Verset 4

Verset 4

Délivrance

 

Lorsque je repris connaissance, j'étais allongé au milieu d'un champ au blé d'or. Une brise fit s'agiter les tiges de lumière. Mes yeux se tournèrent vers le ciel, qui était rose.

Quelle étrange vision.

Tout était silencieux. Tout était calme. Rien ne m'atteignait. J'étais tout comme Micro... Les choses avaient beau arriver, j'avais beau les voir, je ne les vivais que comme si elles étaient à des kilomètres de moi.

Mes paupières se fermèrent lentement et mon esprit glissa hors de mon corps. Je voyageais au dessus du monde comme un oiseau. Je me voyais, tâche rouge perdue dans les blés dorés. Une ombre floue s'approchait de moi, sans que je sache qui s'était. Je m'en moquais bien. Fixant de nouveau le ciel pastel, je m'envolais toujours plus haut.

 

-...n

Un grognement, comme un nuisance.

-...min

Je fronçais les sourcils.

-...réveille

J'ouvris un œil, puis l'autre. Ma vision était si floue que je ne voyais rien.

-Tu es là ?

Je poussais un soupir en reconnaissant Éric, penché au dessus de moi. Les sons me parvenaient étrangement étouffés. J'aurais voulu bouger que j'en aurais été incapable. Je n'avais aucune sensation.

-Comment vas-tu ? Tu as mal ? Me demandais mon compagnon de voyage.

A qui parlait-il ? Je ne me sentais pas concerné par ses questions, quand bien même il me regardait droit dans les yeux.

Une voix qui me paru très lointaine dit alors :

-Il ne vous répondra pas. Les plantes que nous lui avons administré ont mélangé ses sens. Il ne ressent plus rien.

Mon compagnon se releva et je remarquais alors qu'il tenait ma main dans la sienne. Qu'elle était grande... Immense même. Mais je ne sentais pas ce contact.

-C'est une drogue ? Demanda-t-il en se retournant vers la voix inconnue.

-C'est un...

-C'est nocif ? Le coupa-t-il.

-...Il n'aurait pas tenu deux jours autrement, répliqua l'autre sur la défensive. Nous lui offrons quelques jours de survie.

-En le transformant en légume ?

L'homme répondit quelque chose, mais déjà je n'écoutais plus. Ça ne me concernait pas.

Ma tête était calée contre un épais oreiller qui la tenait droite. Mon menton glissa un peu et ma tête retomba lourdement. Je vis alors les draps rouges, souillés par le sang. Les bords avaient séchés mais c'était bien mon corps qui était recouvert par ce tissu poisseux. Mes yeux roulèrent lentement vers le sol à coté de la paillasse. Un tas sans forme de draps intégralement rouges formait de petits ruisseaux de sang qui serpentaient à travers la salle. A qui appartenait tout ce sang ? Je m'en moquais bien, en fait... Plus rien ne me concernait.

Je fermais de nouveau les yeux et glissais dans l'inconscience.

 

Je me projetais violemment en avant en me pliant en deux. Je hurlais. J'avais une main accrochée sur le rebord du lit à coté de moi, l'autre barrant mon ventre. La douleur était telle que ma vision était bafouée. Je ne savais plus où était le haut du bas.

Je hurlais encore. Elle venait par vague, incessante. Je criais toujours jusqu'au moment où une douloureuse quinte de toux me pris. Je crachais mes poumons, vidant mon corps du peu de sang qui lui restait. Chaque toux me faisait toujours un peu plus souffrir. Les draps, qui étaient redevenu blanc, se tintèrent de nouveau de rouge. Des éclaboussures de ça et de là, projetée par ma bouche.

Puis la couverture s'accrocha sur mon torse et se tinta d'une large tâche vermeille. Je me recroquevillais toujours plus, plantant mes ongles dans mon ventre et sur le bois du lit.

Dans un hurlement vite noyé par le sang, ma voix dérailla. Elle se brisa comme un miroir, enrayée. Étant alors incapable de crier, je gémissais. Mes larmes se mêlèrent à mon sang tandis que je tremblais comme une feuille, provoquant une nouvelle vague de douleur.

Je crus entendre la porte s'ouvrir à coté de moi, et des gens entrer précipitamment. On attrapa mon visage, le soulevant brusquement. Les draps trempés volèrent et quelqu'un attrapa mon bras sur mon ventre. L'écartant avec force, je sentis un liquide parcourir ma plaie béante, ce qui m'arracha un nouveau hurlement. Seul un souffle rauque voulu sortir de ma gorge enrouée d'avoir trop forcé.

Ça me brûlait, comme si on avait plaqué un fer à chaud sur ma chair ouverte. Comme pour me faire taire, les mains tenant mon visage resserrèrent leur emprise, appuyant comme deux aiguilles sur les muscles de ma mâchoire. J'ouvris la bouche pour crier de nouveau, mais on me fourra un étrange objet dedans, m'empêchant de sortir le moindre son. Comme je voulais le recracher, les mains se serrèrent sur ma mâchoire pour la garder fermée, pendant que d'autre me bouchaient le nez. Lorsque j'eus enfin avaler, on me lâcha d'un coup et je tombais sur le coté.

La chute me parut vertigineuse mais je n'eus pas le temps de sentir le sol me heurter, car lentement mes sensations s' emmêlaient dans mon crâne, avant de tout bonnement s'effacer.

Encore une fois, je ne sentais plus rien.

Allongé par terre, la joue écrasée contre le sol, je vis une lumière. Juste en face de moi, scindant les ténèbres ambiants, une ligne de lumière jaunie se dressait. Je voulu l'attraper et tendais vainement ma main. Celle-ci était recouverte de mon sang et mes ongles y étaient tous cassés à force de s'enfoncer dans le bois du lit. Puis l'habituelle laxité me pris et mon bras retomba lourdement, inerte. Ma tête se relâcha et roula à terre tendit que mes paupières tombaient devant mes yeux, me privant de cette seule lumière.

 

Je voyais mes os transparaître en dessous de ma peau. J'aurais pu délimiter les phalanges de mes doigts, ou compter mes cotes sur mon thorax. Ma tête était maintenue sur mes épaules à l'aide de trois oreillers : un derrière et deux autres sur les épaules. J'étais incapable de dire combien de temps j'étais resté allongé sur ce lit.

La lumière du jour s'écrasait contre ma peau, mais je ne la sentais pas. Ma main glissa hors de la paillasse et pendait sur le coté. Mais je ne la sentais plus. Je respirais calmement. Mais mal. J'avais beau ne rien sentir, j'entendais mon cœur battre à mes oreilles, tambouriner dans ma poitrine comme s'il aurait voulu sortir de là.

J'étais las. Le jour, je ne ressentais rien. La nuit, je ressentais tout.

Chaque fois, je me réveillais en hurlant, jusqu'à ce qu'on me fasse avaler cette chose qui me maintenait calme le jour. Je n'en pouvais plus. Mon corps se dégradait de jour en jour, et ma plaie s'était infectée. Je n'avalais rien d'autre que leur étrange calmant.

J'en avais assez.

Éric remis ma main à coté de moi avec lenteur, l'air grave. Ses yeux habituellement pétillants de malice et de vie étaient éteints, cernés de noir. Il n'avait pas meilleure mine que moi.

Sa main s'attarda dans la mienne et c'est avec toute la volonté qui me restait que je la serrais. Un étreinte terriblement faible, presque imperceptible.

Le regard de mon compagnon se figea dans le mien, déchiré entre espoir et tristesse. Je plantais mes pupilles dans les siennes, mais j'étais comme une coquille vide, incapable de parler. Je remuais néanmoins les lèvres, tout aussi faiblement, tâchant de me faire comprendre.

Un souffle. C'est tout ce dont j'étais capable.

Sans lâcher ma main, Éric se pencha vers moi et mis son oreille tout près de mes lèvres.

-...li... vran...

J'étais essoufflé. Essayant une dernière fois, je tâchais d'articuler :

-...Délivrance...

L'homme recula lentement et se rassit. Ses yeux étaient humides, et il les cacha derrière ses mains tenant la mienne. Sa tête plongea jusqu'au lit et fu secouée de quelques sanglots.

Ma vision se brouilla alors, mais ce n'était pas comme d'habitude. Je compris le phénomène lorsque je vis ma larme glisser hors de mon champ de vision.

Oui, j'en avais assez.

 

 

 

Le cœur battant la chamade, je me réveillais brutalement. Des gouttes de sueur perlaient sur mon front tandis que je contenais difficilement ma douleur. Peut-être était-ce dû à l'habitude ou l'accoutumance, mais j'avais l'impression d'avoir moins mal. Néanmoins, j'étais toujours en proie à cette souffrance insupportable, et je ne mis pas beaucoup de temps à ouvrir la bouche pour crier, une fois encore.

 

Seulement, ce n'est pas ma voix que j'entendis. Surpris, je tendais l'oreille : à l'extérieur, d'autres personnes hurlaient. Parmi eux, des femmes et des hommes. Mais plus que de douleur, c'était d’effrois il me semblait.

 

Que se passait-il ?

 

Je regardais la fenêtre de ma prison, sentant mes souffrances s'endormir de manière extrêmement lente . Ou bien parvenais-je à les mettre de coté en me concentrant sur autre chose?

 

Après de longues minutes d'observations, je ne faisais plus vraiment attention à la douleur, braqué sur les cris au dehors.

 

J'osais poser un pied par terre. J'avais le dos cassé en deux, un bras toujours maintenu sur le ventre, mais pour la première fois depuis ce qui me semblait être une éternité, je me levais.

 

Une lueur d'espoir traversa mes pupilles lorsque je pris appuie pour marcher. Prenant un bref élan, je me mis sur mes jambes.

 

Cet espoir fut de courte durée car je retombais aussitôt, trop faible pour marcher. Mes jambes ne supportaient plus mon poids. Je m'écroulais donc au sol, aussi lourdement qu'un sac qu'on aurait jeté là. Ma tête heurta quelque chose, mais j'étais incapable de dire ce que c'était, car la pièce était plongée dans le noir. Je serrais les dents, un peu sonné, mais ne perdit pas courage. Prenant appuie sur mes bras, je me traînais difficilement jusqu'à la porte entre ouverte devant moi. D'un violent coup de main, je l'ouvrais à la volée, découvrant un étrange spectacle : des flammes s'étaient infiltrées partout dans la bâtisse, et dévoraient tout ce qu'elle trouvaient, évitant soigneusement l'enclos de Micro. Les gens courraient en tout sens, hurlant et fuyant comme si Begrim lui-même les poursuivaient. Guérisseurs, prêtres, voyageurs... Tous fuyaient.

 

Ouvrant grand les yeux pour tacher de comprendre ce qui se passait, je sursautais lorsqu'une main se posa sur mon épaule pour me relever brusquement.

 

-Ne fais pas de bruit ! M'intima Éric dans mon dos.

 

Il referma violemment la porte à l'aide d'un coup de pieds et me souleva pour m'emmener à l'autre bout de la chambre.

 

-Qu'est-ce qu'il se passe ? Demandais-je.

 

Sans m'écouter, Éric marmonna :

 

-Comment as-tu pu te lever ? Tu te sens mieux ? C'est un miracle. Shyn disait que tu mourrais cette nuit...

 

-Shyn ? Le Grand Sage du Temple ?

 

-Lui-même. Il est venu te voir presque chaque jour... C'est lui qui te maintenait en vie tout ce temps.

 

Derrière la porte, un cris de femme se fit entendre. Presque simultanément, un violent coup s'abattit contre le mur et le cris cessa.

 

Éric se tut aussitôt, et son visage se ferma. Il me déposa contre le mur derrière nous et mis une main à sa ceinture. Il fixait délibérément la porte.

 

Celle-ci s'ouvrit quelques secondes plus tard, répandant la lumière rouge de feu dans la chambre. Une immense silhouette noire s'engouffrait par cette ouverture et j'entendis une lame siffler hors de son fourreau. Avant que le Loukina ne comprenne que la pièce était habitée, Éric avait déjà planté un coutelas sous sa gueule, transperçant le crâne de l'immense fauve. Plus vif que la pensée, mon compagnon fit un pas de coté pour éviter que le corps inerte de la créature ne l'ensevelisse.

 

Sans prendre le temps de ranger son arme, il se remis à courir vers moi, l'air soudain plus pressé.

 

-Accroche toi ! Me dit-il en m'attrapant en chemin.

 

Il brisa la fenêtre de la chambre d'un coup de pied et l'enjamba pour sortir. Heureusement pour nous, la fenêtre donnait sur la cour intérieure du Temple...

 

Après être sortit, Éric regarda partout autour de lui. Nous étions cernés par les flammes. Les Loukinas semblaient avoir investit la zone mais ne prêtaient aucune attention à notre présence.

 

Je les voyais défoncer une à une toutes les portes, cherchant frénétiquement quelque chose. Ils n'hésitaient cependant pas à répandre la mort et le sang sur leur passage...

 

Éric vira brusquement à gauche, fonçant tête baissée. Nous nous retrouvions donc à fuir, tout comme les autres habitants du Temple...

 

-Qu'est-ce qu'il se passe !? Tentais-je de nouveau.

 

Mon ami était tellement concentré sur sa course qu'il ne m'entendit pas. Toujours aussi brusquement, il s'arrêta. Une bourrasque ardente le fit tomber. Il me lâcha et j'allais rouler plus loin. Je me retrouvais de nouveau sur le ventre, ouvrant douloureusement les yeux.

 

J'avais échoué au pied d'un escalier que j'aurais reconnu entre tous : il s'agissait des marches menant au Temple des Merveilles. En relevant la tête, je pouvais apercevoir le bâtiment, encore plus imposant et majestueux que tout ce que j'avais pu imaginer. Seule tâche au tableau : la cendre tourbillonnait dans l'air rougis par le feu, tandis que le crépitement de la destruction se mêlait aux cris de terreur. Ce lieu de recueillement, de calme et de silence c'était transformé en place de mort et de violence.

 

Ina toute entière devait s'être réveillée avec tout ce vacarme...

 

De la fumée qui s'élevait du temple apparu alors une silhouette. Elle était si grande et si étendue, j'eus beaucoup de mal à comprendre qu'il s'agissait d'un homme. La fumée me piquait les yeux et je dû détourner le regard pour ne pas pleurer. C'est alors qu'une puissante voix grave retentit comme un coup de tonnerre au dessus de ma tête :

 

-Dissipez vous, ténèbres, que revienne la paix due à ce lieu sacré !

 

Shyn, le Grand Sage du Temple des Merveilles se tenait debout tout en haut des longues marches de marbre. Les bras ouverts comme la première fois que je l'avais vu, je n'avais cependant plus l'impression qu'il voulait y accueillir mon âme. Il avait plutôt l'air de rejeter tout le mal qui s'acharnait sur le Temple.

 

Je compris alors que le souffle qui nous avait balayé, Éric et moi, venait d'une explosion qu'il avait évitée. Les flammes venaient lécher une sorte de barrière invisible qui entourait tout le bâtiment, générée par les bras ouvert du Sage. Il tentait de préserver la bâtisse de la destruction.

 

Ne prêtant aucune attention à cette magie, un Loukina se cambra un peu plus loin, façonnant une boule d'étincelle entre ses pattes griffues. Vêtu d'étrange habits colorés, il portait quelques parures magiques et était repérable grâce aux peintures tribale qui lui recouvrait le corps et le visage. Sa boule d'énergie grossissait à vu d’œil, trépignant en tout sens entre ses pattes, tel un feu follet. Il l'a balança finalement avec force contre la barrière du Sage, qui ne broncha pas.

 

Comprenant que ça ne servait à rien, le shaman fit un signe de la tête et cinq autres Loukinas se joignirent à lui. Vêtus plus pauvrement, ils portaient tous néanmoins un artefact magique à leur poignet et des peintures tribales moins marquée que leur chef.

 

Simultanément, ils façonnaient à leur tour des boules de magie entre leur griffes, les projetant en rafale contre la barrière. Celle-ci vacillait mais ne céda pas.

 

J'aurais voulu me lever et courir aider le Grand Sage mais j'en étais incapable. Je n'en avais ni la force, ni la magie nécessaire... Mon impuissance me frappa au cœur.

 

Le shaman grogna quelque chose et les attaques cessèrent. Les six Loukinas commencèrent alors à façonner une nouvelle boule d'énergie, la faisant grossir plus qu'auparavant.

 

Eric s'était visiblement relevé et se jetais à présent sur le premier, lui enfonçant sa lame dans le dos. Le loukina couina en s'écroulant, son globe crépitant hors de ses pattes. Le shaman lâcha une de ses mains pour la tendre vers l'énergie laissée à l'abandon. Celle-ci fut comme aspirée par le globe du shaman, qui s'enroba d'un coup.

 

Eric continua sa course, mais il était à présent repéré. Un second Loukina envoya son globe dans celui du shaman et dégaina un petit couteau crénelé avant de se retourner vers mon compagnon. Les deux engagèrent le combat, évitant de briser la concentration des autres.

 

Après quelques secondes, alors que le Loukina qui affrontait Eric se retrouvais avec son propre couteau planté dans le ventre, les trois autres lancèrent leur globe vers le shaman, qui les intégra comme les autres. Il tenait à présent une boule d'énergie monstrueuse entre ses pattes, qui crépitait si fort qu'il ne pu la retenir plus longtemps.

 

Il la lança contre le Grand Sage. Elle se heurta de plein fouet contre la barrière, qui vacilla comme jamais avant d'éclater en milles morceau. Elle libéra son énergie dans une bourrasque violente qui projeta Shyn, Eric et les Loukinas vers l'arrière. J'étais moi-même couvert par les marches, ce qui me protégeais de la violence de l'affrontement. Les flammes alentour s'éteignirent une à une, soufflées. La cendre s'envola et retomba en tourbillonnant. Comme de la neige noire.

 

Au milieu de se champ de mort, seul restait le shaman. Celui-ci avait rapidement invoqué une petite barrière devant lui pour se protéger du souffle. Les pattes levées devant sa figure, il les baissa lentement. Il regarda la corde qui lui serrait la taille, cherchant patiemment quelque chose. Parmi tous les bibelots, fioles et autres étrangetés qui y pendait, il trouva enfin son couteau crénelé. Il le tira d'un coup sec du minuscule fourreau en os qui le contenait. Il faisait bien deux fois la taille de l'autre et était beaucoup plus ouvragé.

 

Le shaman s'avança vers les marches, son regard noir braqué vers le Grand Sage assommé plus haut. Je ne pouvais pas rester sans rien faire... Rassemblant toute ma force, je me jetais à ses pieds et agrippait ses chevilles sous son étrange habit coloré. Je voulais le déséquilibrer, le surprendre, l'arrêter, n'importe quoi... Seulement je n'avais plus le quart de ma force à ce jour...

 

Il me jeta un regard sans émotion, comme s'il était envoûté. Il secoua vaguement sa patte pour me faire lâcher prise, mais je tenais bon. Il remua plus brusquement, sans s'énerver, et je glissais. Son regard vide se tourna de nouveau vers les marches et il commença son ascension. Son attitude ne collait pas du tout avec la brutalité habituelle de sa race. Il était étrangement calme, comme si ses gestes étaient dicté par je ne savais quelle puissance supérieure...

 

Dans un espoir vain, je me hissais sur la première marche pour le suivre, les dents serrées. Mais lui était déjà en haut. J'entendis le Grand Sage se réveiller enfin et murmurer des prières. Je relevais la tête pour tenter de voir ce qui se passait. Je ne vis que le shaman avec son bras levé tenant le couteau l'abattre violemment vers le sol.

 

Les prières se turent et un grand silence investit les lieux. Une brise très légère souleva une nouvelle fois les cendres et les dernières flammes moururent.

 

Le shaman arracha quelque chose sur sa victime, avant de tourner les talons. Il descendit les marches, le même regard vide braqué vers l'horizon. Je le regardais partir avec ses pairs, incapable de le suivre. Alors qu'ils disparaissaient dans le chemin menant aux portes du temple, je sentis un liquide mouiller mon bras.

 

Il pleuvait, à cette époque de l'année ?

 

Surpris, je me retournais vers les marches et vit qu'il s'agissait en réalité de sang. Celui-ci s'écoulait sur les marches, les descendant une à une. Je me poussais vivement, conscient qu'il s'agissait de celui du Grand Sage. Le minuscule ruisseau continua sa course jusqu'à la terre, où il se répandit avant de disparaître, aspiré par le sol.

 

Eric s'accroupit à coté de moi et posa une main sur mon épaule, l'air désolé. Nous regardions le sang couler, trop choqué pour parler.

 

Une ou deux minutes plus tard, j'entendis quelqu'un courir. Nous nous retournions pour voir de qui il s'agissait, mais la nuit ne nous laissa apercevoir qu'une ombre. Celle-ci fila en haut de marches avant de s'arrêter. Il s'agissait de l'Immortuum. Ses yeux couverts semblaient fixer le cadavre du Grand Sage.

 

Eric mis mon bras au dessus de ses épaules et m'aida à la rejoindre.

 

Le corps sans vie de Shyn reposait à terre et ses vêtements amples et sombres cachaient l'immense tâche de sang qui perçait sa poitrine. Sa fine barbe se soulevait vaguement au gré du vent tandis que ses yeux vitreux fixaient le ciel.

 

L'Immortuum s'agenouilla près de lui et ferma doucement ses paupières en murmurant une brève prière. Elle posa son poing contre son cœur et garda le silence quelques secondes.

 

Respectant son soudain moment de recueillement, nous ne disions rien.

 

De nouvelles voix, lointaines, retentirent dans la ville et aux portes du temple. Les gens se décidaient à venir voir ce qui se passait. Les Loukinas devaient sûrement avoir quitté la ville.

 

L'Immortuum se retourna vers nous et nous dit alors d'une voix bien plus assurée que dans mes souvenirs :

 

-Suivez moi. Il faut partir.

 

Elle commença à tourner les talons mais Eric la rattrapa en me soulevant pour que je ne le freine pas.

 

-Attends deux minutes ! Partir où ? Et pourquoi te suivrait-on après tout ce que tu as fait ?

 

Il me désigna d'une main, le regard et le ton chargé de reproches.

 

-Suivez moi et il survivra, dit-elle simplement.

 

Puis elle tourna de nouveau les talons et s'éloigna. Eric poussa un soupir avant de se retourner vers moi, m'interrogeant du regard. Je hochais le menton d'un air décidé.

 

-Suivons là, nous pourrons toujours repartir plus tard. Et même si je n'adhère pas à ses idées, elle a raison. Il faut partir d'ici...

 

Nouveau soupir d'Eric.

 

-Tu crois que tu peux marcher ? Me demanda-t-il simplement.

 

-Je vais essayer.

 

Sans me lâcher, il me reposa à terre et m'aida à suivre l'Immortuum, qui s'était arrêtée plus loin pour nous attendre. Je m'appuyais contre son épaule massive et boitais avec difficulté jusqu'à elle.

 

 

 

 

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