Verset 2

Verset 2

Immortuum

 

-Hey, gamin ! Vise un peu ! Me lança Éric

Il avait le bras levé en direction d'un point à l'horizon et me pressait de son autre main de monter sur la colline où il s'était niché.

A grande peine, j'escaladais difficilement le monticule de terre, me dressant à coté de mon compagnon, essayant d'apercevoir ce qu'il me montrait. Là-bas, à l'horizon, la capitale s'étendait.

Éric me balança une accolade d'encouragement dans le dos, me faisant à moitié tomber, un grand sourire fendant son visage barbu :

-T'es presque arrivé, je t'avais bien dis ! Dans pas moins d'une journée tu pourras t'aplatir comme une crêpe devant ton fameux Temple de je-ne-sais-quoi !

-Le Temple des Merveilles ! Répliquais-je, sur le ton de la réprimande. C'est le plus grand...

-... Le plus grand Temple du Royaume, je sais, je sais... Combien de fois tu me l'as répété celle-là ?

Il dévala la colline, me faisant un signe de la main.

Je fis passer mon lourd sac de voyage devant moi, passa la tête de l'autre coté de la lanière de cuir qui m'accrochait à lui, et lui balançais.

-Cent fois. Peut-être deux cent ?

Il l'attrapa comme s'il s'agissait d'une plume, et un long sourire étira ses lèvres.

-Quelque chose comme ça, en effet ! Me répondit-il.

Je poussais un soupir et lui dis, fixant la ville à l'horizon :

-Tu devrais le savoir pourtant... Tout le monde le sait...

La fière capitale était plongée dans un océan flamboyant déchaîné, déchiré entre or et feu. Je levais mon bras vers elle : Je pouvais la tenir dans une main, d'ici. Et pourtant, je savais qu'elle était encore loin. Le regard dur de détermination, je n'avais plus qu'une unique chose en tête : rejoindre Ina et atteindre mon objectif.

-Mais tu oublies quelque chose, petit !

Je relevais la tête pour le fixer, le regard interrogateur.

-Je ne suis pas tout le monde !

Je poussais un soupir et dévalais la pente à mon tour, manquant de me casser la figure en me prenant les pieds dans... Dans quoi au juste ?

Une fois le nez dans la poussière, abasourdit par le rire bruyant d’Éric, je regardais derrière moi ce qui m'avait fait trébucher : une longue tige mi verte, mi noire dépassait du sol, pointant timidement une fleur rouge vers le ciel. La tige -n'était-ce pas plutôt la racine ?- n'avais pas cédée alors que je m'étais pris dedans. Elle était entortillée sur elle-même, décrivant des cercles hérissés d'épines. En comparaison à ce soutient acéré, la fleur semblait bien fébrile... Rouge écarlate, on aurait dit que les pétales étaient des gouttes de sang prêtes à rouler sur le sol à tout instant.

Serait-ce un présage ? Un avertissement offert par la Nature ?

Je me relevais, oubliant cette hypothèse, due à ma nervosité. Plus nous approchions de la capitale, plus mon destin se mettait en marche. Une fois arrivé là-bas, je ne pourrais plus faire marche arrière.

Éric ne manqua pas de me coller encore deux bonnes accolades, qui me fit retomber une fois encore sur les genoux. Je venais de me remettre sur pieds, je n'étais pas encore très stable. Une fois relevé pour la seconde fois en moins de deux minutes, Éric était quant à lui prêt à se rouler par terre de rire.

Je lui repris violemment mon sac des mains, tournant les talons en faisant mine d'être vexé. Il me suivit sans perdre son sourire, tentant tant bien que mal d'étouffer ses rires.

-Tu es vraiment trop maigre pour ta taille, gamin... Un peu de muscles, ça te ferait pas de mal ! Me lança-t-il.

Sans me retourner, je répondais :

-Qu'est-ce que tu insinues ?

-Je n'insinues rien. Je te dis seulement que tu es une grande brindille maladroite. A ton âge c'est normal de pousser comme ça vers le ciel, mais faudra bien que tu prenne un peu d'enveloppe si tu ne veux pas être couché par le vent...!

-Le vent ne me met pas encore à terre...

-Mais ça ne saurait tarder ! Monsieur veut apprendre à parler aux plantes...

Alors que j'allais encore répliquer quelmque chose, il me coupa la parole et termina :

-...Et bien qu'il apprenne d'abord à survivre comme elles. Ça pourrait être utile, un jour.

Je ne répondais rien, marquant l'arrêt dans la marche. Je ne m'attendais pas à un conseil masqué sous cette moquerie. Survivre ? Hum... Ce savoir n'était utile qu'en cas de danger, non ? Et moi, je ne me sentait pas du tout menacé au coté de ce titan qu'est Eric...

Peut-être aurais-je dû ?

 

Ce soir là, c'était mon tour de garde. Enfin, j'avais beaucoup insisté pour veiller quelques heures le feu et les environs, permettant à mon compagnon de se reposer un peu. Il ne voulu rien entendre au départ mais se laissa finalement convaincre après une longue discussion.

-Bon... Nous sommes relativement proche de la ville, le coin est sûr normalement. Je prends la relève dans une heure, ne t'endors pas ! Et s'il y a le moindre problème, je suis à coté ne t'inquiète pas.

Sur ces bonnes paroles, il posa sa main dans mes cheveux, les ébouriffa gentiment avant d'aller se coucher de l'autre coté du feu, à coté des affaires. Assis sur un rocher, un bâton à la main, j'attisais le feu, remuant les braises, les yeux perdu dans les flammes traîtresses. Doucement, un souvenir ensevelit se réveilla paresseusement dans ma mémoire, éclairé à la lueur du feu.

Assis auprès d'un même feu de camp, au beau milieu d'une prairie immense, un homme remuait les braises tout comme moi aujourd'hui. A coté de lui, un enfant. Emmitouflé sous une couverture épaisse et recousue, il écoutant en silence, avide, les histoires de l'homme.

Cet enfant, c'était moi. L'homme, c'était mon père.

Il m'expliquait quelle vision il avait de cet élément : des femmes qui dansaient et envoûtait quiconque avait le malheur d'apercevoir leurs rondes folle. Des femmes de feu, des élémentaires ardentes. Et à moi de lui demander si maman dansait aussi. Et à lui de répondre en riant qu'il ne voyait qu'elle, bien entendu. Je me rappelle de cette histoire comme l'explication d'une vision que je n'ai eu qu'une fois. J'avais fixé toute la nuit durant le feu, jusqu'à apercevoir ces femmes qui dansaient. Et je les ai vu, bien plus tard dans la nuit : belles, fines et souples, elles se torsadaient comme des serpents, leur crinière de flamme dansant avec elles. Puis soudainement, elles commencèrent à mourir une à une. Elles levaient leurs bras vers le ciel, leur bouche s'ouvrant en grand pour crier, où il n'en sortait que des cendres, assassinées. Toutes s'éteignirent, les unes après les autres...

Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une. Une unique.

Je sursautais en entendant un craquement derrière moi. Posant la main sur le rocher où je me tenais assis, je regardais la pénombre des arbres où des ombres inquiétantes s'agitaient, rouges et noires. Revenant au feu, je m'empressais d'y ajouter du bois pour qu'il ne s'éteigne pas. Tout en les déposant dedans, je fixais une fois encore les flammes, sans y voir quelque chose d'autre que du feu. Je n'avais plus jamais revue les élémentaires à la chevelure ardente.

Me relevant pour m’asseoir de nouveau sur le rocher, je m'immobilisais d'un coup, mon cœur cessant de battre, mon sang se glaçant dans mes veines.

En face de moi, à une distance encore raisonnable d'Éric mais tout de même assez proche du campement, à la limite même du cercle de lumière que formait le feu de camp, se tenait une personne. Son immobilité, son silence, sa posture, ses habits... Tout, absolument tout dégageait une aura inquiétante, anormale. Quelque chose clochait, je ne l'avais même pas entendu venir. Comment s'était-il autant approché et aussi vite sans que j'en fus alerté ?

Paralysé, je n'osais plus faire un geste, retenant mon souffle devant cette présence étrange. Même si j'avais voulu bouger, j'en étais totalement incapable. L'aura dégagée me tétanisait. La personne se tenait droite comme un i, la tête penchée vers le bas, fixant -me semblait-il- le feu, les bras le long du corps, se balançant très doucement d'avant en arrière. Il était vêtu d'habit -pouvait-on qualifier ça d'habits ?- des plus singuliers : un pantalon fait visiblement de lanières racolées maladroitement entre elles, usées, déchirés, s'enroulaient autour de ses jambes. Une toile auparavant blanche mais maintenant noire de crasse, avec un nœud grossier la où il y avait des trous béants lui servait de haut. Le plus étrange restait ceci : il était nu pied, et ses membres étaient noirs de saleté, parsemés d'égratignures. Ses ongles étaient d'une longueur démesurée, ébréchés et recoubés comme des griffes.

L'un de ses bras étais couvert d'un tatouage tribale qui, plus il descendait vers la main, plus l'encre noire recouvrait toute sa peau. Sa main elle-même était entièrement noire. Ses immenses ongles aussi, noire de jais... Une couleur qui n'était pas naturelle. Autour de l'avant bras noir, un bout de tissu était resté accroché à la peau. Premier objet qui le rendait louche et inquiétant : ce tissu était rouge sombre, comme mouillé, et un liquide noire traçait un fin filet entre l'index et le pouce, tombant goutte à goutte sur le sol, suivant la courbe griffue de l'ongle. Mais ce qui m'effrayait le plus était qu'il portait une sorte de bande de tissu enroulé sur la tête, recouvrant même ses yeux, jusqu'au nez, orné d'une chaînette qui semblait être en or, finement travaillée pour y inclure quelques pendentifs exotiques cerné de pierres précieuses aux couleur multiples. J'aurais parier sur le fait que ce soit un artefact magique.

Une vingtaine de secondes à peine après que je l'ai découvert pour la première fois, je voulu réveiller Éric. J'avais tout juste formuler cette idée dans mon esprit que l'inconnu, dont le genre humain lui même me semblait peu probable, tourna brusquement la tête vers l'homme endormit à coté de lui, toujours sans aucun bruit. Seule sa tête bougea, comme désolidarisée du reste de son corps. Hérissées comme des pics, de courtes plumes noires et tranchantes descendaient de l'arrière son cou pour se perdre dans son dos.

Très nettement, ce n'était pas humain.

Mes yeux filèrent une demi seconde entre la chose, Éric puis de nouveau la chose, mais celui-ci avait disparu. Plus aucune trace, plus rien. Évanoui en quelques millièmes, à peine.

Reprenant mes esprits et le contrôle de mon corps, je regardais partout autour de moi : ça avait bel et bien disparu.

Je me précipitais vers Éric, le secouant vivement pour le réveiller. Celui-ci ouvrit les yeux et se redressa en un même temps, en position de défense.

-Quoi, quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Dit-il en regardant tout autour de lui.

Il s'était relevé d'un même mouvement, parfaitement alerte.

-Il y avait quelque chose, il y a quelques secondes ! Je ne sais pas ce que c'était mais c'est partis. Il n'est plus là...

Le cœur battant la chamade, j'étais mort de peur en me remémorant la scène.

Poussant un soupir, Éric repris une posture « normale » et mis un genoux à terre. Ainsi accroupis devant moi, il posa avec douceur mais force ses mains sur mes épaules, me regardant dans les yeux :

-Je ne sens aucune aura, il n'y a que nous... Tu dis "quelque chose"... Qu'est-ce que c'était ? Décris le moi.

Je pris une profonde inspiration, lui relatant le moindre détails que j'avais pu discerner :

-S'était assez grand et fin, au départ j'ai crus que c'était un homme...

-Qu'est-ce qui te fais douter à présent ?

-Sa main gauche était entièrement noire. Ses ongles étaient comme ceux d'une bête du Chaos, aussi noirs et tordu qu'une créature de la nuit. Cette drôle de teinte de peau prenait fin vers le coude, comme un tatouage. Il portait des bouts de tissus grossiers et troué, des bouts de toiles en guise d'habits et je suis persuadé que le bandeau qui lui recouvrait la figure était magique.

Éric eu un petit mouvement signalant son mécontentement : il était mal à l'aise.

-Est-ce qu'il était debout ? Je veux dire, il marchait sur ses pieds ? Continua-t-il, soudain méfiant.

-Oui, oui, ses bras pendaient le long de son corps et il semblait chancelant, déséquilibré. Je n'ai pas pu te prévenir plus tôt, j'étais tétanisé par la peur... Éric, qu'est-ce que c'était ?

Il lâcha mes épaules et s'assit en tailleur au sol, le coude sur sa jambe, son menton posé sur son poing. Il avait les sourcils froncés, l'air songeur.

-J'espère me tromper mais je penses que tu as eu de la chance. Oh oui, beaucoup de chance même.

Je me raidis, attendant la suite.

-Hum... Sa peau était-elle blanche, hormis son bras ?

-Il était pied nu et semblait sale. Je ne sais pas si c'est à cause de ça mais j'aurais dis que sa peau était pâle à l'extrême, presque verte...

J'osais à peine prononcer l'adjectif qui me venait instinctivement en voulant qualifier cette couleur :

-...Cadavérique, lâchais-je dans un souffle.

Je me laissais tomber à coté de lui, m'asseyant à mon tour. Comme il gardait le silence, je tentais à demi-voix :

-Éric..?

-C'est bien ce que je craignais. Je ne pensais pas en rencontrer si près d'Ina, c'est totalement improbable... Je pense que tu as eus affaire à ce qu'on appelle un « Vivum Funus » dans l'ancien langage. Je crois qu'aujourd'hui les gens utilise plus le terme d' « Immortuum ».

Mon sang ne fit qu'un tour, avant de se figer dans mes veines lorsque j'entendis le dernier mot.

-Les Loukinas les qualifient de Thanati...

-Textuellement « Cadavres Vivants » ou encore « Mort Vivant »...

Je déglutis avec peine avant de remarquer un point étrange :

-Vous parlez couramment l'ancien langage et le Loukina ? Demandais-je, surpris de l'entendre traduire le nom avec un accent et une maîtrise absolument parfaite des trois langues.

-J'ai quelque rudiments de l'ancien langage mais j'avoue que ce n'est pas mon truc toutes ces vieilleries. Je connais ce terme parce que je l'ai beaucoup entendu.

J'attendais son explications pour le Loukina, une langue extrêmement peu parlée dans le Royaume des Hommes. Les traducteurs étaient rares et très prisés par les Hautes Instances du Pays pour déchiffrer et répondre aux missives martiales de l'ennemi. Comprenant que je n'aurais pas de réponse aujourd'hui, je continuais :

-Vous l'avez beaucoup entendu ? Mais ces créatures sont normalement introuvables...

Il soupira.

-Malheureusement, il y a eu une époque où ces choses courraient les rues comme les rats. Ils sont souvent violents, sans pitié... Guidés par leur seul instinct inexistant, ils deviennent des bêtes sanguinaires qui se nourrissent de chair de vivant pour apaiser leur propre chair pourrie. Ne fais pas la grimace, ces choses existent, aussi sombre cela puisse paraître. Et elles attaquent normalement tout vivant qu'elles croisent. Oui, tu as eu beaucoup de chance, gamin. Enfin, nous avons eu de la chance.

Il marqua une pause avant de reprendre :

-Leur force n'est pas bridée, car ils ne connaissent ni la fatigue ni la douleur. Moi-même j'ai eu beaucoup de mal à les égaler au corps à corps lors de ces sombres années. Je ne suis plus au meilleur de ma forme aujourd'hui, j'espère bien qu'on n'en reverra pas. Je serais sûrement impuissant sinon...

Il garda ensuite le silence, le regard perdu dans le vague.

-Je vais monter la garde cette nuit, c'est plus prudent, finit-il par lâcher en se relevant.

San broncher, j'allais me rouler en boule à coté du feu. Voir des créatures aussi sombres si proches de la ville... La capitale elle-même n'était plus en sécurité ?

Incapable de trouver le sommeil, je me forçais à fixer le feu pour ne pas scruter sans cesse l'obscurité qui nous entourait. Ce dernier crépita, comme s'il frissonnait du regard qu'avait posé l'Immortuum sur lui. Des étincelles s'élancèrent vers le ciel nocturne et je les suivais des yeux. C'est alors que le sentiment de malaise que je ressentais souvent ces derniers temps pris un sens nouveau : Au dessus de nos tête, l'astre rouille me semblait bien plus menaçant et proche que jamais.

-Éric.. ? Demandais-je d'une voix éteinte sans quitter des yeux le ciel.

-Oui ?

-Tu ne trouves pas que la Lune d'Ombre est... Anormalement proche ?

Je l'entendis se retourner pour regarder dans la même direction que moi. Il renifla à la vue de l'astre maléfique, mal à l'aise.

-J'ai toujours trouvé cette Lune trop proche, gamin...

Il se retourna avant de finir :

-Tâches de dormir. Après ce qui vient de se passer, j'aimerais arriver le plus vite possible à la capitale et forcer un peu le rythme demain...

Je ne répondais rien, remettant en place la couverture sur mon dos. Je jetais un dernier regard à la Lune d'Ombre, cet astre qui attirait malheurs et créatures de la nuit, poussant un bref soupir.

J'en était à présent certain : La Lune d'Ombre était beaucoup plus proche qu'auparavant.

 

 

Lorsque nous avions abordé la dernière pente avant d'atteindre la route menant à la porte Est de Ina, j'étais déjà excité. Je l'avais dévalée à toute vitesse, parcourant les derniers mètres nez dans la poussière après avoir perdu l'équilibre à cause de ma course folle. Une fois arrivé en bas et une fois que le nuage de poussière que j'avais soulevé s'était dissipé, mon cœur menaça de lâcher. À quelques mètres de là, elle s'étendait enfin : Ina.

La route était bordée par deux collines recouverte d'arbres verts et feuillus. Le chemin qui menait aux portes était donc unique et droit devant. Pas d'échappatoire possible.

Éric eut à peine le temps de me rejoindre que déjà je m'étais relevé pour courir vers l'immense porte en bois sculptée. Je crus l'entendre m'appeler et me dire de ralentir mais mes jambes allaient toutes seules. J'avais tellement attendu et rêvé de ce moment, je ne tenais plus en place. Soudain, l'écho de mes pas changea : mes chaussures claquaient maintenant contre les pavés de la ville. Je m'arrêtais en dérapant à quelques centimètres des portes, les mains tremblantes d'excitation. Doucement, je les levais et hésitais à les poser contre le bois, savourant cet instant comme s'il s'agissait du dernier. Je pris une profonde inspiration et ferma les yeux.

Ça y est. J'y suis arrivé.

Lorsqu'enfin je rouvris les yeux et me retournais pour voir où était mon ami, un sourire béat sur le visage, je fus surpris de ne pas le voir sur le chemin.

Était-il encore en haut de la colline ? J'étais persuadé de l'avoir entendu descendre pourtant.

Mon sourire s'estompa quelque peu lorsque je fis quelques pas pour m'éloigner des portes closes, m'arrêtant à la jonction entre les pavés et la terre.

Les feuilles bruissaient doucement lorsque le vent les secouaient mais il n'y avait pas âme qui vive sur ce chemin. Où était passé Éric ?

À contre cœur je quittais les pavés et m'avançais en sens inverse sur le chemin, regardant partout autour de moi. C'était vain : la route était enfermée en cuvette entre deux collines pentues et les arbres empêchaient tout passage. Et toute visibilité latérale d'ailleurs...

S'il était quelque part, c'était forcément droit devant.

Je remontais donc le chemin de terre, les sourcils froncés, ne voyant toujours pas mon ami. Me faisait-il une farce ? Peut-être s'était-il caché pour m'attendre devant les portes ? C'était bien son genre.

À mi-chemin entre la pente d'arrivée et les portes Est, je me retournais une fois encore et tombais nez-à-nez avec... Avec quoi au juste ?

Je levais la tête, conscient de me retrouver face à une créature bien plus grande que moi, ou même Éric.

Les bras aussi larges que ses pattes arrières, tout son corps était recouvert d'une fourrure brune sombre. Il portait une armure rudimentaire de métal et de cuir cabossée qui peinait à contenir la musculature développée de son torse. Fermement maintenue, une épée grossière frappée du symbole du Frère se tenait dans sa patte. Tout en haut de cette montagne de poils et de muscles il y avait une tête de renard-loup aux crocs aiguisés, un museau noir pointu, et de minuscules yeux jaunes. Elle était recouverte d'un heaume tout aussi cabossé.

Le Loukina me jeta un regard ponctué d'un grognement sinistre, qui me fit froid dans le dos. La peur me tétanisa aloqrs qu'il levait son bras haut et l'abattait violemment vers moi. Dans un réflexe fou et incontrôlable, je me jetais sur le coté et tombais ventre à terre. La lame me manqua de peu et intérieurement je remerciais les Dieux de m'avoir épargnés. Mais mes prières furent de courtes durée : l'autre retira vivement son épée plantée dans la terre pour se retourner vers moi. En cherchant une échappatoire, je vis un autre Loukina sortir du couvert des arbres et dévaler la pente pour s'interposer entre la campagne et moi. J'étais cerné. Une fois qu'il fut en place, deux autres colosses le rejoignirent plus lentement, traînant Éric avec eux. Il semblait mal en point.

-Éric ! Hurlais-je en le voyant ainsi prisonnier.

Il me lança un regard à la fois paniqué et suppliant. Du sang recouvrait sa figure s'écoulant de divers coups qu'on lui avait donné.

-Cours gamin ! Lève toi et fuis ! Me répondit-il avec un rictus mal dissimulé de douleur.

Parler devait être un supplice avec ce qu'on avait dû lui faire...

Il ne pus rien ajouter car l'un de ses ravisseurs lui balança son poing dans le ventre, ce qui le fit se casser en deux de douleur. Les deux créatures le lâchèrent alors, et Éric s'effondra à terre en se tenant le ventre. Il toussa et cracha du sang.

Le second Loukina retira l'épée à sa ceinture et la leva haut dans les airs, prêt à l'abattre pour le guillotiner. Je m'étais péniblement relevé, oubliant totalement que j'avais à coté de moi un autre Loukina prêt à en faire autant. L'instant qui suivis, je ne compris pas vraiment ce qui m'étais arrivé : alors que je tendais ma main vers Éric en criant, quelque chose avait giclé devant moi. Je regardais plus précisément ma main recouverte du liquide sombre et compris qu'il s'agissait de sang. Était-ce le mien ? Je n'avais pourtant mal nul part.

Devant moi, les autres Loukinas s'étaient arrêté et me regardaient. Du moins, je crois que c'était moi qu'ils fixaient ainsi. Éric aussi regarda dans ma direction et tira une drôle de tête. Oubliant sa douleur, ses assaillants et tout autour de lui, il hurla comme jamais :

-Cours ! Derrière toi... Cours !!!

Il paraissait vraiment paniqué. Comme je ne comprenais pas, je me retournais, toujours un genou à terre. La première chose qui me frappa fut la silhouette sombre et immense du Loukina penché vers moi qui se détachait de la lumière du jour. Un peu éblouis par ce contre jour, je vis cette même ombre tomber lentement sur le coté, laissant place à une autre, bien plus fine, jusqu'alors cachée.

La silhouette élancée d'un humain tenant une lame plantée dans le cœur du guerrier loup me rassura tout d'abord... Jusqu'à ce que je retrouve la vision des couleurs. Un pantalon de sangles déchirées, la toile sale mal attachée qui laissais voir une peau couleur de craie verdâtre, des bras frêles finit par une tâche aussi noire que l'encre et des ongles longs et tranchants... Mais surtout, l'éclat au soleil des pierres précieuses et des perles étranges, accroché sur le bandeau qui lui couvrait la tête. Mon sang se glaça instantanément dans mes veines lorsque je reconnu l'Immortuum.

Avait-il remarqué ma présence ? Il semblait que non.

Lorsque la carcasse massive de la bête s'écroula, la créature lâcha le pommeau de l'épée Loukina qu'elle tenait et se retourna vers les autres. J'étais juste là, à ses pieds, mais il ne baissa pas même la tête pour me regarder. J'entendais vaguement Éric me crier quelque chose dans mon dos, mais j'étais comme étourdis, incapable de bouger, l'ouïe troublée. Je regardais la silhouette sombre de l'Immortuum se détacher du ciel gorgé de lumière, incapable de faire plus. Le temps semblait comme suspendu.

L'un des trois Loukinas restant fut le premier à reprendre ses esprits face à l'apparition. Il leva sa hache haut au dessus de sa tête et hurla en se ruant vers la créature.

-Thanati ! Brailla-t-il.

Les deux autres semblèrent reprendre conscience à l'entente de ce mot et se jetèrent à leur tour vers la créature. Et, indirectement, vers moi.

J'avalais de travers en les regardant. Il n'y a rien de plus impressionnant que trois colosses qui cours vers vous, armes brandis...

Je m'écrasais par terre et fermais les yeux, attendant l'impact... Qui ne vint jamais. Je me tentais à rouvrir un œil, ne voyant plus que deux des Loukinas : le premier qui s'était élancé vers nous était maintenant immobile et tombait comme son compagnon. L'Immortuum se tenait devant lui, imperturbable, sa main noire enfoncée jusqu'au coude dans sa poitrine. Le sang de la créature dégoulinait le long de son membre cadavérique, avant qu'il n'arrache brutalement le cœur ensanglanté de son adversaire. Le Loukina s'écroula comme son pair, manquant de m'écraser.

Les deux autres guerriers ne se laissèrent pas impressionnés pour autant, poursuivant leur course. Lorsqu'ils furent à portés de main de la créature, ils abattirent de toute leur force leur arme.

L'Immortuum esquiva la première lame en se décalant, faisant perdre l'équilibre au loup clair, qui n'arrêta sa course qu'un peu plus loin. Le second, un loup noir, profita de ce moment d'inattention pour frapper. Sa lame vint se planter dans la paume noire de l'Immortuum, levée devant sa figure en guise de parade. Il ne broncha pas alors que la lame mal aiguisée s'enfonçait dans sa chair, faisant s'écouler son sang.

De sa seconde main, il attrapa la garde de l'épée, recouvrant les doigts griffus du loup. Des craquements sinistres s'élevant de sa patte précédèrent le hurlement bestiale du soldat. Il lâcha son arme, les doigts cassés, permettant à son adversaire de récupérer l'arme. L'Immotuum ramena alors l'épée vers lui pour la planter avec force dans le torse du Loukina, qui ne vit rien venir.

Le loup noir lança un regard tranchant à l'Immortuum, rassemblant ses dernières forces pour attraper sa lame, emprisonnant les mains fines de la créature d'outre-tombe. Il l'empêchait ainsi de bouger. Le nécro-animé força plusieurs fois pour se dégager, sans y parvenir.Le loup noir tiendrait bon, quand bien même la mort le faucherait.

Le Loukina clair qui avait été déséquilibré fit demi-tour et fonçais de nouveau vers la créature, son arme déjà levée pour l'abattre. Sans céder à la panique, l'Immortuum força toujours plus pour éviter le coup qui arrivait dans son dos.

C'est alors que je vis Éric qui fonçais en sens inverse, vers le loup clair. Il poussa un hurlement rauque, ramassa l'arme d'un des deux cadavres à terre, et viens à sa rencontre. Leur lame s'entre choquèrent bruyamment, tandis que la bête le repoussa d'une ouverture violente. Mais mon compagnon ne se démonta pas, renouvelant l'assaut. Le combat faisait rage mais Éric était très nettement en position de faiblesse. Ses blessures le bridait...

Je me relevais en tremblant, le regard braqué vers mon ami. Derrière moi, l'Immortuum s'énerva un peu et posa son pied sur le corps mort de son adversaire. Cela faisait maintenant quelque temps que le loup noir avait perdu connaissance, mais il s'accrochait toujours avec la même force à sa lame. En tirant de toutes ses forces et en s'aidant de son pied, l'Immortuum fit bouger l'arme dans le corps du loup, sans réussir à la retirer entièrement.

Je me relevais difficilement et le vit perdre patience. D'un large mouvement brusque et puissant, il dégagea sa main noire. Une étrange flamme bleue nuit apparu alors au creux de sa paume, recouvrant toute sa main. Elle s'étendit très vite sur toute la surface du tatouage, comme une flamme brûlerait la chair. Il attrapa l'acier tranchant, les flammes s'étendant à la lame, et serra le poing. L'épée se brisa aussitôt, l'explosion dégageant des morceaux de lame.

L'immortuum, qui tirait toujours l'épée pour la débloquer, recula de quelques pas, déséquilibré, et me heurta. Je reculais, surpris, faisant face à la créature. Puis, plus vif que la pensée, l'Immortuum se retourna et vint planter son arme brisée entre mes côtes. L'épée laissa une traînée de lumière bleutée sur son passage, qui s'estompa en quelques secondes.

La douleur me coupa le souffle. Je me cambrais en avant, regardant bêtement mon sang teinter ma chemise.

La créature retira toujours aussi rapidement son épée de mon corps, me laissant m'écrouler maladroitement à terre, couché sur le flancs droit. Je cru qu'il voulait m'achever car il attrapa à deux mains le pommeau, leva l'arme toujours plus lumineuse en l'air, et la planta dans le sol, à quelques centimètres de ma gorge.

Mes sens étaient engourdit et je sentais que je perdais pieds, glissant dans l'inconscience. J'eus tout juste le temps de voir la terre se craqueler tout autour de moi, la même lumière étrange émanant des fissures. L'Immotuum était penché par dessus son épée, et si j'avais pu tendre la main, j'aurais pu toucher les perles qui pendaient à son bandeau. Un cris strident éclata à mes oreilles et m'étourdis au point de m'en rendre sourd. Peut-être mes tympans avaient-ils éclatés, en fait...? Le cris de douleur m'était venu de la terre fissurée qui appelait à l'aide. Mais il était trop tard, même pour moi. J'en avais bien conscience. Ce hurlement me déchira le coeur de tristesse et de douleur. Les larmes me montaient aux yeux.

Mes muscles se relâchèrent un à un et je roulais sur le dos, avisant les portes de la ville au bout du chemin. Le regard vitreux, je me maudis de ne pas les avoir toucher tout à l'heure.

J'aurais au moins pu me vanter d'avoir effleurer mon rêve...

 

 

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