"Tu as tranché mon âme en deux..."


de Ruh

 

Tu as tranché mon âme en deux, Perséphone. Je me retrouve de nouveau tel un loup exilé, laissant mon esprit vagabonder dans les rues d’Atlantis, mon paradis de malheur, cette maison recelant les quelques restes de ma vie. Je marche dans un couloir sans intérêt, menant à un salon sans intérêt, où les meubles sans intérêt sont vides de possessions. Je bifurque, ouvre une porte à ma gauche qui mène à une pièce toute d’argent vêtue, froide et mesquine, versée dans un mètre carré. Au-dessus de l’évier, un miroir, et à côté, une fenêtre, ouverte sur les enluminures de la Nature. Vraiment ? Lorsque j’y regarde, je ne vois que des ombres dans la brume de silhouettes de béton, ne gardant qu’un essai de compassion, rien de plus.

Seuls les miroirs sont vrais. Ils montrent ce que les yeux ne peuvent accepter, et se dévoilent les écrits des fils d’Aspect. Les tordre, c’est se tordre. Les briser, c’est se briser. Les griffer, c’est se défigurer…

Alors que j’observe mon reflet, je n’y vois qu’un être rachitique, vide, anorexique. Est-ce vraiment moi ? Ma main se lève et le reflet suit. Je m’approche de cette surface livide et tranchante, espérant qu’elle se dérobe et me laisse tomber dans un espace autre. Et ma main rencontre sa main, moite et déjà froide. Mais s’il n’y avait pas de reflet, pourrais-je tomber au travers du miroir ? Pourrais-je me fondre dans ce mercure solide, ce morceau de verre mystique, cet autre ?

J’appose ma deuxième main et contemple l’être en face de moi, torse nu et souffrant, un martyr apparent. « Je est un autre » disait Rimbaud. Ce regard plein de mépris, ces gestes voraces et indécis… Je ne sais plus qui je suis.

Je relève ma tête, et les gouttes d’eau s’écoulent le long de mon visage, de mon corps. Ce n’est qu’une enveloppe ! Le miroir éclaboussé me renvoi ma colère et ma rage. Je plante mon poing refermant en lui l’espoir sur le coin du miroir. Les éclats auréolés autour du poing figé rougissent de mon idiotie. Et lorsque je penche ma tête, mon reflet s’y multiplie.

Je reviens avec un autre miroir, trouvé dans le salon, que je fixe au mur en face du premier. Je est plusieurs, c’est ça ?! Amuses-toi, maintenant ! Je plonge mon regard dans le premier miroir. Alors, mon reflet se multiplie, oui, et progressivement, le reflet se reflète et se reflète encore jusqu’à ne plus former qu’un couloir infini devant moi. Il s’étend sans s’arrêter, un peu comme une pensée. Comment y aller ?

Je prends un des bouts du miroir, le coin cassé. Je tente de le fondre dans mon bras, de l’y faire pénétrer. Alors que le flot martien se répand sur mon corps, je teins le miroir de ma précieuse peinture. Un flacon d’antidépresseurs, non loin, tombe, vidé. Il roule tentant de fuir ma présence outrageante. Ma vision, floutée, m’indique la voie. Mon reflet n’est plus, et je peux maintenant marcher.

Lorsque je touche le portail, je tombe, car mon reflet n’est plus là pour me retenir. Je m’engage donc dans le couloir d’infini. Je sais qu’au bout j’y trouverai le réconfort. La glace m’entoure, le noir aussi. Les contours du tunnel me guident. J’ai l’impression qu’il rétrécit au fur et à mesure que j’avance, mais je peux toujours continuer. Peut-être que moi aussi je diminue, en fait.

Mais là, j’aperçois un noir insondable devant moi. Il approche petit à petit. Je m’arrête, mais il continue d’approcher. Je prends peur, je rebrousse chemin. Il me poursuit. Qu’est-il ? Je marchais, maintenant je cours, tentant de fuir. Qu’est-il ? Il rampe sur les murs, le sol, au-dessus et en dessous, il m’enveloppe, ce linceul. Qu’est-il ? Je cours, je cours, mais il n’y a rien devant moi, pas de fin ou d’échappatoire, rien ni personne. Je suis tout seul, comme toujours, et je sais que devant moi il n’y a rien qui m’aidera, et pourtant je cours car j’ai peur. Je cours encore et encore, et trébuche dans le néant.

Je cours, et trébuche, et maintenant je ne suis plus…

 

Mai 2010


 


 


 

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Commentaires (1)

1. Dany-Roy 03/11/2012

Oh yeah! Je l'ai lu. Me gusta mucho, es muy tenebroso.

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