Verset 1

Verset 1

Rencontres

 

 

-Le temple des Merveilles ? Demandais-je à un passant.

Le paysan m’examina de la tête aux pieds, l’air méfiant. Il eut un haussement de sourcils et pointa son doigt vers l’Ouest.

-C’est par là mon bonhomme ! Mais dis moi, si c’est pas indiscret bien sûr, t’es pas un peu loin de chez toi ?

J’étais habitué maintenant à cette question. Je lui répondis avec un grand sourire :

-En effet ! Je voyage pour aller à la capitale. Ma terre natale est bien loin derrière moi, aujourd’hui.

-Au temps pour moi, gamin, au temps pour moi ! Bonne route !

J’inclinais la tête et lui souhaitais une bonne journée en retour.

J'empruntais le court chemin de terre que longeait les maisons claires. Ce village était plus grand que le mien, bien que la route que j'empruntais en soit la seule rue principale. Très vite, je me retrouvais à l'entrée ouest et passais l'enceinte de bois en saluant les gardes.

Me voilà reparti sur les routes. Je remis en place le baluchon sur mon épaule et continuais ma longue marche au milieu des plaines recouvertes des cultures avoisinantes.

Cela faisait une petite semaine que je marchais sans relâche depuis mon village d’origine jusqu’à la lointaine capitale de notre pays : Ina, la belle ville princière. Je ne l'avais jamais vue de mes propres yeux mais on me l'avait décrite à plusieurs reprises comme étant une cité majestueuse et pleine de grâce. J'avais certes hâte de voir la ville, mais ce qui m'intéressait réellement était de voir le légendaire Temple des Merveilles.

Il existe énormément de temples dans le pays, mais le siège des Hauts Sages est installé là-bas depuis des temps immémoriaux. J'avais débuté mon voyage dans ce seul but : étant en âge de me choisir un métier, j'avais décidé de devenir Sage au plus beau temple de tout Roya, le pays des Hommes. Peut-être même pourrais-je voir un jour le Grand Sage ? Il était quasiment un mythe... l'homme qui gardait depuis toujours le Temple, celui qui avait la magie la plus puissante dans tout Roya.

Je suis donc parti à l’aube de ma majorité pour aller étudier au temple des Merveilles, au côté des Sages, des statues d'Archanges et de celle du Héro.

Hélas, les routes ne sont plus sûres. Les brigands et autres créatures nuisibles hantent les chemins et fauchent les voyageurs. Je n'avais fait aucune rencontre malheureuse jusqu'à aujourd'hui, préférant voyager sur les grandes routes fréquemment utilisées. J'avais récemment entendu dire que des créatures d'Ombre rodaient dans les montagnes et les bois durant la nuit. J'avais depuis essayé de dormir au maximum en sécurité entre les murs d'une ville ou d'un village, demandant le gîte pour éviter d'écouler mon argent trop vite.

Les deux hommes que j'avais surpris à parler de l'Ombre avaient dit que ces créatures poussent un long hurlement chaque soir, avant d’aller se nourrir. Ils avaient raconté de nombreuses histoires à faire froid dans le dos, et j'aurais voulu ne jamais avoir à faire à ces créatures...

Relevant la tête, je me persuadais de ne pas me décourager. Voilà plusieurs heures que j'avais quitté le village, mais je ne perdais pas le rythme : on m'avait souvent répété que j'étais borné et qu'il était difficile de me décourager. Cela pouvait se révéler être un avantage. Marcher machinalement ne me posait aucun soucis. Cependant, à cette période de l'année, c'est bien le soleil dont je me méfiais. La chaleur était écrasante et il était facile d'attraper un coup de chaud sous ce soleil de plomb... Or, rien ne devait entraver ma course.

Je fis une pause en m'asseyant au bord de la route. À ma droite, là d'où je venais, les champs s'étendaient sur des milles. À ma gauche, le chemin se courbait telle une rivière, allant se jeter et disparaître entre les premiers arbres d'une forêt dense.

Deux hommes assis à l'avant d'un petit chariot poussé par un âne gris me firent un signe de la main. À l'arrière de leur carriole, ils avaient chargé les récoltes de la journée. Lorsqu'ils me virent sur le bord de la route, l'un d'eux se leva. Je leur fis un signe de la main pour les saluer et ces derniers me lancèrent un maïs de leur récolte. J'attrapais le légume, surpris.

-Fais attention à la nuit, petit ! Me cria celui qui était debout.

Je lui souris et les remerciais tandis qu'ils s'éloignaient bruyamment.

Rangeant le maïs dans ma besace, j'en sortais un morceau de pain et mordais à pleine dents dedans. Tout en croquant le morceau sec, je regardais le ciel. Doucement, celui-ci virait à l’orange. Un frisson me parcouru l'échine : l’air se rafraîchissait légèrement.

Je rangeais très vite le morceau de pain, me relevant en toute hâte. Il fallait que je trouve un abri, et vite. Avec des mouvements rapides et maladroits, je serrais le lacet usé de mon sac pour le refermer, avant de balancer le tout sur mon épaule, avant de remonter la petite pente qui bordait la route.

Je jetais un coup d’œil dans la direction où les paysans étaient partis. Il était trop tard pour que je rejoigne leur village à présent, les portes seraient fermées lorsque j'arriverais... De toute manière, l'idée de revenir sur mes pas ne m'enchantait guère. Prenant mon courage à deux mains, je m'enfonçais d'un pas pressé dans la forêt pour y trouver un abris quelconque.

La nuit se rapprochait à grands pas et je me maudissais de ne pas avoir arrêter les deux hommes pour leur demander de me ramener. Plus j'avançais, plus la lumière se faisait rare, jusqu'à ce que je perde totalement de vue la route sous mes pieds.

Je me rendis compte que je m'étais éloignée de celle-ci car mes vieilles bottes s'enfonçaient dans de la mousse épaisse et butait parfois contre de petites racines.

Il était trop tard pour trouver un endroit potable où dormir, je devrais me contenter de la première clairière que je rencontrerais...

Cependant, tout en avançant, un sentiment de malaise me pris. Je n'eus pas le temps d'en être alarmé car j'aboutissais enfin sur un espace dégagé que les arbres n'avaient pas osé investir. Soulagé de ne pas avoir à chercher toute la nuit durant, je déposais mon sac à mes pieds et observais les alentours. Les arbres sombres m'encerclaient et mon sentiment étrange m'envahit de nouveau. Comme une vague s'abattant lentement sur mon crâne, se déversant sur le reste de mon corps, je me sentais comme épié, menacé. Je levais le regard vers le ciel, que l'absence d'arbre laissait ici découvert, et me figea en avisant la Lune Ombre au dessus de ma tête. L'astre rouille, en forme de croissant crochu, décrépit du fait des irrégularités qui recouvraient sa surface semblait me narguer de son sourire tordu. C'était comme si le mal qu'elle représentait l'avait grignotée ici et là, lui donnant un aspect encore plus terrifiant qu'elle ne l'avait déjà.

Je me rendis compte alors du silence pesant qui régnait sur les bois. La forêt avait des allures menaçantes, les arbres semblaient trembler de peur, n’osant bouger la moindre feuille. Le sol avait avait caché toute mousse, toute fleur et toute herbe, laissant la terre à nue, comme s'il avait voulu se protéger de quelque chose. Les branches étaient hautes, tournées vers le ciel, semblant fuir.

Soudain inquiet, je repris mon sac et m'approchais de l'arbre le plus proche. Je posais ma main à plat contre le tronc et fermais les yeux, me concentrant.

La sève était figée, stagnante comme si elle était immobilisée par la peur. Je retirais lentement ma main, les sourcils froncés.

Ce n'était pas qu'une impression : la forêt retenait son souffle.

C'est alors que je remarquais une chose : en prenant un peu de recul, on pouvait voir que l'écorce des arbres étaient marquées de profonds sillons. Le bois à nu était déchiqueté par, semblait-il, des coup de griffes. Les branches basses avaient été arrachées.

Je posais le bout de mes doigts dans l'une des plaies béantes, me donnant une idée de la taille des griffes. Même avec mes quatre doigts je n'arrivais pas à remplir le sillon. L'animal devait être monstrueusement gros...

Je sursautais brusquement : du cœur de la forêt s’élevait des hurlements sombres, inhumains. Alors qu'ils se taisaient, j'étais aux aguets, retenant mon souffle. J'entendis une branche craquer plus loin, ce qui eut pour effet de me faire détaller.

Je m'enfonçais entre les arbres sans prêter la moindre attention à la direction que je prenais, aveuglé par la panique. Mes jambes avançaient toutes seules, ma respiration était heurtée, j'étais partagé entre la fatigue et la terreur. Les rares branches qui pendaient, morte, le long des arbres me giflait le visage. À plusieurs reprise je faillis m'étaler de tout mon long car je me prenais les pieds dans les racines. Mais je m'en fichais bien. Seuls les hurlements me préoccupaient.

Dans ma course folle, j’entendis soudain quelqu’un courir derrière moi, sautant agilement entre les racines, évitant les branches des arbres et soufflant comme un bœuf. Mon cœur s’emballa, et je courais encore plus vite.

Brusquement, je sortit du couvert des arbres et me retrouvais en haut d'une colline raide. Je tentais en vain de m'arrêter, mais mon déséquilibre fut trop brusque. Je dévalais la pente tête la première, mon sac s'arrachant de mon épaule et allant tomber un peu plus loin. Je glissais maladroitement tout le long de la pente, perdant la notion de haut et de bas à force de rouler. Je m'arrêtais finalement plus bas, sonné. J'étais allongé sur le dos, la douleur m'empêchant de bouger, le souffle court. Lorsque je repris mes esprits, je compris que j'étais étendu au milieu d'une plaine aux hautes et denses herbes jaunes. Les herbes un peu plus loin frémissaient, piétinées.

Je cherchais du regard mon sac, où se trouvait un petit couteau, mais ne le vit pas. À ma droite, j'avisais un haut rocher solitaire. Je m'y calais en glissant sur la terre sèche, pris de panique. Je n’osais plus même respirer.

La bête était devant moi et reniflait l’air en quête d’une odeur. Les herbes se pliaient au gré du vent et celui-ci s'écrasait contre ma figure en sueur. Elle ne pouvait pas me sentir, j'étais face au vent.

Elle entreprit alors d’avancer prudemment pour voir au loin. J'entendais ses pattes se rapprocher à pas de loup, tourner si près de moi que j'aurais pu la toucher. Sans bruit, je m'affaissais contre le rocher, tâchant de disparaître au mieux sous l'océan d'herbe sèche.

J'avisais les jambes de la créature, que je distinguais parmi les herbes denses. Sa patte avait trois articulations différentes recouverte d’une fourrure violette sombre, déchirée par endroit, laissant apparaître de la chair noire ensanglantée. Une puanteur sans nom émanait de la créature et je dû mettre ma main sur ma figure pour ne pas vomir. Elle était munit de griffes d’une longueur et d'un diamètre démesuré, toutes aussi tordues que le corps de leur propriétaire... Elles étaient plantées dans la terre sèche à mes pieds, grattant frénétiquement le sol comme un signe d'agacement. En remontant le long du corps décharné de la créature d'ombre, je distinguais vaguement une tête au dessus des herbes, qui scrutait l’horizon avec ses deux yeux rouges sang enfoncés dans leur orbite.

Son œil à la pupille totalement dilatée se tourna alors pour croiser mon regard. Je me savais perdu.

Soudain, un hurlement humain s’éleva derrière le rocher, nous faisant sursauter tous deux. La créature releva brusquement son museau déchiré, ses oreilles cassées se plaquant brusquement sur son crâne. Un immense homme se jeta sur la bête, une hache à la main. La créature n’eut pas le temps de réaliser ce qui se passait que son sang noir formait déjà de minuscules rivières autour de moi. Un long soupir s’éleva de l’imposante personne encore penchée sur le cadavre.

-Tu n’as rien, petit ? Me demandait l’inconnu en me tendant sa main pour m’aider à me relever.

J’acceptais l’aide mais ne dis pas un mot, encore sous le choc de ce qui venait de se passer. L’homme me tira jusqu’à lui dans un mouvement puissant, me remettant sur pieds en moins de deux.

-Qu’est-ce qu’un gamin de Ladio trafique sur une route de pays au beau milieu de la nuit ? Continua-t-il après m’avoir examiné de haut en bas.

Ainsi donc, il connaissait mon village d’origine.

-C’est dangereux et inconscient !

Il désigna la carcasse ensanglantée à nos pieds :

-Les créature de l’ombre rôdent partout maintenant et n’attendent que des idiots dans ton genre pour manger à leur faim !

Il poussa un long soupir et tourna les talons, décidé à partir. Il s’arrêta néanmoins et, me tournant le dos me dit d’une voie lasse :

-Jusqu’où allais-tu ainsi ?

Les mots me revenaient enfin.

-…I... Ina, seigneur…

L’homme se retourna, surpris.

-La capitale ? Qu’est ce qu’un gamin idiot veut faire à Ina ?

Je me fâchais.

-Je ne suis pas un gamin, j’ai dix-neuf printemps et je ne suis pas idiot !

-Ah oui ? Alors que fais tu ici en pleine nuit ?

Je détournais la tête, à la fois honteux et vexé.

-Je me suis fait surprendre par la nuit.

-C’est cela, oui… Et pourquoi veux-tu aller à la capitale ?

-Cela ne vous regarde pas.

Je crus distinguer un sourire sur le visage de l’homme dans le noir.

-Bien, alors adieu ! Ah oui, salut les de ma part ! Finit-il en tapant de son pied la créature morte par terre.

Il commençait à repartir quand je lui couru après, paniqué :

-Attendez ! Accompagnez-moi, je vous en pris ! Sinon je vais finir dévoré !

-Ce n’est pas mon problème. C’était un coup de chance que je t’ai entendu dans la forêt tout à l’heure...

-Le… Je vais voir le Grand Sage, au Temple des Merveilles ! Je voudrais devenir un Sage, moi aussi !

L’Homme s’arrêta et me fixa :

-Un Sage, dis-tu ? C’est bien la première fois que je rencontre quelqu’un comme toi…

Il poussa un profond soupir, se baissa pour ramasser quelque chose, puis le jeta dans ma direction. Surpris, je rattrapais le paquetage, qui était en réalité mon sac de voyage que je pensais égaré.

-Tu as de la chance. Je suis de bonne humeur aujourd'hui. Et puis, tu me plaît bien.

Il se retourna enfin pour me faire face et me décocha un grand sourire moqueur.

-Mon nom est Éric, le rôdeur.

-Je suis…

-Un petit effronté ! Me coupa-t-il en riant bruyamment. Allez, suis-moi. Ina est à plusieurs journée de marche, à peine. Si nous partons maintenant, nous y seront dans trois, quatre jours environ. En route, gamin !

Je replaçais mon sac sur mon dos, et lui courais après.

-Je ne suis pas un gamin !

Il ria de nouveau et se retourna tout à fait pour faire face à la route. J’étais juste à coté de lui.

 

 

Je ne sus jamais pourquoi il avait accepté de m'accompagner jusqu'à Ina, il déviait la question chaque fois où gardait simplement le silence. Lorsque, dans ses bons jours, il daignait répondre, il restait très vague, prenant le prétexte de sa soif d'aventure et de connaissance du pays et du voyage. Je savais pourtant qu'il s'agissait d'autre chose. Cependant, j'étais assez discret et polis pour ne pas insister.

Chaque soir, lorsque la nuit tombait, nous parlions de beaucoup de choses, dont de mon passé. J'étais originaire du minuscule village de Ladio sur les Plateaux du Crépuscule.

-J’avais tout juste dix-sept printemps quand je suis partit. Ma mère est morte en me donnant naissance, tandis que mon père...

 

Ma voix s'était éteinte. Me raclant la gorge, je continuais comme si de rien n'était :

 

-J’habitais chez des cousins éloignés, au flanc de la petite colline où notre village est installé.

 

Éric fut assez fin pour ne pas me questionner à propos de mes parents, écoutant la suite en silence.

 

Je savais lire, écrire, compter et avait une bonne mémoire. De ce dernier fait, je retenais tout ce que je voyais avec précision.

 

-Et vous, sieur Éric ? D’où venez-vous ?

 

La question paraissait gêner l’interlocuteur car il ne répondit pas tout de suite. Nous étions installés autour d’un feu de camp, sur le bord de la route, contre une paroi de roche peu haute. Il fumait une pipe taillée à la main et la mâchait frénétiquement, le regard perdu dans le vide. Enfin, il répondit d’une voie absente, fixant toujours un point imaginaire :

 

-…De loin. Très loin, gamin.

 

Je m’étais habitué au surnom maintenant. Il était plus affectif que moqueur...

 

Lui qui était habituellement si alerte et rieur, le voilà bien sombre et perdu dans ses pensées !

 

-Sieur Éric… ? Demandais-je, inquiet.

 

Il cligna plusieurs fois des yeux, comme s’il émergeait d’un rêve. Il me fixait, comme étonné et passant sa pipe d’un coté à l’autre de sa bouche, me souris en ébouriffant mes cheveux, comme il avait prit la manie de le faire.

 

-Ladio à beaucoup changé dis-moi ? Enchaîna-t-il.

 

De toute évidence, l’évocation de son passé le plongeait dans des souvenirs sans fin... Il valait mieux que j'évite de le questionner sur ce sujet.

 

-Pas vraiment… Les habitants sont toujours aussi gentils et les récoltes restent bonnes.

 

-C’est bien. Mais pourquoi n’as-tu pas prit la suite de ton oncle à la ferme ? Pourquoi veux-tu tellement devenir un Sage ? C’est…Ennuyeux, non ?

 

Je le fixais, prit soudain d’une passion violente :

 

-Devenir le Grand Prêtre est mon rêve ! Pouvoir côtoyer la magie tous les jours, faire avancer la connaissance alchimique et pouvoir peut-être même coucher l’Histoire sur papier… Tout cela, c’est mon rêve le plus cher ! J'ai déjà commencé à étudier l'alchimie élémentaire pour ça...

 

Éric sourit, amusé par ma réaction.

 

-Mais pour devenir Grand Prêtre il va falloir travailler très dur ! Ou être le seul rescapé d’une guerre sainte… Ce qui ne sera sûrement pas ton cas ! Me dit-il en riant ironiquement. Vu ta force et ton expérience à l’épée, tu ne tiendrais pas deux minutes…

 

-Qu’est-ce que vous en savez vous d’abord ? Si ça se trouve, j’écraserai mes ennemis juste avec un regard !

 

Et le voila repartit sur un gros rire. J’aimais beaucoup l’entendre rire ainsi, cela mettait un peu de joie dans la journée.

 

-C’est bien ce que je disais, tu ne tiendrais pas plus de cinq minutes sur un champ de bataille.

 

Je me levais et cherchais une branche d’arbre à mes pieds. Lorsque j’en trouva une, Éric me dévisagea, intrigué.

 

-Qu’es ce que tu comptes faire avec ça ?

 

-Vous battre.

 

-Elle est bonne celle-là ! S’exclama-t-il, tout sourire.

 

-Venez donc voir de quoi je suis capable avant de vous moquer !

 

Il poussa un soupir de contentement avant de se relever lourdement.

 

-Si tu insistes, d’accord. Mais ne vient pas te plaindre quand tu seras à terre !

 

Il me fit face mais ne bougea plus d'un pouce, les bras le long du corps.

 

-Même sans armes, je pourrais te battre…Allez, voyons ce que tu as dans le ventre. En garde !

 

Je m’élançais vers lui en criant, la branche au dessus de ma tête. Je l’abattis de toutes mes forces. Il esquiva sans plus d’effort que cela. Je fus entraîné par mon propre poids vers l’avant au même moment. Je me retournais, prêt à recommencer, mais il m’agrippa au ventre avec son bras gauche, me soulevant dans les airs et me faisant redescendre à une vitesse folle vers le sol, tête la première. Je croyais que j’allais m’écraser contre le sol, mais l’impact ne venait pas : Éric s’était arrêté alors que ma tête était à quelques centimètres du sol. Il me reposa doucement par terre, son bras droit dans le dos.

 

-Tu disais que tu devais me battre, c’est ça ? Tu n’arrives même pas à te défendre et à attaquer en même temps !

 

Le jeu commençait à me plaire et nous avons continué de nous battre pendant une heure environ. Il m’apprenait à me défendre et parfois même à attaquer. Comme il n’arrêtait pas de me battre finalement, je jetais mon bâton à terre, en sueur, et lui dit entre deux inspirations :

 

-Tu es… Bien plus grand… Et plus fort que moi ! Jamais je n’arriverais à te battre.

 

Le rôdeur me regarda de haut, amusé :

 

-La victoire ne vient ni de la force, ni de la taille, petit malin. Si la force te manque, utilise celle de ton adversaire. Pour ce qui est de la taille, profite un maximum de ta différence ! Tu es beaucoup plus petit que moi. Tu peux te faufiler où tu le souhaite.

 

-Qu’es ce que tu veux dire par utiliser la force de son adversaire ?

 

Il parut réfléchir.

 

-Je vais te montrer. Attaque moi de front, je vais te prouver que tu n’as pas qu’une force de mouche, gamin !

 

Surpris, je ramassais mon bâton. Mon ventre et mon dos me faisait souffrir, mais je ne flanchais pas. Je brandis le bâton devant moi et me jetais de toutes mes forces sur mon adversaire. Celui-ci sourit et s’accroupit au dernier moment, agrippant mon arme d’une poigne sans force. En quelques secondes, je me retrouvais à voler au dessus de la tête du rôdeur qui tenait toujours le bâton. Et encore une défaite...

 

 

 

Il éclata d’un gros rire sonore après avoir enfilé son gilet épais autour de moi. Nous nous étions assis une nouvelle fois, face à face, le feu claquant entre nous. Je me sentais à la fois honteux de mettre fait battre ainsi, mais aussi fier de constater l’étendue de ma force. Éric m’avait rattrapé avant que je ne fasse une mauvaise chute, quelques minutes plus tôt. Il m’avait expliqué qu’il s’était servis de mon élan et de la force que j’avais mis dans mon attaque pour la retourner contre moi.

 

-C’est une technique excellente autant pour la défense que pour l’attaque ! Me confiait-il.

 

-Tu as enfin finis de rire, vieille branche ? M’énervais-je.

 

Il n’avait pas arrêté de se moquer, et la susceptibilité était un point faible flagrant chez moi.

 

Et le voilà repris sur un nouvel excès de rire :

 

-Faut dire, tu aurais vu ta tête ! Tu avais l’air tellement déterminé puis hébété quand je t’ai retourné ton attaque ! C’était à pleurer de rire !

 

-Tu en pleurs presque, encore un effort et je meurs de honte dans quelques minutes… Grognais-je.

 

Il pouffa une dernière fois avant de se calmer et d’attiser le feu, les yeux perdus dans la danse traîtresse des flammes, un sourire vague flottant encore sur ses lèvres.

 

J’eus l’occasion de mieux l’observer sans son gilet : d’une musculature impressionnante, ses cheveux noirs contrastaient avec ses yeux d’un bleu presque blanc. Des cicatrices de plus ou moins grande taille couvraient ses bras nus. La première fois que je l’avais vu, j’avais deviné qu’il était bien plus vieux que moi. Mais maintenant que je l’observais dans le calme, ses traits rêveurs me paraissaient plus jeunes !

 

Je brisais le silence, curieux :

 

-Éric ?

 

-Oui, gamin ?

 

-Quel âge as-tu au juste ?

 

Surpris par ma question, il me fixa le temps d'une seconde avant de recommencer à bouger du bout de son bâton les braises, un sourire énigmatique flottant sur les lèvres.

 

-Ta mère ne pensait pas même avoir un enfant que j'avais déjà ton âge ! J'ai quarante deux ans petit... Pourquoi ça t'étonne autant ? Ria-t-il en voyant ma tête.

 

-Tu fais plus jeune je dirais... Mais maintenant que j'y pense, mon oncle non plus ne fait pas son âge.

 

-Les travailleurs sont toujours vieux plus tard que les autres.

 

Après un court silence, je lui demandais :

 

-Tu sais d'où je viens et ce que je veux faire, mais je ne sais presque rien sur toi... D'où viens-tu et comment connais-tu mon village natal ?

 

-Je te l'ai dis : je viens de très loin. Quant à ton village, j'y ai passé quelques temps pendant un moment... Mais c'était il y a très longtemps. Je n'y suis jamais retourné, mais je m'en rappelle encore.

 

-Pourquoi es-tu partis au juste ?

 

-J'avais... Des choses à faire, comme aujourd'hui j'en ai à faire à la capitale.

 

-Maintenant que j'y pense, tu as forcément un métier vu ton âge, je me trompe ? Et une spécialisation alchimique aussi...

 

-J'ai été forgeron, il y a longtemps de ça aussi... Je l'ai d'ailleurs été dans ton village ! Et l'alchimie toutes ces choses là c'est pas trop mon truc... Mais y'a bien une magie où je suis le plus fort, tu dois t'en douter d'ailleurs.

 

-Un forgeron... Magie du feu ?

 

-Non, je t'ai dis, je ne suis pas à l'aise avec les véritables magies... Non, mon alchimie c'est celle des armes.

 

J'ouvris des yeux ronds qui le fit rire une fois encore.

 

-Mais... C'est extrêmement rare ! Lui dis-je.

 

La magie des armes, une spécialité de la magie des métaux, était considérée comme une alchimie matérielle et donc secondaire. Elle appartenait aux trois disciplines les plus rares et surtout les plus dures à soumettre. Les meilleurs mages de ces trois techniques étaient tous très vieux et surtout n'étaient pas des civils... Mais plutôt des légendes. C'était un art qui demandait un entraînement acharné qui prenait facilement une vingtaine d'années pour atteindre un niveau médiocre. Tous ceux qui osaient s'y tenter appartenaient à la Guilde Lointaine, une guilde légendaire que personne n'a jamais réellement vue. En somme, ce pouvoir était plus chimérique que matériel... Qu'un simple forgeron ai pu l'apprendre est déjà un miracle, mais en plus la soumettre à sa volonté ! C'était incroyable.

 

-Tu me fais marcher, n'est-ce pas ?

 

-Pourquoi te mentirais-je ? J'aurais bien voulu te montrer maintenant mais c'est assez fatiguant... Je te montrerais, un jour, promis. Et si sa t'intéresse tant que ça, je pourrais peut-être même t'apprendre deux trois tours !

 

-Ah ça non, jamais ! Répliquais-je, piqué au vif. De toute manière, je ne pourrais pas... Grognais-je plus bas.

 

Et il ria encore une fois.

 

Apprendre une magie matérielle de près ou de loin empêchait à jamais d'en apprendre une élémentaire, seules magies acceptée chez les Sages des Temples. Cette « loi » s'appliquait d'ailleurs dans les deux sens. J'avais déjà commencé à me renseigner et à apprendre seul l'alchimie terrestre, qui me permettait à mon niveau « d'écouter » les arbres. C'était faible comme sortilège, mais je m'encourageais en me disant que c'était le début d'un grand et puissant pouvoir.

 

-Allons, dormons, il va falloir se lever tôt demain... Je monte la garde, ne t'inquiète pas.

 

-Tu ne dormiras pas ? Lui demandais-je.

 

-J'ai l'habitude !

 

Il arrêta mes questions là en s'éloignant un peu, s'asseyant sur un rocher pour regarder l'horizon.

 

Je fixais son dos massif où tombaient ses cheveux. Qu'aurais-je donner pour n'être qu'un centième de cet homme ? Il était grand. Il était fort. Il était courageux et semblait-il comblé par la voie qu'il avait lui-même choisie. Et il avait soumis une magie à sa volonté. Je riais intérieurement de moi-même en détournant le regard.

 

La tête remplies de questions et d'espoir, le souffle nocturne m'emmena très vite au cœur de rêves fous et étranges.

 

 

 

 

 

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