes, à tous ces petits gestes qu'il entreprend de lui-même pour me venir en aide sans attendre de paiement en retour... et prend deux autres billets. Je referme la boite, la range et remet le tapis en place en vérifiant du bout du pied que la latte ne dépasse pas. Je fourre l'argent dans le baluchon de J et me dirige lourdement vers le fauteuil d'oncle B en face du canapé. Je m'y laisse tomber, éreintée. La crosse de mon colt me rentre dans le bas du dos et je me tortille pour le décaler. Je ferme les yeux quelques instants, et lorsque je les rouvre, le sofa est vide.

Une lueur rose traverse les rideaux à ma droite, et je fronce les yeux comme agressée par la lumière du jour. Mon corps est raide et courbatu. Je me suis assoupie environ une heure en vu de l'heure...

J'entends le tintement de la cloche accrochée au dessus de la porte du tabac et des voix s'élever depuis la boutique. Je m'étire avec quelques grimaces en me dirigeant vers mon magasin. J encaisse joyeusement un client en lui tendant un paquet de Lucky Strike. Il ne s'aperçoit de ma présence que deux clients plus tard. Les poings sur les hanches, je le fusille du regard.

-Quoi ? Se plaint-il en attrapant les pièces tendues par une habituée.

Elle me fait un salue de la tête que je lui rends.

-Ne te crois pas employé ici, petit ! Je gronde. Déguerpis de là, c'est mon commerce !

La caisse tinte, la cloche de la porte aussi.

-Mais tu dormais, patron !

Je lève les yeux au ciel et il se mord l'intérieur de la joue.

-Je suis pas ton patron, bordel ! Fou le camp, t'as sûrement mieux à faire !

L'autre me tire de grands yeux étonnés.

-Bah non... J'ai vu ce que tu m'as donné, c'est plus que d'habitude. Alors j'en fais plus aussi. Tu devrais dormir et profiter plutôt que de râler.

À mon tour de le dévisager avec étonnement. Il ne manque pas d'air celui-là ! Comme je ne bouge pas, il profite d'une pause entre deux clients pour me pousser puérilement vers l'escalier en m'encourageant :

-Aller ! Promis je ferais pas d'conneries ! Sinon j'te réveille.

Je grince des dents, me laissant convaincre à contre cœur.

-T'as intérêt, sinon c'est toi que je découpe et jette dans l'huile la prochaine fois...

Je monte les marches lentement, retrouvant avec plaisir l'appartement vide une fois arrivée en haut. Je me laisse tomber sur mon matelas et fronce le nez après quelques secondes. Il y a une drôle d'odeur...

La mémoire me revient comme un coup de fouet et je cherche Dean du regard, ne le trouvant nul part. Je m'assois sur mon lit et entends la chasse d'eau avant de voir le Douze émerger du point d'eau. Il semble aussi surpris que moi, s'arrêtant même dans son mouvement pour remettre sa ceinture.

-Sandy, lâche-t-il d'une voix blanche.

-Dean, je lui répond comme un salut.

Je prend un air plus sévère et m'assoit en tailleur en l'observant. Il serre les crans de sa ceinture et s'approche doucement de moi. Je remarque alors qu'il est blême, le teint légèrement cireux.

-T'as pas l'air dans ton assiette, je me moque.

-Ouai, j'ai la gueule de bois... Et puis ya eu une drôle d'odeur de bouffe fris, ça aide pas.

Je ricane intérieurement. Bien fait.

Il se laisse lourdement tomber à coté de moi, et je me décale pour m'éloigner de lui. S'il remarque mon geste, ce dont je doute vu son état, il n'en laisse rien paraître. Il passe un main dans ses cheveux en regardant droit devant lui... C'est à dire le matelas de Seth.

-Drôle de nuit, hein ? Me demande-t-il.

-A qui le dis tu, je marmonne en baissant le nez pour cacher ma colère.

Il se tourne légèrement vers moi et me lance un drôle de regard.

-Tu t'es couchée à quelle heure ? T'as pas bonne mine non plus.

-Je me suis pas encore couchée. Assoupie une petite heure en bas, mais c'est tout.

-Je m'disais aussi... Tu veux peut-être te reposer alors ?

J'acquiesce gravement.

-Ce serait bien en effet.

Il se relève mais ne part pas pour autant. Je lui lance un regard glacial depuis ma hauteur et il bredouille :

-Et merci pour... Bah la chambre tout ça...

Je relève le menton.

-C'est pas franchement un merci que j'attends.

Mon ton est cassant, et ça ne lui échappe pas malgré son état avancé de pédalage dans la semoule.

-Ah ? Tu veux quoi, que je te dédommage ? Je payerais toutes mes conso comme toujours. Et je peux bosser au bar un soir si ça suffit pas. Je sais plus trop ce que j'ai pris, je me fierais à ce que tu me dira et...

Je lui lance un regard soupçonneux flirtant avec le dédain, avant de le couper :

-Tu te souviens vraiment de rien ?

-Bah si, de quelques petits trucs quand même... Se reprend-t-il.

Il s'accroupit en face de moi, une main sur son front. Je ne démord pas de ma mine renfrognée de mon coté.

-Genre ? Je lance avec mépris.

Il ne bouge pas ni ne me regarde lorsqu'il me répond :

-Je me souviens du début de soirée. On a ouvert le Lunar, on a commencer nos défis en t'attendant. Je me suis siffler plusieurs verres d'une traite avant que Voodoo ne te ramène...

Je hausse les épaules en détournant la tête sur le coté d'un air désintéressé.

-Oui, ça j'ai vu. T'en finissais un quand je suis arrivée.

Il acquiesce lentement.

-Après c'est Nico qui c'est mis mal. Voodoo tient trop l'alcool je sais pas comment il fait... Pourtant il a bu plus que nous deux réunis !

Je ne réponds rien, regardant fixement la porte d'entrée de l'appartement. Alors il continu :

-Je t'ai vu au bar. Y'a Seth et Nolan qui sont rentrés, on a continuer de boire avec eux. Ça a commencé à causer plan je crois. Je sais plus pourquoi... Et puis tu étais toujours au bar, soudain dans les bras de Midnight... Puis près de Seth, et encore au bar...

Sa voix devint trouble, de plus en plus basse. Il s'embrouille encore quelques instants et fini par se taire. Le silence s'étire entre nous, lui qui regarde le sol, moi qui fixe la porte. Nous ne bougeons pas. Je m'apprête à lui demander de partir, mais il reprend la parole :

-Je me souviens d'un autre truc par contre. Je suis pas sûr, mais je crois que j'ai fais ça...

Je sens ses mains agripper avec douceur mon visage pour le tourner vers le sien et ses lèvres effleurer les miennes. Encore.

Je fais la grimace et le pousse pour me dégager.

-Ça va pas la tête ? T'es malade ? Je cris presque.

Il est tombé sur le matelas de Seth, à la fois surpris et sonné. Il met un petit instant à se reprendre et à s'asseoir correctement en face de moi.

-Bah, ça veut dire que j'ai rêvé ? S'étonne-t-il.

Je m'essuie la bouche du revers de la main avec une mine de dégoût.

-T'es complètement con, je marmonne avec hargne.

Je commence à me relever, mais il m'attrape par le poignet et m'empêche de partir. Je tire sur ma main pour la dégager, mais il me maintient fermement.

-Lâche moi ! Je peste.

-Non. Je l'ai fais pas vrai ? C'est pour ça que t'es si remontée.

Il n'y a aucune ironie dans son ton. Pas de moquerie sur ses traits. Juste de l'étonnement.

Je tire une nouvelle fois sur mon bras et il me lâche enfin. Je plaque mon poignet contre ma poitrine et le masse en lui répondant de mauvaise grâce :

-Oui, tu l'as fais. Tu as fais cette... monstrueuse connerie. Tu pensais à quoi au juste ? Qu'on embrasse n'importe qui comme ça n'importe où ? Seth a failli te casser la gueule. J'ai même cru que des clients étaient partis appeler les Bleus ! T'es totalement cinglé ou juste poivrot ?

Dean passe une main dans ses cheveux et éclate de rire. Sa réaction me désarçonne tant que ma colère s'envole un instant. Je secoue la tête et, indignée, lui balance :

-T'es complètement fou...

Il s'étire avec désinvolture, un sourire flottant sur les lèvres avant de se lever pour me faire face.

-Peut-être un peu oui. Peut-être un peu fou de toi, j'avoue.

Je recule d'un pas, méfiante. La première pensée qui me vient est que ce type n'est pas sain dans son crâne.

Reste sur tes gardes ma fille.

-J'avais jamais le courage de te l'avouer, et l'aura fallu que je sois à peine conscient de ce que je fais pour me lancer. C'est ça qu'est vraiment dingue si tu veux mon avis. J'ai osé un truc que je ressasse depuis des semaines sans le savoir vraiment.

Se rendant soudain compte que je suis sur la défensive, prête à en découdre s'il le faut, ses épaules s'abaissent et il me demande :

-Ah, mais c'est pas partagé. C'est ça ?

Je lui lance un regard mitigé entre colère et exaspération. Dean se détourne en se grattant la nuque.

-Je suis euh... Désolé, lâche-t-il avec peine. Même si bon, ça doit être décalé dans le contexte...

Je me détend légèrement en lui répliquant :

-Tu sais ce qu'on risque à cause de ton défi minable ? Je veux pas finir avec une balle dans le crâne à cause de vos conneries à Voodoo et toi !

-Attends attends, de quoi tu me cause là ? Quel défi ?

Je m'approche d'un pas, l'air menaçante.

-Celui de m'embrasser comme ça devant toute la boite. Ça vous amuse de parier la vies des gens pour vos bêtises ?

Les sourcils froncés, il fait un pas lui aussi, me dominant d'une tête.

-Mais qu'est-ce que tu me chantes là ?

-C'est plutôt toi qu'est ce que tu me chantes ! Je réplique. Zack m'a tout dit, pas la peine de te planquer derrière tes beaux mensonges !

-Zack t'as dit quoi au juste ? S'obstine-t-il.

Je relève le menton, l'air farouche. Nous sommes si près l'un de l'autre que je n'aurais qu'à me pencher pour l'embrasser. Je secoue imperceptiblement la tête. On se reprend. Pas le moment de penser à un truc pareil.

-Que t'avais juste relever un stupide pari de Voodoo avant de venir nous afficher en publique, complètement bourré. J'aime pas comment vous vous foutez de la gueule du monde... Vous voulez pariez vos vies, je m'en branle ! Mais venez pas emmerder celle des autres avec vos gamineries ! Je tiens à ma tête, figure toi !

-Parce que tu crois que j'ai fais ça pour un pari ?

Je ne répond pas, furax. Il semble exaspéré avant de continuer :

-Bon OK. J'ai fais ça pour un pari, c'est vrai !

Je croise les bras sur mon torse, blasée qu'il le reconnaisse lui-même. Il ne me laisse pas parler, enchaînant directement :

-Le pari que j'aurais pas les couilles de t'avouer mes sentiments !

Il marque une pause, certain que je ne répliquerais rien. Et il a raison.

Je reste interdite.

-Ok, ça excuse pas le fait que je t'ai affichée avec moi. Sur ça ouai... Je suis désolé. Et je réparerais, je te le promets.

-Si c'est possible, je grommelle.

-Ça l'est toujours, raille-t-il. Suffit que tu me jette en publique comme tu me jette maintenant et les gens seront aussi persuadés que moi qu'il n'y a aucune chance qu'il y ai quoi que ce soit entre nous.

Sa voix vibre d'une note profonde que je ne reconnais pas tout de suite. Puis en voyant sa mine sombre et fatiguée, je comprends qu'il s'agit de douleur. Je baisse le regard les lèvres pincées, pesant le pour et le contre de ma colère. Peut-être devrais-je être plus sympa... Après tout, il était bourré. Et soit disant amoureux.

Un frisson remonte le long de ma nuque à cette pensée, accompagné de mon souvenir de la veille. La surprise lorsqu'il s'était penché vers moi, mêlée à l'excitation et une sorte de... joie.

-T'embrasse comme un pied quand t'es pété, je grogne.

Il rit, mais le cœur n'y est pas.

-Ça m'étonne qu'à moitié... ! Répondit-il. Pourtant tu fais pas plus sincère qu'un mec dans cet état.

-T'étais vraiment sincère... ? Je lui demande d'une voix si menue que j'ai moi-même du mal à l'entendre.

L'espoir pointe le bout de son nez quelque part au fond de mon cœur. Ce même espoir insensé qui m'a fait si mal hier après les révélations de Zack.

Dean pousse un soupire et je vois sa main remonter en hésitant jusqu'à mon menton. Juste avant de le toucher, il se ravise et je relève la tête de moi-même. Je le détaille réellement pour la première fois. Outre son teint maussade, Dean est assez beau. Aussi grand que Seth, mais plus fin, ses traits sont plus anguleux, ses pommettes plus saillantes. Son nez est légèrement de travers, cicatrice d'une ancienne bagarre vraisemblablement. L'arrête de sa mâchoire est parsemée de minuscules marques blanches, signe qu'il se débat souvent avec son rasoir. Ses yeux sont légèrement en amandes, noirs et me fixent avec une intensité douloureuse.

-Je le suis toujours, me répond-t-il tout aussi bas.

Je fais la moue... Et me laisse convaincre. Je me hisse sur la pointe des pieds, crochète son cou avec mes bras et plonge mon nez dans son épaule. Peut-être est-ce une erreur. Peut-être que je signe là mon arrêt de mort prochain. Mais nous sommes tous voués à mourir un jour... Non ?

La solitude pèse soudain si lourd sur mes épaules que je m'accroche à lui comme pour lui transmettre un peu de cette charge. Il reste totalement immobile, sûrement surpris par ce geste d'affection. Ses épaules sont larges, puissantes. Il pourrait m'aider à porter ce monde... Qui sait ?

Il se voûte doucement comme pour se mettre à mon niveau, me permettant de reposer les talons au sol.

-...Sandy ? Demande-t-il, surpris.

-Chut, je lui intime.

-Mais tu étais pas en train de me jeter y'a deux minutes... ? Insiste-t-il.

-Je croyais que tu te foutais de moi.

Silence.

-Jamais, finit-il par murmurer.

Je glisse mes lèvres près de son oreille sans me détacher de lui.

-Tu embrasses mieux avec une gueule de bois ? Je murmure.

Je sens ses mains attraper doucement mes bras pour les desserrer. Il s'écarte légèrement et nos visages sont à quelques centimètres l'un de l'autre. Je sens son souffle sur mes joues puis mon cou alors qu'il me répond :

-On peut essayer. Tu me diras ce que tu en penses...

Puis il s'avance timidement vers moi. Mon cœur bat la chamade tandis que je ferme les yeux et me laisse aller contre ses lèvres avec tout autant de réserve. Voyant que je ne me débat pas, il presse plus fort sa bouche contre la mienne en agrippant ma taille de ses grands bras. Je me cambre sans trop savoir pourquoi, mais trouve le contact entre nos deux corps des plus agréables. Mes mains remontent le long de sa nuque, chatouillant la racine de ses cheveux de jais, se plongeant entre les mèches. Il se redresse, me soulevant presque de terre. Nos mouvement sont comme dictés par un instinct jusque là endormi.

Ma respiration devient irrégulière. J'ai même l'impression que mon souffle est factice. Dean me fait reculer jusqu'au matelas et je me laisse tomber dessus, vite rejointe. Ses lèvres cherchent les miennes, plus pressantes que jamais. Il me pousse si fort que je finis par tomber en arrière et m'allonger. Il me surplombe sans jamais rompre le contact entre nous.

L'euphorie passée, je me rend compte que je n'aime pas ça. Cette perte de contrôle à quelque chose de délicieux... Et dérangeant.

Il me laisse enfin respirer et j'inspire à fond. Mais ça ne remplis pas mes poumons. J'ai l'impression de manquer d'air. J'inspire plusieurs fois, mon cœur battant plus vite sous la panique. Dean ne semble pas inquiet. Son visage s'assombrit de façon irréel. Je me concentre dessus pour ne pas laisser cette vision m'échapper, cherchant toujours à respirer en même temps. Des fissures noires s'insinuent sur ses traits, percent ses yeux, effacent le paysage alentour. Je vois ses lèvres bordeaux murmurer quelque chose que je n'entends pas, avant de plonger dans une obscurité totale.

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