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Je suis allongée. J'expire lentement tandis que je sens des doigts glisser imperceptiblement de mes tempes. J'ouvre les yeux sur un plafond blanc plongé dans une demi obscurité plus lumineuse que celle du Solar. Je pousse un soupire, car je me rappelle soudain où je me trouve.

-C'est déroutant, je dis.

Ma voix résonne légèrement dans la grande pièce. Je me relève en position assise et jette un regard à Silence. Il est penché sur une sorte de vitre qu'il tient dans sa main, pianotant dessus de l'autre. Ses cheveux courts cachent une partie de son visage, mais je vois nettement ses yeux turquoises ressortir, éclairés par la lumière qui émane de la vitre. Ses iris reflètent tant la lueur qu'on diraient qu'elles brillent. Ça me met mal à l'aise.

Comme je sais qu'il ne me répondra pas, je continue  :

-J'ai vraiment l'impression de revivre ces souvenirs...

Il ne dit rien. Ça ne me vexe même plus, à la longue. Il est assez avare en mot, c'est pourquoi je le surnomme Silence. Après de longue secondes où je n'espérais plus qu'il prête attention à ma présence, je l'entends me répondre platement sans relever le nez de sa vitre  :

-C'est le principe. Je fouille tes souvenirs, et tu les revis comme s'ils se passaient réellement. Ça me permet de les dérouler et de les voir.

Je fais la moue en grommelant quelque chose d'incompréhensible, même pour moi. Il ne réagit pas. Je m'étire sans gêne, faisant craquer mon coup et mon dos. L'inspection des souvenirs m'obligent à rester couché sans bouger de longues heures d'affilés, comme si je dormais... En ayant l'impression de vivre. Au moins je ne manque pas de sommeil, malgré ma cellule des plus rudimentaire et inconfortable...

-On a une autre session aujourd'hui, ou je peux retourner pourrir avec les rats  ? Je demande.

Il tape deux fois un peu plus fort et la vitre s'éteint. Une croix blanche la scinde en quatre, et elle se rétracte dans sa main en formant très vite une cube de verre d'un centimètre de coté. Bien que cela fait une semaine que je regarde cette étrange métamorphose, j'en reste toujours scotchée.

Quel monde de fou.

-On a finis, mais j'aimerais en savoir plus sur... « Moly », répond-il.

Il relève la tête et plante ses yeux dans les miens. Un frisson désagréable remonte le long de ma colonne vertébrale et mes cheveux se dressent sur ma nuque. Réaction naturelle. Silence est un Bleu, je le sais à cause de ses yeux. Tous les Bleus ont les iris turquoises, reflétant la lumière comme un prisme, irisées et glaciales. Cette simple couleur, là d'où je viens, signifie le danger, la mort imminente. Mon sang boue dans mes veines quand bien même je suis pétrifiée par son regard. Tous les atomes de mon corps crient, hurlent à l'unissons  : fuis.

Mais je reste immobile, le visage aussi impassible qu'il peux le paraître. Je refuse qu'il sache que j'ai peur de lui. Ou plutôt, que ma véritable nature a peur de lui...

-Hm  ? Y'a rien de très intéressant à raconter sur cette saloperie, je répond avec désinvolture.

Je détourne le regard pour me soustraire au sien, dérangeant. Ça ne fait que m'énerver davantage. Mon instinct réclame de savoir ce qu'il fait. Les mouvements qu'il amorce. Ce qu'il ressent. Ce qu'il pense. Il veut savoir pour pouvoir réagir au mieux et surtout au plus vite... Pour sauver ma peau.

Les Bleus ne sont pas tout à fait des humains. Se sont des hybrides au corps d'homme mais à l'esprit de machine. Ce dernier est modifié, façonné pour se caler sur un modèle pré-établis qui uniformise leur race. Je ne sais pas comment cela fonctionne, mais cette... reprogrammation entraîne des changements majeurs dans leur physique et leur comportement. Ils sont plus rapides, plus forts, plus hostiles, et n'ont qu'un seul but : tuer.

Le plus fort dans tous ça ? C'est qu'ils en ont le droit. Voir l'obligation, dans certains cas. Personne ne peut contredire leur pratiques violentes et barbares sans risquer de se faire descendre à son tour.

-Il s'agit donc de ta tante, commence-t-il.

J'acquiesce. Je me tourne vers lui pour lui faire face mais garde obstinément le regard bas.

-Elle faisait partit du Peuple ?

Je lâche un rire mauvais.

-Non, sans blague... Tu sais, je ne connais aucun Citoyen. Les deux sociétés n'ont pas tendance à se mélanger, vois-tu... !

Le Peuple désigne les gens d'« en bas ». Ce sont les habitants d'Avalon, dont je fais partit. Nos mots d'ordre ? Misère et crime.

-Tu connais April, observe-t-il. C'est une Citoyenne.

Les Citoyens sont les habitants d'« en haut » et vivent au Nouvel Avalon, une ville élevée dans les airs. Les Bleus sont fabriqués là-bas avant d'être envoyés chez nous.

-C'est pas pareil, je grogne. C'est un médecin...

Quand j'étais petite, mon oncle me racontait que ces gens qui vivent au dessus de nos têtes sont chacun plus riches que l'ensemble du Peuple réunis. Que leur maison sont en métal serti de pierres précieuses, et que là-bas la tristesse n'existe pas. De quoi faire rêver !

Je ricane intérieurement. Des conneries pour gosses tout ça...

-Ton souvenir était assez flou concernant les raisons de sa mort, reprend Silence. Que s'est-il passé exactement ? Je n'ai pas bien saisi.

Je hausse les épaules pour lui montrer que ça m'est égal.

-On nous a raconté qu'un voisin l'a balancé aux Bleus.

Je relève les yeux et lui envoi un regard chargé de mépris.

-Et inutile de te rappeler comment vous vérifiez les informations. Ça tire d'abord, ça réfléchit ensuite...

Si mon ironie insolente l'agace, Silence n'en laisse rien paraître. Il fixe un point sur la table devant moi, les paupières mi-closes, les bras croisés sur son torse. Il est assis sur le bord d'un tabouret, le dos bien droit, comme prêt à bondir à tout instant. Cependant, rien dans son attitude et sa posture ne laisse penser qu'il soit capable de me briser le cou d'un mouvement simple. Ou même qu'il en est envie. C'est la première fois que j'observe un Bleu aussi... Calme. Et maître de ses pulsions meurtrières.

-Et ? Était-elle une Morbide ?

Je me raidis à l'entente de ce terme. Seuls les Citoyens utilisent le mot « Morbide »... Pour nous autres, il sonne comme une insulte méprisante. Mais nous avons notre équivalent pour désigner sa race d'assassin. « Les Bleus » ne sont pas leur véritable nom, mais cette moquerie est passée dans l'argot commun des rues d'Avalon. En politiquement correct, Silence est un « cyber ».

-Je ne sais pas. Le client qui nous a appris sa mort ne nous l'a pas dit.

Je fronce les sourcils et crache, plus dédaigneuse que jamais :

-Mais j'espère qu'elle l'était. Elle qui les haïssait tant... J'espère que son crâne à exploser comme un fruit trop mûre. C'est tout ce qu'elle méritait.

Pour tuer un Morbide, c'est très simple. Il faut lui coller une balle dans la tête pour que celle-ci explose. Toute autre blessure ne les fera pas mourir. Au pire, ils plongeront dans un profond coma duquel ils peuvent sortir, pourvu qu'on les réveillent.

Un Morbide, dont le vrai nom est anymancien, est une personne capable de manipuler un don. Cette aptitude les rendent dangereux et craints. C'est pourquoi ils sont chassés par les Bleus... Ces monstres hybrides ont été créés dans ce seul et unique but : débusquer et éradiquer les Morbides.

Mais de ce que j'en sais, les anymanciens vivent cachés parmi le Peuple, surtout dévorés par la peur d'être découverts et exécuter comme des chiens de rue. Si leur secret est percé par la mauvaise personne, celle-ci les balance aux Bleus en échange d'une prime. Alors les gens trahissent, bien entendu... Lorsqu'un dollar peut faire la différence entre famine et survie, tout le monde finit par dénoncer.

Un voisin, un étranger, une connaissance, un ami... Ce processus de prime est si bien implanté dans les mœurs que même les familles se déchirent. Les enfants se tirent vite de chez eux en conséquence : moins on est reliés à d'autres gens, moins on risque d'être dénoncé... À tord ou à raison.

Souvent, celui qu'on accuse est un pauvre type tout ce qu'il y a de plus normal qui a juste une dette traînante, ou qui a mal parlé à quelqu'un. Mais les Bleus se moquent de tuer des innocents. Le meilleur moyen de vérifier une suspicion de morbidité est de mettre du plomb dans le crâne de l'accusé. Si la balle perce simplement la tête, c'est que la personne était banale. Si par contre le crâne explose, alors il s'agissait bien d'un anymancien.

Chaque fois qu'un Morbide meurt grâce à des renseignements, l'auteur de ces derniers reçoit une prime plus importante pour « service rendu à la société ».

Ça me dégoûte. Comme si provoquer la mort était un « service rendu »...

-Hm. Tu ne connais donc aucun anymancien, à part toi-même ?

Je note qu'il n'a pas utilisé le terme de Morbide. Je ne sais pas s'il a perçu mon raidissement la première fois qu'il l'a fait. Peut-être bien. En tous cas, je lui serais presque reconnaissante de ne pas me considérer comme quelqu'un de malade, comme le laisse sous-entendre ce terme « Morbide »... Presque seulement.

-J'en connais. Mais je ne suis pas une de ces putains de balances, je tranche.

Il relève un sourcils en me regardant.

-Tu sais que je vais finir par tomber sur leur nom ou leur visage dans tes souvenirs ?

Mes lèvres s'étirent en un sourire fier.

-Sauf si tu n'accède jamais à ces souvenirs.

Le visage de Silence se referme en devenant plus menaçant. Ses yeux sont acérés lorsqu'il me réplique :

-Tu sais que tu ne dois rien me cacher. Sinon...

Je lève les yeux au ciel en tapant des mains sur mes genoux.

-Oui, oui, sinon tu me tue, je sais.

Sans perdre son air de six pieds de long, ses épaules s'abaissent néanmoins.

-Non. On m'ordonnera de te tuer pour trahison.

-Ce qui revient au même : au final tu me tues, j'ironise.

-L'intention change, répond-il platement en déviant son regard.

Je fais une grimace faussement dubitative. Qu'est-ce qu'il me sort comme salade ? Qu'il n'a pas envie de me tuer ? Quelle blague. Le fait même que je sois une anymancienne lui donne non seulement le droit mais l'obligation de me tuer. C'est inscrit dans ses gènes... Et dans les lois de ce foutu monde. Les cybers tuent les anymanciens depuis des siècles et des siècles.

Il semble plongé dans une grande réflexion, aussi je ne le dérange pas.

Je l'observe plus attentivement, discrètement tout de même. Il est vraiment très grand. Mais en dehors de ça, il a la même carrure que n'importe quel Bleu : fin, et musclé. Je n'ai jamais vu un seul cyber gros ou même juste enrobé. Certains sont plus baraqués que d'autres, mais c'est parce qu'ils s'entraînent en parallèle. Ça n'a pas l'air d'être le cas de Silence. Il porte de grosses rangers noires lacées à la perfection, enfilées par dessus un pantalon au tissu solide renforcé ci et là, parsemé de poches. Une lanière bleue nuit retient ce qui ressemble à un flingue au niveau de sa cuisse droite. Sa ceinture est remplies d'objets dont je ne connais ni le nom ni l'utilité. L'attirail standard de tout Bleu qui se respecte. Mais plutôt que de porte leur gilet de fonction tout aussi rembourré et remplis d'objets destinés à tuer les gens comme moi, un t-shirt noir aux manches mi-longues forme quelques plis sur son torse. C'est le soucis quand on est aussi grand, on flotte dans ses fringues.

Sa main droite est équipée d'une petite machine noire accrochée à sa paume, très plate. J'ai l'impression que tous les gens du complexe en ont une, mais je ne comprends vraiment pas à quoi ça leur sert. Et je ne préfère pas le découvrir trop vite.

Son visage est assez banal, peut-être parce qu'il est figé dans une inexpression constante... Il n'y a que deux choses qui retiennent l'attention : ses yeux, avec leur couleur dérangeante, fait empirer par sa chevelure brune ; et ces marques blanches sur sa peau, comme d'épaisses cicatrices. La plus longue est vertical et scinde sa gorge en deux jusqu'à son menton. Trois marques perpendiculaires coupent cette médiane, une petite juste au dessus de son sternum, une autre moyenne sur sa pomme d'adam, et une troisième longue juste à la jonction du coup et de la mâchoire. On dirait des entailles faites par des griffes d'un diamètre monstrueux... La cicatrice centrale se sépare en deux sur son menton, décrivant chacune une courbe élégante jusqu'à ses lèvres. Je doute qu'il s'agisse de vraies cicatrice, car le symbole est parfaitement symétrique... Comme s'il était naturel.

Encore une bizarrerie du personnage.

Il reprend le petit cube dans sa main qui s'ouvre au contact de sa peau. L'écran s'illumine, et il tape je ne sais quoi dessus. Mes épaules s’affaissent. Cette petite métamorphose à finit par me lasser finalement. Je regarde la pièce d'un air vide en attendant que Silence termine ce qu'il fait, laissant mes pensées vagabonder.

Je déteste les Bleus, vraiment. C'est une haine qui me dépasse et me submerge à cause de ma morbidité. Malgré tout, je tolère Silence... Peut-être parce qu'il ne m'a jamais fait de mal depuis que je suis ici. Peut-être aussi parce qu'il est l'une des deux seules personnes qui me parle depuis quinze jours que je pourris dans une cellule comme une criminelle de guerre.

Je ne sais pas. Je reste extrêmement méfiante, mais je le méprise plus que je ne le hais.

Je me suis réveillée il y a deux semaines dans une pièce minuscule et totalement plongée dans le noir. Je ne savais pas où j'étais, ni pourquoi. Chaque fois que j'essaye de me rappeler comment j'ai pu atterrir dans ce complexe à la technologie étrange, un affreux mal de crâne me donne envie de me frapper la tête contre les murs.

Pendant une semaine, je suis restée dans cette cellule d'obscurité, sans aucun autre son que celui de ma respiration. J'ai explorer ma cave, comprenant très vite qu'elle était parfaitement cubique, quatre pas de large à peine. Je n'ai trouver ni porte, ni trappe, ni fenêtre... Pourtant un repas me parvient deux fois par jour. Je me réveille et il est là, posé sur un plateau luminescent comme la vitre de Silence. Un morceau de viande séchée, du pain aux céréales, et un verre d'eau. C'est toujours la même formule. L'eau avait un drôle de goût, et j'ai mis quelques jours avant de comprendre qu'elle contenait quelques produits inconnus... Alors j'ai arrêté de la boire. Ça m'a permis de rester éveiller plus longtemps.

Parfois, lorsque je me réveillais, mes bandages étaient refait, blancs et propres. C'est comme ça que j'ai compris qu'on me déplaçais pendant que j'étais endormie... J'ai commencé à lutter contre le sommeil pour savoir qui me tenait ainsi captive. Comment les plateaux apparaissent-ils et disparaissaient-ils. Qui soignait mes blessures.

Je suis restée sans dormir pendant plusieurs jours. La douleur n'a fait qu'empirer à chaque minute. Je pouvais coller ma main sur mon visage que je ne l'aurais pas vue... Alors comment savoir ce qui me faisait mal ? Ma jambe droite ne pouvait plus porter mon poids après une journée d'éveil. Mon flan gauche me tiraillait comme si un nid d'aiguilles y creusait un trou. Je me rongeais les ongles jusqu'au sang tant l'envie de fumer était forte. Mais le pire, c'était ma tête... La douleur était infâme. Si forte qu'après le troisième jours j'ai perdu le décompte des minutes, ce qui m'a entièrement plongée dans le noir de l'ignorance. J'ai gémis jusqu'à en perdre la voix. Alors je pensais plonger dans le coma typique des anymanciens qui devraient mourir sans y parvenir, la lumière a scindé les ténèbres à ma droite. J'ai été totalement aveuglée. Une silhouette sombre s'est avancée dans la cellule, s'est agenouillée à coté de moi, et m'a plaquer un linge sur le visage, sans brusquerie. Juste avant de plonger dans un profond sommeil, mon cœur est devenu fou de terreur lorsque sur cette silhouette en clair-obscur, deux saphirs turquoises ont scintillé.

Silence se racle la gorge à coté de moi, m'arrachant à mes rêveries. Je tourne mon regard vers lui, émergeant lentement, et ces même deux iris me dévisagent.

-Bon, je t'emmène chez April. Elle voulait te voir, me dit-il platement.

J'acquiesce et il se lève lourdement de son tabouret. Je tends les jambes devant moi pour descendre de la table et glisse prudemment jusqu'au sol. Ma jambe droite est encore un peu raide, mais j'arrive à me hisser dessus. A chaque pas, une décharge irradie depuis mon flan, mais j'ai appris à ne plus y faire attention. April, le médecin du complexe, complète mon eau avec des calmants et d'autres produits de cicatrisation. Je suis restée sceptique la première fois devant ses flacons, mais leur effet est indiscutable. Sans ces produits, je ne pourrais pas même me lever...

Silence se plante devant moi et attend. Je lève les yeux au ciel.

-C'est vraiment nécessaire ? Je peux pas courir, je te rappelle.... Et même si je le pouvais, tu me rattraperais en une seconde.

Il reste impassible lorsqu'il me répond :

-J'ai rattrapé bien des anymanciens, c'est vrai. Mais toi, je ne connais toujours pas ton don... Donc oui, c'est nécessaire.

Je tends mon bras droit devant moi, et il y enfile un fin anneau de verre. Au contact de ma peau, il se rétracte pour prendre la taille de mon poignet et s'active : une ligne lumineuse fuse jusqu'à mon autre main, s'enroule autour et tracte mes avants-bras l'un vers l'autre d'un petit mouvement sec. Je me retrouve poignet contre poignet, les mains en croix devant moi. Une fois le mécanisme bloqué, le trait de lumière remonte à la surface de mon bras, passe dans la manche de mon t-shirt noir, glisse jusqu'à mon cou et termine son chemin en s'enfonçant légèrement dans mon oreille. Ainsi, si je tente quoi que ce soit qui ne plaise pas à Silence, il n'a qu'à claquer des doigts pour que le filament transperce mon crâne de part en part. Mon crâne explosera, et mon sang repeindra les murs... Génial.

-Tu peux aussi simplement me demander quel est mon don, j'ironise.

Il a commencé à marcher vers la porte de la salle, moi sur les talons. Je fixe son dos où son haut noir flotte par dessus ses muscles saillants. Silence est trop grand pour que je puisse voir au dessus de son épaule sans lever le nez. Je fixe maintenant sa nuque où la racine de ses cheveux noirs est parfaitement délimitée. Il tourne légèrement sa tête sur le coté pour me toiser, incrédule :

-Comme si tu allais me le dire.

Je rigole.

-Tu as raison. Ce serait trop facile !

Il regarde derechef devant lui, et je crois l'avoir vu sourire. Mais je pense me tromper.

-Je finirais bien par le découvrir dans tes souvenirs de toute façon. La mémoire ne sait pas mentir, ajoute-t-il.

La porte s'ouvre et disparaît dans un mur à notre approche. Tout est comme ça ici... April m'a dit qu'on appelait ce phénomène « automatique ». Il n'y a rien de tel chez moi, à Avalon. Les portes s'ouvrent à la main, les fenêtres aussi, et les médecins n'ont ni flacons miracles ni... Comment appelle-t-elle ça déjà ? Lasers, je crois. Chez le Peuple, on a des poignées, des pilules aromatisées mais dégueulasses quand même, des aiguilles, du fil, et de l'alcool pour désinfecter ! Pour le reste, on pari sur la force de notre propre corps.

Silence m'emmène dans un dédale de couloirs alambiqués pendant de longues minutes. Je me demande parfois s'il ne fait pas des détours exprès pour me perdre... Et ça marche très bien. Nous croisons rarement d'autres gens. Ils sont tous en blouse grise et ne semblent pas même s'apercevoir de notre présence. Ils se ressemblent tous pour moi, avec leurs cheveux aux couleurs bizarres, et leurs yeux clairs... Au moins, Silence est le seul à les avoir turquoises, ce qui me rassure. Pas d'autre Bleu à craindre ici.

Lorsque nous arrivons dans le labo, April est penchée sur une table en métal argenté, un globe de lumière flottant près de son visage. Elle bidouille quelque chose que je ne vois pas, totalement prise par sa tâche. Elle ne relève pas la tête lorsque nous entrons et que la porte « automatique » se referme derrière nous. Silence s'arrête près d'elle, les bras croisés, et attends. Comme elle ne réagit pas, il s'éclaircit la gorge. La doc sursaute et nous regarde avec de grands yeux.

-Bon sang Erwan, tu aurait pu prévenir que tu étais là ! S'écrit-elle. Tu m'as fais peur...

J'esquisse un sourire. Je la vois tous les jours, parfois même plusieurs fois, et c'est toujours le même cirque. Elle est tellement concentrée sur ce qu'elle fait qu'elle éclipse tout ce qui ne s'y rapporte pas dans l'immédiat.

-Je t'ai amenée l'anymancienne, répond Silence.

Lui aussi doit être habitué au personnage, je suppose. April est une C-doc, c'est à dire une créatrice de Bleu. Peut-être même est-ce elle qui a fabriqué Silence ?

-Je m'appelle Sandy, je le reprend.

Silence m'ignore royalement. April reporte son intention sur moi et me sourit.

-Sandy ! Ravie de te voir, me salue-t-elle.

Je hausse les épaules en dissimulant mon propre sourire. Je ne veux pas donner la moindre info supplémentaire sur moi à Silence. Il en sait déjà beaucoup trop... Et ça ne fait que commencer.

April s'approche de nous, et il recule d'un pas.

-Tu m'appelles quand tu aura besoin de moi, lui dit-il toujours en faisant comme si je n'existais pas.

La C-doc lui fait un signe de la main comme pour le chasser.

-Mais oui, mais oui ! Va croquer un Morbide, détends toi ! Plaisante-t-elle.

Elle regarde le filament enroulé autour de mon cou et pince les lèvres.

-C'est tellement barbare... On va t'enlever ça, marmonne-t-elle.

April est la seconde personne à me parler ici. Mais contrairement à Silence, elle n'y est pas contrainte. J'étais très méfiante à son égard lorsque je l'ai rencontrée pour la première fois. Un Citoyen médecin, et C-doc en plus... Je voyais le tableau défiler : un monstre créateur de monstre. Mais j'ai eu de plus en plus de mal à détester cette femme. Elle me soigne, me parle comme à une égale, et m'accorde une confiance relative... C'est la seule dans le complexe. Dans ma cellule, je suis coincée entre quatre murs. Dès que je marche, Silence enclenche son dispositif à fils. Lorsque nous allons dans la « salle mémoire » comme je l'appelle, Silence ne se décolle de moi qu'une fois que je suis couchée sur la table, ses mains sur mon crâne, prêt à le broyer au moindre mouvement suspect. Il n'y a qu'ici que je suis un temps soit peu libre de mes mouvements.

April ferme brièvement son poing pour activer une machine accrochée à sa paume. Des filaments lumineux accrochent ses doigts et recouvre chacune de ses pulpes avant qu'elle ne tape un code sur le bracelet de verre. Celui-ci se désactive aussitôt. Le fil sort de mon oreille, tombe de sous mon t-shirt, relâche mon poignet gauche et rentre dans le verre. L'anneau reprend sa taille originale et je le retire en lui tendant. Elle l'attrape entre pouce et indexe et le dépose négligemment sur sa table argentée.

-Alors, comment ça va aujourd'hui ? Me demande-t-elle.

Sa blouse noire est ouverte, comme toujours. Elle porte un bustier bleu roi par dessus un pantalon serré couleur de jais. Ses baskets fines sont de la même teinte que son chemisier, et seuls les lacets jaunes fluo rappellent l'originalité du personnage. Elle paraît avoir trente ans tout juste, peut-être même un peu moins.

-Mieux, je lui réponds. J'arrive à marcher sans boiter...

Elle pose sa main à plat sur une table identique à celle qu'on trouve dans la salle mémoire : matelassée, je ne sais pas très bien s'il s'agit d'une table ou d'un fauteuil au dossier très incliné... Je comprends qu'elle me demande de m'allonger. Habituée, je retire mon vieux jean troué et le pose sans le plier sur le bord de la table avant de sauter dessus pour m'asseoir.

-J'ai vu ça ! Indique-t-elle avec un léger sourire.

Elle réajuste ses longues lunettes sur son nez et pousse légèrement mon épaule pour m'obliger à m'allonger entièrement. Je me laisse tomber en arrière avec un légère grimace. La moindre contraction au niveau du ventre tire sur ma plaie.

Je me suis habituée à son visage singulier. Tout en longueur, ses lèvres sont minces, surmontées d'un nez fin et droit. Ses yeux verts pétillent d'intelligence derrière leur lunettes sans cadre. Ses sourcils sont noirs, et le droit est piqué d'un piercing en forme de pointe assez discrète. Ses cheveux bruns très raides miroitent d'étranges reflets bleutés. Elle les portes mi-longs sur la moitié de son crâne, l'autre étant rasée très court. Deux lignes en forme de vague sont tracées en turquoise sur son scalp.

C'est un physique très particulier, surtout pour un médecin... Mais elle dégage un charme à la fois sauvage et singulier qui la rend atypique, mais plutôt jolie.

Je sais que ma question est idiote, mais j'aimerais bien lui demander si la couleur de ses cheveux est naturelle. Sans compter le reflet irisé, le brun est normalement la couleur du Peuple. Les Citoyens tapent au contraire dans les teintes plus claires et colorées.

Ça m'intrigue. Ses yeux sont typiquement ceux d'un Citoyen, mais ses cheveux relèvent plus du Peuple. Comment est-ce possible ?

Elle examine la suture sur ma cuisse, près de mon genou sans se préoccuper le moins du monde que je la dévisage avec insistance. Elle hoche le menton d'un air satisfait et s'éloigne prendre une sorte de stylo sur la table.

-Il est temps d'enlever le fil. Dans quelques jours ça ne sera plus qu'un mauvais souvenir, m'indique-t-elle.

Je ris sans joie en lui répondant :

-Génial, encore quelque chose que Silence pourra se mettre sous la dent... !

-Tu sais qu'il s'appelle Erwan n'est-ce pas ? Me reprend-elle d'un ton plat.

-Il sait que je m'appelle Sandy, n'est-ce pas ? Je réplique.

Elle ne répond rien, trop occupée à couper le filament noir qui suture ma peau. Ce que je prenais pour un stylo est en fait un « laser ». Lorsqu'elle l'active, un minuscule faisceau lumineux apparaît à la place de la mine. Elle ajuste la taille en tournant un anneau, l'épaisseur en dévissant un autre. Lorsqu'elle juge la longueur suffisante, elle pose sa main libre sur mon genou pour tendre la peau et s'active. Par de petits accoues, elle défait le fil et le coupe en trois brins. Elle ferme son laser, le repose sur la table, et tire sur les filaments qui dépassent. Je les sens à peine glisser hors de ma peau. Elle approche sa main de l'un des coins de la table, et une trappe s'ouvre en découvrant un petit foyer de flammes. Elle y jette les fils, et la trappe se referme... Encore un truc « automatique », j'imagine.

Elle repart au travers du laboratoire pour aller chercher un flacon en métal et revient vers moi. Elle appuie sur une gâchette au sommet du récipient et une brume gelée asperge ma blessure. Je réprimande un petit rire, surprise par la température et le contact léger.

-Voilà, ça devrait faire l'affaire. On passe au ventre ? Me demande-t-elle.

Je soulève mon t-shirt sur une plaie un peu plus moche, perçant mon flan gauche. April m'a dit qu'elle en avait extrait une balle lorsque j'étais arrivée ici, inconsciente. La blessure de ma jambe a aussi été causée par un flingue, mais la balle a traversé.

-Bon, c'est pas joli joli... Le métal a contaminé les tissus. Il devait être recouvert de quelque chose... C'est pourquoi ça met plus longtemps à cicatriser, explique-t-elle. Je me demande quand même où tu as pu te choper de tels coups...

-On est deux, je réponds.

Armée d'un autre spray et d'un coton, elle nettoie le contour de la plaie ainsi que ses bords, comme d'habitude. Ma paupière tressaute faiblement sans que je puisse la contrôler, en réaction à la douleur que cela décharge dans mon ventre.

-Erwan va t'aider à comprendre, m'assure-t-elle tout en tamponnant la croûte noircie pour la retirer.

Je pousse un soupire.

-Pour le moment il ne m'aide pas du tout. Il fouille ma mémoire et me vole des instants qui n'étaient censés appartenir qu'à ma famille. Il... profane mes souvenirs.

J'hésite avant d'employer le terme profaner. À coté de moi, April a un sourire en coin :

-Quel joli mot ! C'est rare de t'entendre utiliser l'argot des Citoyens.

Je fais la moue.

-C'est l'argot de tout le monde... C'est juste qu'on a pas l'occasion de l'utiliser chez nous. Si on parle à quelqu'un d'autre, c'est souvent pour la même chose : un troque. Une menace. Une urgence. Rien qui demande un beau langage quoi.

Mon quartier est particulièrement vulgaire, et j'ai hérité de ce trait... Je le reconnais.

Avalon est divisé en zones. J'habite dans la 26ème, qui est un peu différente des autres, bien que ce ne soit pas la seule : Les cybers en charge de notre quartier n'en sont pas les maîtres. Ils continuent de traquer les anymanciens bien sûr, mais ils ferment les yeux sur beaucoup de crimes annexes grâce au gang du quartier qui achète leur tolérance...

Je lève mon poignet jusque devant les yeux, regardant le tatouage noir sur ma peau. Il s'agit d'un douze finement calligraphié. C'est le signe d'appartenance à ce gang, nommé le Midnight...

-J'ai terminé, m'annonce April en se reculant pour admirer son œuvre.

Elle dépose ce qu'elle avait dans la main, et attrape légèrement mon poignet levé. Elle me sourit avec douceur en reposant mon bras le long de la table.

-Tu t'en sors bien, Sandy, me dit-elle. Encore un peu de courage, ce sera bientôt terminé.

Elle a dû interpréter mon expression comme de la tristesse, ou du découragement. Peut-être que je le suis réellement, après tout... Seth me manque. Notre bar tabac aussi. Ma petite vie tranquille et discrète me manque. Loin des Bleus, des C-doc, des Citoyens, des lecteurs de mémoires, des lasers... Loin du Nouvel Avalon. Je voudrais retourner chez moi et oublier cette période d'enfermement.

Je me relève et enfile derechef mon jean. April est retournée s'asseoir à son bureau et retire ses lunettes. Elle fronce les sourcils en me voyant remettre mon pantalon.

-Je vais demander à Erwan de te trouver de nouvelles fringues... Tu n'en as pas changer depuis que tu es ici, je ne veux pas que tu attrapes quelques choses avec tous ces microbes que tu trimbales. Et puis, il n'y a rien de mieux que de se sentir propre, sourit-elle.

Je ne répond rien, regardant mon jean et mon t-shirt. Ils sont sales, au bout du rouleau. Des taches rouges témoignent du sang que j'ai perdu lorsque je me suis faite tirée dessus. Je suppose que je ne dois pas sentir la rose, mais je n'y prête pas vraiment attention... A Avalon, personne n'est jamais totalement propre.

-Au fait, reprend April.

Elle fait rouler son tabouret vers moi et baisse d'un ton en regardant la porte par dessus mon épaule.

-Tu as réessayé d'utiliser ton don ?

Je n'aime pas parler de ça, même avec elle. C'est un tabou, un danger. Le fait même d'y penser me rend nerveuse, par habitude. En bas, de telles messes-basses me vaudraient une balle dans le crâne en moins d'une heure.

Je secoue la tête, baissant les yeux. Bien que je n'en ai aucune garantie, April m'a juré qu'elle ne dirait rien à personne concernant mon don. Quelque chose me dit que je peux lui faire confiance, chose rare.

-Rien ne se passe. C'est comme si j'avais perdu le mode d'emploi, je lui répond prudemment.

Son visage est pensif, ses sourcils toujours froncés.

-C'est étrange. Je n'ai jamais entendu parler d'un tel phénomène avant. Et tu es certaine que c'est depuis que tu t'es réveillée ?

J'acquiesce.

-Dans les derniers souvenirs que je parviens à me remémorer, j'étais encore capable de le manier comme bon me semblait, je lui explique.

Elle se mord l'intérieur de la joue. Je le vois car celle-ci forme un creux.

-Tu es absolument sûre de bien t'y prendre ? Je ne remet pas en doute ta connaissance sur le mécanisme, mais en vu du blocage mémoriel que tu as, peut-être que certains de tes apprentissages comme celui de ton don en ont été erronés.

Je pousse un bref soupire avant de lui répondre :

-Non, j'ai vraiment essayé par tous les moyens... Mais ça ne vient pas. C'est comme si je l'avais perdu en chemin.

Le fait de le formuler à voix haute me retourne l'estomac. J'ai l'impression d'avoir été tronquée d'une partie de moi-même... Un fragment important qui plus est. Un fondateur de ma personnalité et de ma vie.

-Mais je sais qu'il est encore là, je me reprends très vite.

Je tapote mon crâne du bout de mon indexe, un sourire mal assuré sur le visage.

-Il est comme enfermé là dedans... Mais je le sens.

April opine du chef, pensive. Elle s'éloigne un peu pour retourner à son bureau et termine la conversation ainsi :

-Je vois... A toi de trouver la porte à ouvrir pour le retrouver dans ce cas.

Elle ouvre sa main paume vers le ciel et regarde le dispositif qui y est accroché. Habituée, elle appuie sur un bouton que je ne vois pas. Moins d'une minute plus tard, Silence refait son entrée dans le laboratoire, ce qui me fait dire qu'il ne rôdait pas loin tout ce temps.

Lorsqu'il arrive, il regarde son dispositif de menotte négligemment posé sur le bureau d'April. Il semble mécontent. Je réprimande un sourire.

-Vous avez finit ? Demande-t-il platement, néanmoins.

La C-doc acquiesce. Juste avant que nous ne sortions, elle interpelle Silence :

-Au fait Erwan !

Il est en train de me remettre mes menottes, à quelques pas de la porte. Il lui répond par un grognement sans se tourner vers elle.

-Essaye de lui trouver quelque chose à se mettre. Je crains qu'il n'y ai un risque septique avec ce qu'elle porte actuellement... C'est un être humain, elle a droit à un minimum d'attention, ajoute-t-elle.

Je la regarde, cachant ma surprise et le plaisir que je retire de voir quelqu'un forcer Silence à faire quelque chose dont il n'a pas envie : considérer mon existence.

-Et puis quoi encore, tu voudrais aussi qu'elle mange avec les autres ? Lui réplique-t-il.

Mes menottes sont en place. Il s'est tourné vers la C-doc, une de ses immenses mains encore enroulée autour de mon poignet. Ce contact me brûlerait presque tant il me paraît contre-nature.

April devient resplendissante. Plutôt que de prendre sa répartie comme une question rhétorique, elle y voit une proposition.

-Tu sais que c'est pas bête ce que tu dis là ? Ça lui fera du bien de voir d'autres visages. Avoir devant le nez ton air renfrogné à longueur de journée, la pauvre doit avoir le moral dans les chaussettes. Pas vrai Sandy ?

Cette fois-ci, je ne parviens pas à retenir mon rire. Je le dissimule dans un toussotement, mais c'est assez raté. J'observe Silence du coin de l’œil, mais il reste totalement impassible lorsqu'il répond :

-C'est non.

Au moins, il a le mérite d'être clair.

April hausse les épaules en se tournant derechef vers ce qu'elle trafiquait avant notre arrivée.

-Tant pis, j'aurais essayé... ! C'est toi qui la surveille des heures d'affilée, c'est toi qui décide.

Silence se dirige vers la porte, et je lui emboîte le pas. Il me ramène jusqu'à ma cellule et nous n'échangeons pas un mot de tout le trajet. Il se plante finalement devant une porte qui m'est inconnue et tend sa main vers moi, comme s'il attendait que je lui donne quelque chose.

Nous sommes seuls au bout du couloir qui se termine en cul de sac sur cette porte opaque. Je le regarde, incrédule.

-April n'a pas tord sur toute la ligne, tu commences à sentir le fauve, s'explique-t-il simplement. Ici ce sont les douches. Je vais desserrer tes menottes le temps que tu te change.

Il attrape mes poignets d'autorité, manipule l'anneau en verre jusqu'à ce que le filament reliant mes deux mains s'allonge, et ajoute un poil plus menaçant :

-Mais pas d'entourloupe. Sinon tu ne verras plus la lumière en dehors de ta cellule, je ne te déplacerais qu'endormie. Compris ?

Je lui répond avec un sourire insolent :

-Parce que tu as peur que je m'enfuis, armée d'un savon ?

Il lève les yeux aux ciel en attrapant mon épaule et en me poussant devant lui vers la porte. Celle-ci est en verre légèrement fumé de blanc.

-Non, j'essaye juste d'éviter de te tuer trop vite, me répond-il.

L'air à l'intérieur de la salle est étouffant tant il est chargé de buée. Le sol, légèrement en pente, est uniformément gris-blanc, comme les murs. Dans le fond, un nuage compact d'humidité masque des formes plus sombres et fixes.

Je sens la main de Silence se poser sur mon dos tandis qu'il me pousse légèrement vers la zone floue.

-Je reviens dans dix minutes. Je t'attendrais ici, mais pas de retard sinon j'active ça à distance...

Il donne un petit coup dans l'anneau de verre serré autour de mon poignet droit. Je fais mine de regarder une montre que je n'ai pas et lui réplique :

-Dans ce cas tu ferais mieux de partir maintenant, sinon c'est toi qui sera en retard.

Sans attendre sa réponse, je me dirige vers le fond de la pièce. Les silhouettes que je voyais depuis la porte sont en fait des parois fines et opaques qui délimite des cabines. Je retire mes habits sans vérifier que Silence soit partit. La pudeur n'est pas un principe très présent chez le Peuple... On se lave comme on peut, où on peut, malgré la présence d'autres personnes, en général.

Je dépose mes habits par terre à faute de savoir où les mettre et entre dans un des espaces délimités par les panneaux blancs. Une vitre coulisse pour m'enfermer, et j'appuie mes mains dessus, me sentant soudain prise au piège. Un petit bruit attire mon intention vers le plafond qui descend de quelques centimètres avant de déverser un jet d'eau continu. Je pousse un bref cris de surprise, ne m'attendant pas à être aspergée sans avoir tourner une poignée ou quelque chose qui y ressemblerait...

Les seules réellement différences avec les douches publiques d'Avalon, outre la porte et le plafonds qui bougent tous seuls pour piéger les baigneurs, sont le nuage de buée ambiant et la température de l'eau. Ici, les gouttes chaudes glissent sur ma peau avec un effet apaisant et soporifique. À Avalon, le jet gelé à le don de réveiller les plus endormis. Je note également que je n'ai pas besoin de réactiver plusieurs fois l'eau, elle ne semble jamais se tarir. Je songe un instant au gâchis que ce système représente.

Je compte dans ma tête le temps qui passe, comme toujours. Après une petite minute où je profite simplement de l'eau et de sa chaleur, je commence à chercher du savon ou n'importe quoi qui serve à me nettoyer. Mais la cabine est absolument vide... Je hausse les épaules et commence à frotter mes bras pour au moins faire comme si... Des bulles apparaissent sous mes doigts, et je me rend compte que le savon est directement mélangé à l'eau.

Drôle d'idée encore... Quel monde de fou.

Je me presse, comptant toujours le temps qui s'écoule. Lorsque les six minutes sont dépassées, l'eau cesse de mousser pour redevenir normale, me permettant de me rincer. Arrivée à huit minutes, le jet cesse totalement. La vitre se rétracte pour me laisser sortir. Enveloppée de mon nuage de chaleur, je cherche mes habits parmi ce brouillard bouillonnant mais ceux-ci ont disparus. Je me raidis en les cherchant partout du regard. Je veux bien ne pas être pudique, mais de là à se balader à poil jusqu'à ma cellule, il y a un pas !

Je m'avance sur la pointe des pieds vers une tache sombre que je reconnais comme du tissu. Je suis pourtant persuadée d'avoir laisser mes fringues plus près de la cabine...

Mais ces habits là ne sont pas les miens. Ils sont bien pliés, et surtout en bien meilleur état que les miens. Je les défais rapidement en examinant la taille, et conclu qu'elle devrait convenir. J'enfile donc un pantalon noir dans le même style que celui d'April, surmonté d'un chemisier en laine fine pour le coup trop grand... Le col laisse voir une de mes épaules, et les manches ont bien dix centimètres de trop. Je les retrousse plusieurs fois jusqu'à mes coudes, mes elles finissent toujours par retomber. Au final, ça m'agace tellement que je finis par les laisser pendre et tant pis pour le pragmatisme !

Neuf minutes et quarante-six secondes précisément après que j'ai quitté Silence, je suis de retour à notre point de rendez-vous, bataillant avec de grosses chaussures à la semelle épaisses. Des rangers comme celle de Silence. Faire les lacets avec mes manches trop longues devient soudain un effort trop épuisant à entreprendre et je range simplement les cordons qui dépassent entre mon talon et la chaussure. Je suspecte la chaleur de la douche de m'avoir pompé toute mon énergie.

Silence, très ponctuel, apparaît dans l'encadrement de la vitre de verre à neuf minutes cinquante sept. Son visage n'exprime rien, comme d'habitude. Mais je lui lance quand même un petit sourire provocateur.

-Avoue que tu voulais que je sois en retard.

Il attend que je me relève pour resserrer mes menottes. il me répond d'un ton parfaitement neutre :

-Pas vraiment. Il n'y avait aucun intérêt à ce que tu le sois.

Puis il me ramène à ma cellule. J'ai remarqué que dès que nous sommes dans les couloirs ou en présence de quelqu'un d'autre, je redeviens inexistante. Pourtant lorsque nous sommes seul à seul dans un pièce, il daigne m'adresser la parole. C'est assez incompréhensible.

Il me ramène jusque devant ma porte toujours dans le silence le plus total. Nous entrons, et c’est à peine si nous avons assez d'espace pour s'y tenir à deux. Il courbe le cou, le plafond étant trop bas pour lui. Tout en défaisant son dispositif étrange, il m'explique :

-Demain nous avons deux sessions le matin, et deux l'après-midi.

Je fronce les sourcils :

-D'habitude je n'en ai qu'une par demi-journée...

Il range l'anneau de verre à sa ceinture, l'accrochant sur un crochet qui s'ouvre et se referme à l'approche de ses doigts.

-Oui, mais on augment le rythme. April dit que t'es blessures sont presque guéries et puis cette affaire commence à traîner.

Je me masse le poignet, mon nez presque collé dessus, même si je n'ai pas mal. C’est juste pour ne pas avoir à regarder ses yeux turquoises.

-Et quand est-ce que je verrais April alors ? Je lui demande.

Il ne me répond pas. Il tourne les talons en s'éloignant du seul pas qu'il peut faire dans cette minuscule pièce.

-On verra, lâche-t-il finalement.

Je pousse un bref soupire en fixant son dos. Je vais finir par le connaître par cœur, lui aussi. J'ai un pincement au cœur en pensant à Seth, sûrement seul en bas à me chercher... Le reverrais-je seulement un jour ? Ma mine devient sombre.

-Pressé de me descendre, ça y est ?

Mon ton est narquois, mais j'ai le cœur lourd. L'idée de ma mort imminente ne m'enchante pas le moins du monde. Ça m'effraie même un peu. Mais ça, je ne l'avouerais jamais.

Juste avant de sortir, il me répond :

-Pressé d'en finir, oui.

Puis les portes se referment sur sa silhouette et ma cellule plonge dans une obscurité totale.

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