Réflexions


de Ruh

 

Il viendra sans doute à l’esprit du lecteur de ces quelques feuillets que je suis fou. Je tiens à préciser que je ne le suis pas. Sans doute. Peut-être ? En tout cas, la folie n’est venue qu’après.

Si j’écris, ce n’est pas pour vous prévenir d’un quelconque danger imminent, ou menace pesant sur l’humanité toute entière, non. Je n’en ai cure. Je n’écris pas non plus pour laisser une mémoire de mon passage, de ma vie et de « Ça », non. Je suis trop faible pour m’en préoccuper. J’écris pour préserver mon âme de l’errance éternelle, pour absoudre mes erreurs et sauvegarder le peu qu’il reste de moi. Je cherche ici la rédemption que seul un être supérieur peut m’accorder, s’il existe un être qui soit bon, et non arbitraire, absurde. Je cherche à libérer mon esprit de ce tourment hivernal qui m’a surpris lorsque j’étais jeune, insouciant, et qui m’a tout enlevé : vie, espoir, amour ; haine, tristesse, émotion…

Vite, il faut que j’écrive avant qu’il ne me prenne aussi l’entendement. Vite, je le sens, il faut que j’écrive. Du papier ! Il faut que j’écrive…

 

Crépuscule. Une ruelle. Mes pas foulent les pavés fatigués sous la lumière amicale de la lune, escarpée entre les nuages sombres de l’orage approchant. Il y a peu d’animation dans ce chemin des bas-fonds où se mêlent les odeurs de bière et de bruine. Je marche d’un pas rapide, confiant et heureux, songeant déjà à la magnifique soirée que je vais passer en perspective. Je suis un peu en retard, j’accélère, je ne veux surtout pas la faire attendre…

C’était la soirée du 21 Décembre, à Stratford-Upon-Avon, il faisait doux et j’étais sur le point d’achever ma thèse de droit. Quelques jours auparavant, j’avais rencontré un membre éminent d’un grand cabinet d’avocats d’affaires qui était intéressé par mes travaux. J’allais enfin avoir l’opportunité de prouver que mon ego démesuré avait une fin, et aboutir aux rêves de puissance que tout un chacun possède à ses débuts de carrière. Et c’était justifié ; après de longues études et de durs sacrifices, mes efforts allaient être récompensés.

Alors que je marchais rapidement en vérifiant l’horaire de mon rendez-vous au détour d’une ruelle, je glissai sur une plaque de métal ruisselante. Trempé, rossé par le froid pénétrant dont je prenais soudainement conscience, je restai là comme pétrifié par ma malheureuse chute. Blottie contre mes mains, une flaque d’eau me révéla le reflet d’une étoile perlant sur l’encre de la nuit. Me relevant et m’essuyant du mieux que je le pouvais, je constatais alors que mes efforts pour paraître raffiné venaient d’être anéanties par mon étourderie momentanée. Je maudissais cette dernière lorsque ce spectacle étrange advint.

 

Un chat, le plus commun du monde, gris et boitant sur le trottoir vint soulager sa douleur et sa soif au bord de l’eau qui m’avait causé tant de peines. Il est vrai qu’une source de malheurs peut apporter à autrui la plus grande des joies.

Ce chat, donc, il se léchait la patte, toilettant son infirmité nouvelle, et tentant d’effacer au plus vite la mémoire de sa défaite antérieure, et je remarquai alors sans comprendre que son reflet s’effaçait au fur et à mesure dans la mare urbaine. Lorsque l’animal se léchait, il me semblait que le reflet de son corps ainsi purifié se troublait jusqu’à disparaître. Et j’avais beau écarquiller les yeux, les frotter ou même détourner la tête un moment, le même miracle se produisait sous mon regard redevenu candide. Je m’approchais lentement de l’animal afin de vérifier sa véritable existence mais il dut sentir mon effarement, car il se hâta de me fuir, ne semblant plus ni boiter ni souffrir.

 

Avais-je bien vu ? Il ne restait plus rien pour témoigner de ma surprenante expérience. Le chat s’était évaporé vers le dédale des bâtiments et la flaque d’eau ne présentait aucune aspérité ou un quelconque signe de particularité. De l’eau, tout simplement. Et toujours cette étoile, seule témoin de ma déraison.

Je ne m’inquiétais bientôt plus de cette anecdote alors que je continuais à suivre le chemin devant me mener à mon aimée. J’arrivais à une avenue à la circulation fertile et sonore. Ce carrefour tumultueux était notre lieu de rencontre privilégié. C’était une manière de nous rappeler qu’il y avait tant de personnes dans le monde et que nous n’étions qu’une particule infime de la société, que c’était une chance de nous être rencontrés. Enfin, telle était la vision qu’en avait ma chère Coline, car, si je respectais ses pensées, ma version était bien plus nietzschéenne. Je n’y voyais pas là une question de destin comme elle, mais juste un rappel de l’omniprésent arbitraire auquel nous sommes tous livrés. Seule notre volonté, notre force mentale, peut permettre l’accomplissement de nos évènements. Rien d’autre.

Je m’abandonne à l’arbitraire. Je me laisse aller au vagabondage de la foule euphorique, incessant mouvement de diversité m’emmenant retrouver mon amie. La moiteur et le rance côtoient le miel et le cuir dans cette marée humaine. Je distingue bien vite sa silhouette évanescente, ce santal pétillant et sa taille fine et discrète. Ma Coline se tient adossée à un des arbres figuratifs, attendant rêveuse mon arrivée. Je m’approche, à pas feutrés, et pour un moment, c’est comme si il n’y avait que nous, seuls, au milieu d’un long fleuve tranquille. Ses yeux pétillants accueillent mon sourire alors que je l’enlace amoureusement et lui effleure les lèvres. Je m’excuse, elle se moque un peu de ma tenue, me taquine et m’embrasse encore. Elle parle. Je préfère caresser sa chevelure et frôler ses mains. Ses paroles sont comme une cascade de vif-argent au fond d’une forêt solitaire. Je les bois et sens alors que rien ne pourra plus me détourner d’elle. Seule elle me fait oublier l’essentiel.

 

J’avais neuf ans la première fois. Il faisait chaud et j’aimais courir à travers les bottes de foin dans les champs et les étables. Seul enfant dans ces étendues vertes, je laissais mon imagination guider mes loisirs. C’était tout un monde où les chevaliers rencontraient des égyptiens mystiques et où je devenais leur roi incontesté. Ma cour attendait ma venue sous une chaumière délabrée. Mon trône de paille se tenait au milieu alors que mes serviteurs piverts s’empressaient de me divertir. Nous nous apprêtions à recevoir un éminent visiteur, mon ami le prince de Maaratsade, tout juste arrivé d’Orient pour m’offrir son allégeance. Je ne cache pas qu’alors j’éprouvais un terrible plaisir à montrer ainsi ma grande souveraineté. Mais alors que les préparatifs arrivaient à leurs fins, une malheureuse expérience arriva, troublant ma paisible enfance.

Un chat, le plus commun du monde, gris, se faufila entre les murs de bois quelque peu flétris, et vint narguer mes serviteurs. Alors que je tentais de les ramener à la raison, et suivais cette révolution, nous nous trouvâmes étonnamment dans un recoin qui jusqu’alors m’était inconnu. Un espace, ténu, avait échappé à ma vigilance, et l’illusion de la prolongation du mur m’avait empêché de voir ce passage escarpé menant à une nouvelle pièce. Je suivais le chat, intrigué, et épris du désir de l’aventurier.

Il me fallait escalader quelques pièces de planches et de ferraille afin d’atteindre ce qui me paraissait être une pièce secrète où mes prochains complots allaient se tenir. En réalité, dépourvue de tout mobilier, la salle sentait l’ancien et des toiles d’araignées tapissaient les murs. Mais l’objet qui retint de suite mon attention était ce miroir, perché là, en face de la lucarne de pierre. Fasciné par cet objet qui semblait si pur dans l’ensemble antique, je m’approchais afin d’en explorer les diverses possibilités.

Je me tenais en face, observant mon reflet d’enfant et percevant la petite fenêtre éclairant faiblement la fenêtre. Je souriais et m’amusai à toucher les différentes parties de mon corps, et défiant l’autre se tenant face à moi. Mon reflet véridique reprenait mes gestes immédiatement. Je levai les bras, les jambes, me mis à tourner sur moi-même en regardant l’autre faire les mêmes mouvements.  M’amusant, m’animant de plus en plus, mon défi ne s’arrêta que lorsque j’en vins à imaginer une horrible grimace que mon reflet reproduisit. J’en fermai les yeux et regrettai presque d’avoir créé une telle atrocité. Je m’empressai de sourire et de quitter cette pose affreuse.

Le reflet ne la quitta pas. Je bougeai, reculai, saisi d’abord d’effroi. Le reflet ne bougeait pas. Il était figé dans cette gaminerie indolente et mon image demeurait même lorsque je sortais du champ de réflexion. Je m’étonnai, puis riais, pensant avoir trouvé un nouvel objet, autre, possédant des propriétés impropres au miroir. Je m’approchai, regardai attentivement cet étrange phénomène. Il semblait que l’autre côté du miroir s’était arrêté de vivre, figé en une unique réflexion. Il me semblait que même la lumière provenant de la lucarne dans le reflet s’était figée. C’est comme si j’arrivai à distinguer les particules la constituant. Et cette grimace, toujours là, morte ! Qui me regardait aussi, en un sens. Ô mon double, mon frère affreux ! Tu es et tu n’es pas moi ! J’appose ma main sur ta main, et sens le métal liquide sous mes doigts, le miroir glacial contrastant avec la chaleur ambiante. Je ferme les yeux, je sens la fabuleuse odeur des récoltes me parvenant avec les bruits de faux, des chevaux en bas m’attendant. Et il me prit la main.

Resserrement du froid autour de ma main moite, l’angoisse soudaine me prenant vivement : mon reflet bougeait, et ses deux mains semblaient s’être refermées autour de la mienne, me tirant à lui. Je cri. Je me débats, glissant, tombant presque, alors que l’être métallisé au visage déformé me tire vers l’étendue glaciale. Un grincement terrible retentit, je n’entends plus rien, c’est l’aube étouffé de ma torture. L’ombre grimaçante gagne du terrain. La déformation est terrifiante. Je crois que c’est comme si la plaque du reflet s’était mise à bouger sans que ce dernier ne s’anime. Je pleure et hurle alors que je sens le froid métal longer mes bras et envelopper mon essence. Je pénètre presque dans le liquide réfléchissant. Mes avant-bras sont pris dans la vase, je tire, mais rien n’y fait, l’ombre gagne sur moi. Ça m’aspire. Je cri, et le liquide se cristallise, rigide. Je tire une dernière fois. Le miroir éclate en morceaux et je tombe en arrière, soufflé par l’implosion de l’argent.

Je pleure, effrayé, dans un choc de marbre. Des lames de miroir sont éparpillées autour de moi et je me rends compte que des larmes de sang se mêlent à des paillettes d’argent sur mes bras griffés de part et d’autre. Est-ce une griffure ou une coupure ? Impossible à dire. Le sang coule et recouvre mes bras. L’écarlate s’étale sans contrôle, mes membres en sont recouverts. Il me semble apercevoir un œil moqueur dans un des restes du miroir alors que je m’empresse de fuir le lieu de mon trauma.

Ses paroles étaient comme du vif-argent, et elle me faisait oublier l’essentiel. Mais, je ne sais pourquoi, je me suis mis à songer à cette chose, « Ça », qui avait failli me prendre. Coline s’inquiète de me voir si pâle. Je ne lui réponds pas tout de suite. Je crois bien me souvenir qu’à ce moment encore, j’ai aperçu un chat gris sur un toit au loin. Mais la mémoire est trompeuse. Si ma volonté est si forte, rien ne l’empêche de s’être créé ce souvenir qui lui permet de faire subsister ses visions. Peut-être que c’est bien le fait de vouloir voir quelque chose qui fait qu’on le voit ? Peut-être que le monde jaillit de la pensée du sujet ?

Coline m’emmène avec elle prendre du bon temps. Je ne me souviens plus de ce que nous avons fait, dit, ou pensé. Je ne me souviens plus si c’était bien ou mal, correct ou illégal, et peu m’importe ! Aujourd’hui, encore, j’ai du mal à ne pas perdre l’idée de Coline, sa silhouette, son âme. C’est ce jour-là que j’ai commencé à me perdre…

Plus tard. Sans doute quelques journées après, je ne pense pas que c’était bien loin. Coline tenait à aller à l’église. Une cathédrale, je crois. Ca devait être le réveillon, car il y avait du monde, beaucoup de monde. C’était la messe, c’était bruyant. Cela m’avait étonné de Coline, car aucun de nous deux n’était croyant, ou en tout cas chrétien. Je crois que nous étions à la recherche de symbolisme. Je ne sais pas. En tout cas, l’endroit était splendide. Coline aussi, assurément. Elle m’adresse un sourire coquet et se mêle à la foule. Je prenais un moment pour regarder l’architecture.

Des colonnes gothiques soutenaient la voûte spectrale de l’édifice aux milles facettes. J’appréciais volontiers la beauté des ornementations et des vitraux. Mais mon arrogance m’amena à me jouer de l’eau bénite et à me moquer des significations. Blasphème ! Qu’importe… Je marchais parmi les cierges allumés, tentant d’échapper à la multitude de croyants venus se réunir pour célébrer la naissance d’une nouvelle ère. N’avez-vous jamais trouvé de miroir dans une église ? Moi pas. Car j’étais perturbé. Et je fuyais depuis quelques temps mon reflet. Chaque miroitement me faisait sursauter. Et pourtant rien. Coline avait remarqué, je crois, que j’avais changé.

Lorsque la messe commença, je ne pus supporter l’alourdissement sonore du lieu. Je m’en extirpai rapidement. En sortant, je remarquai qu’il pleuvait abondamment, et que je n’étais pas assez couvert pour ne pas en sortir trempé. Tant pis. Je pénètre les filets de pluies diluviennes, sentant les vaguelettes ruisseler autour de moi et s’imprimant comme une nouvelle peau. Une purification. Je ne sais quelle impulsion m’amena dans les sous-sols de ce bâtiment abandonné. Une errance incontrôlée, sans doute. Contrastant avec l’admirable édifice que je venais de quitter, l’habitat avait l’apparence d’une cave. La porte était ouverte, j’entrai.

Si d’abord je ne trouvais que des couloirs bétonnés, j’arrivais à une sorte de cabinet, petit, sombre. Je ne voyais rien. J’avançais à tâtons vers ce que je supposais être le mur opposé à l’entrée quand je tombais sur une surface fraîche et lisse. Je tentais de trouver un quelconque moyen de m’éclairer, en vain. La nuit de la nouvelle lune, sous un orage, et avec une petite fenêtre seulement ? Je ne voyais rien. La foudre éclata au-dehors.

Je vis le miroir et mon reflet. Je suffoquais de peur alors que le tonnerre arrivait sur moi. Le grondement incessant devint vacarme et je fus prit de malaise. J’étais encore trempé, mais cela ne m’empêchait pas de savoir à quel point je m’étais mis à suer. Un éclair. Le reflet semblait m’avoir sourit. Il faisait noir. Avais-je tourné sur moi-même ? Mon équilibre était troublé, j’avais bu plus tôt dans la soirée. Je me cognai à un mur, y plaquai mes deux mains pour me stabiliser.

Encore un éclair.

Le miroir était en face de moi. Mon reflet m’indiqua que j’étais effaré, et, sans surprise, les deux mains sur le miroir. Le noir m’empêchait de nouveau de distinguer ses contours, je me reculais, failli tomber, revint au miroir.

La lumière.

Je perdis mon équilibre et tombai en avant alors que devant moi, mon reflet n’était plus. Lorsque j’entrais en contact à l’endroit où aurait dû se trouver le miroir, je passai de l’autre côté, comme happé par la réflexion. J’entendis un craquement. Une fissure le long du miroir ? Des flashs de lumière intenses se succédèrent alors que je réalisai que je faisais face à une vitre fissurée m’empêchant d’accéder à la pièce d’où je venais. Je tentai désespérément de frapper la vitre et y laissai de nouvelles fissures. Et lorsque je parvins enfin à la briser, je compris l’horrible réalité.

J’étais passé de l’autre côté du miroir et venais de détruire ma porte de sortie.

Autour de moi, les Limbes. Des fragments de miroir me laissèrent entrevoir des visions du monde. Je n’étais plus un être, je n’avais plus de corps ou d’images. Je n’étais qu’intentionnalité, je naviguais sans but d’un miroir à l’autre. Le lieu est indescriptible. Imaginez-vous un espace où toutes les formes de réflexions seraient jetées sans but, sans liens : flaques d’eau, vitres, reflets éphémères ou miroir de chambre. Ces surfaces sont fixées en mouvement dans un vide indéfini où tout ce qui est vu « dans le miroir » est en fait « ça » et où la réalité devient un reflet. Rien n’a de véritable forme. C’est un monde froid, rigide et mouvant à la fois, coupant. Tout est lame.

Je ne sais combien de temps je restais dans cet état d’errance inconsistante. Des heures ? Des décennies ? Je ne sais pas non plus comment j’en sortis.

Mais un jour, je n’y étais plus. Et, vieillard ou autre, j’avais retrouvé une réalité qui n’en a toujours pas l’air. J’erre. Suis-je vraiment de retour, ou y suis-je encore ? J’arrive à court de papier. Pourtant, seul le papier me semble réel. Et si ce n’était qu’un reflet de papier ?

Je crois que rien ne vaut plus la peine finalement. Là, comment puis-je éviter à jamais mes reflets ? Ah ! Je les entends chuchoter. Ils veulent me reprendre, je le sens ! Le papier ? Je me coupe encore. Je me coupe l’âme et le corps.

 

 

Avril 2011



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